Paragraphe 175

Vendredi soir, nous sommes rentrés complètement morts avec M. et nous nous sommes donc concoctés une petite soirée cocooning près de l’âtre… heu non, près de la téloche surtout ! Et en naviguant de chaînes en chaînes, M. est tombé sur ce documentaire dont d’ailleurs mon boss m’avait parlé. C’est marrant ça d’ailleurs, quand les gens savent que vous êtes dèpe, ils vous disent « tiens demain à telle heure, y’a une émission sur les z’homoooos ». Je trouve cela plutôt gentil comme attention, et en fait, particulièrement délicat de la part de mon boss.

Ce documentaire m’a complètement retourné. Il faut absolument le voir. Il sera rediffusé dans la nuit du 18 au 19 février, alors pensez-y !

Il s’agit d’une oeuvre qui évoque la déportation des homosexuels durant la seconde guerre mondiale. En effet, il existait dans le code pénal allemand un paragraphe connu, le 175, qui interdisait les relations homosexuelles. En 1935, les nazis y ajoutèrent un arsenal de répression qui conduira à la déportation de gays dans les camps de concentration , avec l’issue fatale que l’on connaît. Un de mes premiers posts évoquait aussi ce sujet, mais du côté autrichien.

Ce documentaire est extraordinaire de par sa sobriété et sa forme. Il s’agit d’interviews de rescapés (il y en a très peu de connus) qui racontent, parfois pour la première fois, leur expérience, mais aussi nous éclairent sur la manière dont a pu arriver une pareille horreur. En effet, les récits se déroulent de manière chronologique, et en quelques déclarations et photographies nous plongent dans une époque et une atmosphère incroyable. Le montage est extrêmement délicat et ciselé, il se concentre sur ces personnages, rescapés de la barbarie humaine, qui dégagent une émotion extraordinaire. En fait, cette manière de raconter, sobre et digne, est encore plus poignante pour le spectateur que des images chocs ou des reconstitutions historiques précises.

La chronologie est importante car on comprend facilement que le Berlin des années 20 était un havre de paix pour les homos. Les années opportunément qualifiées de « folles » furent une période d’émancipation et de liberté pour les homos et lesbiennes d’Allemagne qui avaient des endroits où se retrouver, et qui jouissaient d’une grande licence de la part des autorités. L’arrivée d’Hitler au pouvoir ne les avait pas tant effrayés car son bras droit Röhm (le chef des SA) avait la réputation d’être une folle perdue. Mais l’arsenal pénal a été modifié pour lutter clairement contre l’homosexualité, et l’assassinat de Röhm (la nuit des Longs Couteaux) a déclanché une répression fatale contre les gays.

Il faut vraiment écouter ces personnes, ces hommes et cette femme, qui racontent avec des souvenirs qui leur redonnent le sourire, à quel point les années 20 et 30 furent douces et insouciantes. Ils se remémorent leurs amours, leurs sorties, leurs endroits de prédilection dans le gay Berlin, ils montrent des photographies où on les découvre jeunes et fringants avec leurs ami(e)s et leurs amant(e)s. Et puis, vinrent les premières arrestations, les premières humiliations, puis les tortures et les déportations. Alors les regards se vident d’expression, leurs traits se tordent aux souvenirs des douleurs. Douleurs physiques de la torture, douleur morale de la mort de leurs compagnons,dans des conditions inhumaines. Ils ont plus de mal à s’exprimer, utilisent des ellipses ou simplement se taisent, et jettent une oeillade à la caméra qui parlent plus encore que les mots ne pourraient le faire.

Il y a celui qui a vu son ami se faire manger vivant par des chiens dans un camp. Un autre qui raconte que des différences de traitement existent dans ces lieux de la mort, et qu’être homo était bien le pire des statuts. Il évoque les tortures sexuelles qu’il a subi, et dont il souffre toujours le martyr. Et cet autre rescapé, un homo juif, qui raconte comment il s’est fait passé pour un jeune aryen pour entrer dans une école, où son ami était enfermé suite à une rafle avec ses parents. Il repense au visage de son copain, son amoureux, quand il est venu le libérer, et que ce dernier l’a regardé en lui disant qu’il ne pouvait pas se séparer de ses parents, qu’il devait les aider et les soutenir jusqu’au bout, en le conjurant de s’en aller et de le laisser là.

