La gueule de l’emploi

Mardi soir, lors d’une rediffusion d’une émission de Capital, j’ai vu ce reportage qui traite du racisme à l’embauche. Une véritable ségrégation sévit lorsqu’on cherche un job, et manifestement un nom ou une couleur de peau peut être une sacrée embûche pour dégoter un boulot ou un stage. Or la loi interdit fermement (et c’est un délit pénal) toute discrimination lors d’un recrutement, mais en pratique les choses se passent bien différemment.

Le reportage évoque notamment le cas des agences d’intérim, et de divers systèmes pour réussir à shunter cette interdiction. En effet, cela existe bel et bien. Je l’ai moi-même expérimenté il y a quelques années. Je faisais un stage de quelques mois en 1997 dans une agence d’intérim spécialisée dans l’informatique et l’électronique, où je recrutais du personnel technique qualifié.

Du coup, je triais des centaines de CV par jour, et je faisais passer pas mal d’entretiens à des gens très différents. Rapidement, on m’a donné une série de notations qui étaient utilisées pour griffonner les quelques éléments saillants sur un CV. Et puis un jour, j’ai reçu un technicien en informatique, un black. Une collègue a alors jeté un coup d’oeil, m’a demandé de le recevoir et de lui apporter le CV ensuite. J’étais content car le mec était parfait pour un poste dont on m’avait parlé, adorable en plus, et on venait d’ailleurs du même IUT en Génie Electrique. Je lui dis que je le rappelle pour lui proposer un poste, et le raccompagne, avant de donner le CV à cette collègue qui avait besoin d’un profil comme cela. Elle me dit tout de suite que ça n’ira pas, elle me prend le CV des mains, elle ajoute une mention au stylo, me dit sèchement que je peux le classer.

Je ne comprends pas, il est parfait ce mec… Je demande donc à comprendre. Alors elle me dit qu’elle ne peut pas le présenter car il est noir, et que son client ne veut pas de noir dans son entreprise. Elle répond donc à la demande. Elle me précise que dorénavant, il me faudra placer ce signe distinctif (deux lettres) en haut des CV pour qu’on évite de le réutiliser en vain. Elle ajoute d’ailleurs que c’est dommage car ce dernier candidat avait une excellente présentation, mais que c’était une condition sine qua non de son client. Elle m’intronise ensuite dans toute la gamme de symboles utilisée pour catégoriser les gens selon des critères plus que douteux. J’hallucine mais n’ose rien dire, et prends note de cette complexe codification.

Par la suite, j’ai simplement fait part au responsable de l’agence que je me refusais à noter ces signes, et que quelqu’un d’autre aurait à le faire. Cela n’a pas posé de problème, et ma collègue a, avec une évidente délectation, ajouté à chacun de mes entretiens les mentions jugées utiles à une délégation ultérieure. On jugeait alors la couleur, mais aussi la mine et l’allure, ainsi que les gens moches qui avaient aussi droit à leur note.

Je ne sais pas si c’est une pratique qui représente une majorité, mais c’est un fait avéré dans le cadre de mon expérience. Je comprenais qu’on puisse juger d’une apparence, et par exemple, noter qu’une personne paraissait particulièrement motivée, ou cultivée ou bien spécialement aimable et polie (car on tombe aussi sur de vrais psychopathes), mais cela sans aucune considération de leurs origines ou particularités physiques.

13 Commentaires

  1. J’étais en Angleterre, cherchant un emploi; après avoir envoyé mon CV, l’employeur potentiel m’ a demandé « Yann.. c’est d’origine japonaise, ou asiatique? ».
    J’étais un peu hébérlué, la question ne m’avait jamais été posé, bien que mon prénom intriguât parfois les Anglais. « Et votre nom de famille, il est asiatique aussi? Vous auriez du joindre une photo à votre CV, ça éviterait les erreurs et les malentendus ». Quelle aurait été la différence? Avoir un prénom breton et un nom italien vous fait naître à Tokyo 23 Wards, et il faut le démentir par une photo montrant des yeux non bridés, des cheveux bruns et le teint pâle… Il ne m’a pas cru, il cherchait, ô joie, non pas uniquement du britannique mais de la race blanche.

    Do I have to change my name?

  2. Tout jeune dans mon poste, je reçois en 1997 la responsable intérim. Je suis à Mulhouse. Et au bout de quelques phrases, elle me demande si mon entreprise accepte des candidates qui ne seraient pas d’origine européenne.
    La surprise passée, je lui ai rappelé les valeurs de mon entreprise de l’époque qui fait confiance en l’humain et non à la race.
    Aujourd’hui, je m’occupe toujours du recrutement mais pour une autre boîte mais qui heureusement partage les mêmes valeurs.

