Dorian. Une imitation

Je suis fan de Will Self, ces bouquins sont parmi mes préférés de la littérature anglaise contemporaine (avec Jonathan Coe) avec notamment « Les grands singes ». Il s’agit dans ce bouquin d’une transposition assumée (d’où le titre « imitation ») du Dorian Gray d’Oscar Wilde à un siècle d’écart, dans les années 1980-1990. C’est une grandiose réussite, tant du point de vue de l’écriture, que de l’esprit du roman original et dans l’intelligence de la translation temporelle et culturelle.

Dorian Gray est un jeune éphèbe, un aristocrate au corps superbe, qui s’acoquine avec Basil Hallward, un vidéaste homo tendance un peu paumé et écorché vif. Ce dernier réalise une installation vidéo appelée Cathode-Narcissus où sur 9 écrans, Dorian se prélasse devant la caméra, exhibant fièrement son corps et sa jeunesse. Et comme dans le roman de Wilde, il fait le voeu de rester tel que sur ces vidéos. Alors c’est l’installation qui vieillit tandis que le temps n’a plus de prise sur le personnage réel.

Will Self a respecté l’esprit du roman de son prédécesseur mais a aussi mis beaucoup d’originalité dans ses choix narratifs, et dans la manière dont il transpose son intrigue à un siècle d’écart. Il substitue avec énormément de subtilité la fin du 19e siècle avec son lot de décadences aristocratiques londoniennes, par des années 80 englués dans un thatchérisme qui asphyxie les classes populaires et fait la part belle à la drogue et à la superficialité. Dorian Gray a alors l’allure des personnages de Bret Easton Ellis et ressemble pas mal au héros de « American Psycho » ou de « Glamorama ». Il est complètement autocentré et succombe à toutes les tentations et dépravations.

Il est intéressant de voir dans cette version une manière moderne d’assumer ce qui n’était que sous-entendu dans le roman d’Oscar Wilde. Dorian Gray fait donc partie d’une clique de dandys homosexuels pervers et débauchés, mais Dorian se vautre dans le stupre et couche non seulement avec des hommes, mais aussi des femmes, se fait enfiler par tout le Mineshaft (club Gay SM) de NewYork, expérimente les drogues dures et joue à user de son charme diabolique pour mieux détruire les gens qui l’entourent. Il devient rapidement séropositif, et il s’amuse à infecter le plus de personnes possibles. Ses vidéos, elles, ressentent les effets dévastateurs de cette vie dissolue et corrompue, tandis que l’homme est toujours aussi beau et intact. Il va plus loin, fort de cette pseudo-immortalité, en assassinant même froidement des personnes.

Will Self exploite jusqu’au bout le lien avec le roman imité, dans l’éventualité même que l’histoire soit une simple mise en abîme de Wotton. Il fait raconter certains épisodes de Gray par Basil ou par d’autres protagonistes, et écrit avec une rare intensité et virtuosité. Ce bouquin est passionnant de bout en bout, et l’auteur a vraiment accompli un exploit en réussissant à réécrire cette histoire, sans la trahir, et avec un regard saisissant et singulier.

Dorian. Une imitation.

8 Commentaires

  1. :gene: ébé, après un avis aussi… (hmmm… aussi, tout court) j’ai intérêt à me défoncer pour ma nouvelle, moi… une reprise du thème sempiternelle de la beauté gravée dans la toile… Allez, hop, ma plume m’appelle! ;-)

  2. Alors voilà, dire que j’aime lire la rubrique boukinage n’a pas grand intérêt. C’est la deuxième fois qu’il m’arrive la même chose. Je lis la bafouille toujours aussi bien rédigée, j’ai alors envie de conseiller un autre livre. Par précaution je fouille boukinage, et mon conseil tombe à l’eau ! Déjà lu, déjà bloggé ! Donc c trop tard pour conseiller Philippe Besson, Patrick Gale, François Reynaert et tant d’autres. Est-ce aussi trop tard pour recommander Shyam Selvadurai, Rachid O., Paul Monette ou encore Michael Cunningham ? Le RER A sert aussi à ça ! Lire, lire, lire.;-)

  3. bon , je voulais juste redonner a son auteur tout le mérite qu’on lui doit, et je parle de Huysmans. Le portrait de Dorian Gray, que tout le monde a lu ( je parle du bon pédé), et bien inspiré du génialissime « A rebours » du dit auteur.
    C’était juste pour vous dire d’y jeter un oeil et de ne pas pleurer pour la tortue incrustée de diamants, qui meurent elle aussi.

  4. Will Self a eu l’intelligence de ne pas écrire une suite du roman d’Oscar Wilde, funeste idée qui n’a guère réussi à tous ceux qui l’ont utilisée. Il évite l’écueil en optant pour une variation autour du mythe de l’éphèbe londonien à la beauté aussi lisse que son âme est sombre. Le début est habile, un peu convenu même. Son Dorian Gray est le sublime rejeton d’une riche famille d’aristocrates, des années 80. Naïf, fragile, il devient l’amant d’un homme bien plus âgé, esthète pervers qui corrompra son âme et son corps. Son physique lui vaut de devenir le personnage d’une installation vidéo « porno » intitulée « Narcisse cathodique ». Il ajoute ainsi à ce portrait transposé, un clin d’oeil critique, à la folie des installations d’art contemporain qui sévit depuis quelques années à Londres.

    Un « Dorian » éternellement jeune ne recule devant rien pour transmettre le SIDA à tous ceux qui ont le malheur de croiser son chemin : mensonges, viols, partouzes … On pourrait y lire comme une apologie du barebacking (faire l’amour sans préservatif). A travers le comportement monstrueux de Dorian qu’il décrit sans aucune complaisance, Will Self se pose d’emblée comme un « témoin à charge » : la description de l’agonie d’un sidéen fait plus pour la promotion du sexe sans risques que pas mal de campagnes officielles.

    L’intrigue du livre d’Oscar Wilde s’étend sur une quinzaine d’années, mais n’aborde ni les changements sociaux, ni les développements politiques, comme si elle se tenait hors du temps.
    Will Self, lui a incorporé une dimension politique. On ressent même une forme d’animosité à l’égard de la haute société britannique, donnant à son roman cette dimension. Il pointe les excès de liberté, de violence de ses contemporains : une société obsédée par les apparences, le culte de la célébrité, la volonté de posséder, le désir des quadragénaires de se comporter comme s’ils avaient vingt ans, le règne de la chirurgie esthétique, certaines dérives de l’art contemporain, du fétichisme moderne, de la transformation de l’homme en marchandise où la vie spirituelle passe au second plan. A tel point, qu’il n’éprouve plus le besoin de prendre à rebours la morale bourgeoise dominante. « Dorian, une imitation » véhicule finalement, une vision réaliste de la fin du XXème siècle.

    Will Self a joué d’une écriture libre, pleine de culture, mais aussi de néologismes hilarants (ou alors c’est au traducteur qu’on doit ce véritable feu d’artifice de métaphores : ne sachant lire l’anglais, je ne peux lire la version originale pour trancher).

    Will Self se comporte aussi comme un féroce moraliste, pessimiste, et aussi plein d’humour en ce temps de nostalgie des valeurs perdues de la morale.

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