Et ces gens ne sont même pas reconnus comme des victimes des nazis. Ce sont des oubliés de la guerre malgré les atrocités qui ont été commises à leur encontre. Heureusement que ce documentaire existe, heureusement que la mémoire de ces événements est à jamais figée et fixée. Je me dis que rien n’est jamais acquis dans le progrès social, et surtout nous concernant.

19 Commentaires

  1. Waou, ça alors, je n’avais pas pris conscience à quel point tes résumés étaient fidèles aux oeuvres que tu critiques ;) J’avais raté le début du documentaire, grâce à toi c’est restitué :p

    Moi j’ai trouvé ça assez difficile à regarder à vrai dire, ainsi que le film qui suivait… C’est terrible parce qu’on essaie de se mettre à leur place, de comprendre, d’imaginer ce qu’ils ressentent, et rien qu’à imaginer je trouve ça très douloureux, alors à vivre… :-/

  2. Merci pour la séance de rattrapage :-)
    Sinon, c’est un problème que j’ai pu vivre en direct par rapport à vous. Certains témoignages ont commencé à apparaître en Alsace Moselle et en Saarland il y a une dizaine d’année, des témoignages « sans noms » (je n’ose pas dire autrement parce qu’ils étaient tous sauf annonymes). la ZDF (deuxième chaîne allemande, chaîne de qualité surtout à l’époque) avait fait une petite série de reportages dessus de part et d’autre de la frontière.
    J’avais été bouleversé. Ma famille a até directement et indirectement touché par l’anschluss de l’Elsass-Lothrigen (Alsace Lorraine), donc on en paralit, mais évidemment jamais des homos – s’il y en avait dans la famille, de toute façon, on n’en parlait jamais. Ils souffraient d’une eclusion à des niveaux tellement multiples que ces pauvres bougres ne pourvaient rien dire, RIEN.
    Evidemment, maintenant, pour les quelques uns qui essayent de parler, on va essayer de les aider, de les réintégrer dans leur dignité (comme Jospin l’a fait je ne sais plus quand), mais il reste que c’est un épisode de l’histoire qui’l ne fauit pas oublier. On a tendance à se focaliser sur la guerre et la solution finale : c’est bien ; mais il ne faut pas non plus oublier les conséquences, et en particulier celles pour les populations dites minoritaires dans le malheur (homo certes mais les tziganes aussi) parce que ceux-ci n’ont pas écrit leur histoire, et pour les homos surtout, n’ont pas transmis leurs souvenir à leur famille tout ismplement parce que leur famille ou tout ceux qui auraient pu les écouter, ne voulaient pas entendre.
    Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre…

  3. Je rajoute juste un petit mot pour complèté le post de cossaw : depuis kelkes années maintenant, il y a un témoiniage d’homo déporté au camp de concentration du Struthoff en alsace.
    Et à par ca, faut pas oublié k’avant 1980, en france, l’homosexualité etait considéré comme une maladie selon le code pénal (ca fait peur ca :! )

  4. J’avoue être moins touchée par l’horreur quand elle est dite, que quand elle est tue. Comme tu l’as bien décrit certains témoignages ne passent par les yeux, pour le reste.. il est clair que nos livres d’histoire ne parlent pas de tous ces génocides, que la politique introduit (après avoir fait disparaître) sur son bon vouloir.
    Je me joins cependant à ta conclusion, qui sait si dans quelques années, par un mouvement de foule impromptu, nous ne nous retrouverons pas totalement en bas de l’échelle sociale que nous croyons avoir gravi, accrochés à nos « acquis sociaux » (l’expression apparaît, c’est drôle).
    En plus, suffira de plonger la main dans les logs de Dialh ou les photos citegay.

  5. Je ne comprends pas pourquoi tu écris « Et ces gens ne sont même pas reconnus comme des victimes des nazis. » Je pense que c’est bien dans la tête des gens que Hitler a fait executer les juifs, les bohémiens, les handicapés, les communistes et les homos.