  3. Tiens, tiens…
    Ben ça a du drôlement marquer notre gentil Matoo, cette douloureuse expérience de la discrimination dans les boites d’interim… parce que c’est quand même la *deuxième* fois qu’il en parle sur son blog!!!

    Cf. Mardi 18 Novembre 2003
    « Racisme ordinaire »
    « Et puis, ça m’est revenu soudainement. J’ai fait un stage dans une agence d’intérim pendant l’été 1997, durant quelques mois j’ai servi de recruteur etc. »

    Le pov’ Matoo il radote déjà, et si jeune, et si prometteur, si c’est pas malheureux mon bon monsieur…
    Mais naaan voyons! En fait, c’était fait exprès, pour bien bien approfondir un sujet super important à ses yeux…
    :mrgreen:

    Maintenant, bien sûr, la bonne question, c’est comment est-ce que j’ai bien pu me souvenir de ça?
    Je sais, moi aussi, certains jours, je m’inquiète un peu… :twisted:

    M. à vot’service… ;-)

  4. C’est dingue je ne me souvenais même plus d’avoir évoqué ce sujet !!! Mais bon ce n’est pas si étonnant… je n’ai pas une vie si extensible pour en disserter depuis un an comme ça ! :blah: :blah:

  5. Ce que je ne vois pas, c’est ce qu’on peut faire concrètement. Si un type ne veut pas de noir dans sa boîte, c’est un con et c’est dégueulasse, mais il vaut mieux pour le noir qu’il n’y aille pas. Il aurait une vie infernale.

    J’ai osé dire un jour alors qu’on buvait un pot entre collègues-femmes que si X. ne supportait pas de travailler avec une femme, il était idiot de lui en mettre une dans son équipe. Les collègues étaient furieuses que je puisse penser cela, mais tu n’y penses pas, et la discrimination, l’égalité,… Certes. Mais à chaque fois qu’il il y a eu une femme dans l’équipe de X., ça s’est super mal passé, l’ambiance en prenait un vieux coup, et de toute façon elle finissait par partir. A quoi bon obliger les gens? La seule solution que j’entrevois, utopique, c’est l’éducation.

    (Je me souviens de mon jeune médecin juif, qui avait repris la clientèle d’un pied-noir à Aubervilliers, en train de nous dire, avec un fin sourire : « je sais que j’ai perdu des patients. Ça tombe bien, je ne soigne pas les antisémites ». J’avais admiré son élégance…)

  6. Alice a raison, pour faire changer de mentalité à ces gens là c’est un travail laborieux. En même temps c’est pas comme ça qu’on avance. Y’a pas de solution miracle, imposer des quotas ça va être encore plus difficile à accepter et à assumer pour les reçus. Nan le mieux ça serait que les agences d’interim disent à ces entreprises d’aller chercher ailleurs, que notre agence n’accepte pas ce type de comportement de la part d’un client, qu’on est en 2004 merde ! Mais bon faut pas rêver, le client est roi…

  7. En effet, les agences devraient avoir cette éthique, mais elles ne l’ont pas. Comme certains boss qui devrait avoir une déontologie et qui continue à assumer leur misogynie.

    On ne règle pas cela en les laissant de côté, et en disant qu’en effet puisqu’ils sont xénophobes, alors on accède à leur demande. Au contraire, il faut dénoncer ces comportements. C’est certes une démarche plus difficile que la renonciation, mais la seule qui soit valable pour moi !
    :mur:

  8. Déjà vu…. et dans des termes voisins…
    Merci M LeMaudit d’avoir retrouvé la source ;-) C’est un truc ça pour avoir qqc à poster : re-poster !
    Sinon, je me souviens de mon inscription en fac aux US ou j’avais à choisir ce que je « suis » dans une liste d’environ 150 références… J’étais sous la catégorie 47 = white european catholic !! J’ai longuement hésité avant de mettre 150 = others…
    :-|

  9. Tres interessant discussion. Je suis d’accord avec Alice. Le sujet me fais penser a la politique qui commence a dominer la France, avec la popularite du Front Nationale et la stupidite du laicite.

  10. Hey, moi aussi lorsuqe je me suis inscrite en fac aux US, j’ai été bien embêtée..en effet, je suis née en corée, mais élevée en France par des Français et suis donc française et catho !!! Allez leur faire comprendre ça…enfin je rigolais quand des blacks américains me diaaient : come on girl…you can’t be french ! Lokk at you! et eux…est ce parce qu’il étaient blacks que je « voyais » qu’ils étaiet américians !!! :langue:

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