  6. Il s’agit d’un statut de victime de guerre, que ces gens-là n’ont toujours pas.
    Et non, détrompe-toi, pour la plupart des gens, dans les camps, il y avait des juifs et des résistants, basta. Il est important de rappeller qu’il y avait aussi des homos, des tziganes, des artistes dégénérés, des témoins de Jéhova…etc etc etc la liste est longue…

  7. merci matoo de nous rappeller les dates de redif- à noter que ce film était sorti en salles en 2003, je crois.
    ce n’est pas tf1 qui aurait diffusé ce docu !! -pas assez rentable-!!!

  8. En effet, je ne crois pas que les homosexuels seront un jour à l’abri des peurs de leurs contemporains. dans le métro, il m’arrive de lire mort au PDs (cela m’est arrivé la semaine dernière). C’est choquant et ça réveille des peurs anciennes : je me souviens de ces petits garçons au collège qui ne finissaient jamais d’en parler. à en croire les médias, l’atmosphère actuelle dans les collèges est assez insalubre. on se distingue maintenant en fonction de ses préférences religieuses et l’on appartient à des « tribus » modasses. cela me trouble souvent de lire « acquis social » et je note que tu as plutôt employé les termes de « progrès social ». effectivement « acquis » et « social » ne devraient jamais se trouver accolés. le social doit toujours être en progrès, à mon avis. l’universalisme aussi. lorsqu’on aura compris que l’on est des êtres humains avant tout, les différences sexuelles et religieuses tomberont au niveau des préférences culinaires. enfin on peut l’espérer. enfin j’espère … je crois vraiment qu’il y a tout à craindre de l’esprit communautaire actuel. car sous couvert d’une rhétorique fallacieuse de la liberté individuelle, on va droit vers la perte des droits universels.

  9. Merci Garfieldd de rappeler que plus d’un prof d’histoire mentionne la traque et la déportation des homosexuels. Il y en a même qui font lire un extrait d’un discours d’Himmler dans lequel on frémit devant ses propos…

    « Si j’admets qu’il y a 1 à 2 millions d’homosexuels, cela signifie que 7 à 8% ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. »

    Et plus rassurant, ca ne les laisse pas indifférent.

  10. Moi aussi je suis un jeune machin, ce qui ne m’a pas empêché de découvrir le triangle rose au lycée (donc avant 95, je crois). A cause de mes origines, je crois, j’ai -presque- toujours étudié la question par un bout de la lorgnette (la « question juive ») et pas par l’autre (« la question homosexuelle »). Même si j’ai depuis peu commencé à regarder par l’autre, grâce à ce film (§175, primé à Berlin en 2000). J’ai aussi pu noter d’autres témoignages du « travail du souvenir » au sein de la communauté gaie, dont un mémorial à Amsterdam. Je ne doute pas que d’autres initiatives ont dû naître ça et là. Ce qui permet de faire connaitre toutes les victimes du nazisme: malades mentaux, handicapés, opposants politiques, juifs, homosexuels, témoins de jéhova, etc. (le « etc » est choquant, je sais).

    La question restera toujours « connaitre par qui? », mais même de ce côté là, on peut être étonné chaque jour. Exemple: pendant mon dernier séjour à Houston, TX, j’ai mis à profit une pause dans mon programme shopping pour aller -tiens, tiens- au Muséum de l’Holocauste (notez bien « Muséum » et pas « Mémorial ») et j’ai pu (re)découvrir là, comme tous les pitis houstoniens (c’est une étape quasi-obligatoire des écoles du coin) des témoignages et des documents et objets d’époque et en particulier des textes concernant aussi la « question homosexuelle », la codification des différents prisonniers dans les camps (ce qui m’a permis de découvrir -on apprend tous les jours- l’étoile jaune et rose, si si si si si, nos amis allemands ont toujours été tellement organisés). Si même les texans de base -et tout le monde peut très bien imaginer à quoi ça ressemble- apprennent ça, c’est que c’est une information à la portée de n’importe qui… J’ai été trop long, je sais, mille excuses.

  11. Passionant commentaires que ceux d’aujourd’hui. Pour souligner la remarque de KITT, il s’agit de l’amendement Miguet, contre lequel j’ai manifesté en 1982 (c’était bien avant qu’on parle de Gay Pride et je vous jure qu’il fallait du courage pour défiler en tant qu’homo) Plutôt que de vous faire un cours, je vous renvoie à cette page qui vous en dira beaucoup à ce sujet :
    http://metzgay.free.fr/documents/Histoire/Mirguet.html

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