Back to reality ou les Ôbergines

En rentrant pour aller faire des courses pour mon dîner de ce soir, j’étais un peu dans mes pensées du moment… Sans mystère vu ce qui précède, je pensais à mes parents, et puis à pas mal de tracasseries du côté de ma vie perso aussi. Et je me lamentais sur mon pauvre sort, jusqu’à ce que dans le RER, une harengère dans mon dos me sorte de ma torpeur. Le temps de lever un oeil et une oreille, et j’ai compris que c’était le sempiternel discours d’un SDF qui demandait assistance. On est tellement blasé par ça, c’est dingue quand même.

J’ai alors commencé à relativiser mes petits problèmes, et étrangement, les micro événements qui se sont succédés ont fini de me convaincre d’arrêter de focaliser sur mes petites emmerdes qui finiront en plus par bien se régler presque d’elles-mêmes. En effet, « le » SDF était une femme, une très jeune femme enceinte de trois mois, sans ressource évidemment. Premier gloups, et première fois de la journée où je me dis « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».

J’arrive à Châtelet, je sors de mon carrosse bleu et rouge, pour enchaîner sur le bon vieux métropolitain. C’est alors que je croise le chemin d’une vieille femme assise dans un coin, en train de faire la manche. Genre 75 ans, et complètement ravagée… deuxième gloups. Allez, ça fait du bien, reprenons en coeur : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».

Je passe à la Bague de Kenza acheter quelques mignardises pour le dessert (‘tain j’en salive juste en tapant ça), et puis je vais faire les courses pour le dîner dans mon Attac du coin, rue saint Maur. Je repense à cet article de Télérama qui m’avait bien foutu les boules. Ce papier évoquait un fait social assez important : Paris n’a plus de classe populaire, exit de la capitale les prolos ! Il ne reste plus que des bobos qui votent à gauche et se targuent justement d’habiter des quartiers très populaaaîîîîîres. Ainsi, un peu comme moi qui vais bruncher au Charbon le dimanche, tandis que l’on passe directement de mon immeuble (avec cafards tout de même) à des foyers Sonacotra glauquissimes. Et bam dans ma tronche (même si je ne pense pas avoir encore assez de thune pour ça). Mais c’est très bien, c’est une couche d’humilité supplémentaire.

Prolo, le bobo aura ta peau - Télérama N°2852 - 8 septembre 2004

En plus, je lis Télérama. :mrgreen:

Je commence à faire mes courses, et vas-y que je te prends des trucs par ici, et des trucs par là. Je ne regarde pas vraiment les prix, je sais que je prépare un dîner pour 7 personnes et j’ai besoin de ça, ça, ça et ça. Et puis, je veux des trucs de qualité, donc je veux bien mettre le prix. C’est alors que je les aperçois. Trois hères, une fille et deux garçons, qui déambulent dans les rayons avec un panier, qui scrutent les linéaires et surtout l’un deux, il a une calculette, et il ajoute consciencieusement le prix de chaque produit. De temps en temps, il critique ou repose les denrées que les autres ont choisies pour rester dans leur maigre budget. Troisième gloups de la journée ! Et rebelote : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».

Je passe à la caisse. La jeune fille est inexpérimentée, elle a l’air d’avoir 18 ou 20 ans et elle hésite à chaque manipulation ou opération délicate, genre un article sans prix ou une carte de crédit étrangère. Je patiente tranquillement, ça va, j’ai le temps. Je pose mes articles, et elle les passe un par un consciencieusement. Bip, bip, bip. Vient le dernier article : un sac avec des légumes. Elle regarde le contenu du sac, le pose sur la balance, et là elle me regarde avec un petit sourire et une moue dubitative : « Excusez-moi mais qu’est-ce que c’est Monsieur ? ». Je la regarde un peu étonné, mais je réponds immédiatement : « ce sont des aubergines ». Je suis un peu surpris car l’aubergine n’est pas vraiment un légume rare ou exotique, enfin je crois. Et là, la jeune femme sort une liste de papier, et elle cherche… elle cherche… elle cherche. Elle retourne la feuille, puis elle revient sur le recto. Elle me regarde alors en souriant : « Eh bien, figurez-vous que ce n’est même pas écrit sur la feuille ». J’hallucine carrément que mes aubergines soit ainsi vilipendées dans mon quartier. Et puis, j’ai une illumination. Je réponds à son sourire et lui demande : « Vous êtes certaine ? Vous avez regardé à aubergine, A. U. ? ». Elle me rétorque surprise : « Ôbergines ? ». Et moi de lui répondre du tac au tac : « Non, non, aubergine, c’est A., U. ! ».

Alors elle conclut des plus sérieuses : « Ah oui, vous avez raison, c’est là. Merci monsieur. Vous savez j’ai encore des choses à apprendre dans le métier… ». Je sors de là, et gloups. Cela me vient alors naturellement : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».

En arrivant chez moi, je trouvais que les anicroches du moment étaient parfaitement surmontables. Evidemment, je ne vais pas commencer à jouer avec l’adage « il y a toujours plus malheureux que soi » car c’est ridicule, et ça ne mène qu’à l’immobilisme. Néanmoins, cela fait parfois du bien de remettre un peu son existence en perspective. Le pire c’est que, dans la plupart des cas, il suffit juste d’observer ce qui se passe autour de nous.

25 Commentaires

  1. recette de la ratatouille pour 2 personnes
    2 AUbergines/1 tomate bien juteuse/1 oignon blanc/1 courgette/du thym, sel poivre et de l’huile d’olive/ alors pour commencer on va s’arreter là parce que la ratatouille c’est la seule chose qui me reste pour appater un potentiel mari…

  2. C’est assez attendrissant cette exces (abces?) de naivete spontane. Mon Dieu, les prolos existent! Argh, les CSSP++ nous entourent! Aouch, il y a des gens qui doivent faire attention a la note finale quand ils vont chez Lidl?! Non, y’a vraiment des riches qui achetent du caviar au kilo plutot qu’a la boite?! Maman, dis, c’est quoi une couche sociale? Papa, quand est-ce qu’elle s’est terminee la lutte des classes? Tata, tu peux m’aider pour mon devoir? Le sujet, c’est: « la dictature du proletariat ou le rouleau compresseur de la globalisation: quel avenir pour la classe moyenne? » Ecrivez a droite et laissez deux carreaux depuis la marge. Tout devoir de plus de 3 lignes ne sera pas lu et recevra un zero pointe. Evitez autant que possible l’ecriture SeuMeuSseu (la maitresse n’en n’est qu’a son troisieme cours de rattrappage). Messier, vous etes dispense de devoir: votre pere a deja repondu pour vous. Vous pouvez aller jouer avec votre Mercedes dans la cour.
    Et effectivement, c’est tres bobo comme post, je confirme (pas la peine d’habiter dans le XV pour ca).
    Bon, mais si je suis un peu acide, c’est que sans ca, le citron serait un peu fade…
    Oui, nos vies sont des vies de princes aux yeux d’un enfant sous-alimente du sub-sahara.
    Oui, nos vies sont des vies de merde aux yeux d’un riche et puissant tycoon bourres au petro-dollars.
    Personnellement, je n’echangerai la mienne ni pour l’une ni pour l’autre et j’essaye de faire ce qui
    est en mon maigre pouvoir pour soulager celle du premier et ruiner celle du second.
    Tu n’as pas dit de ce que t’en as fait de tes aubergines?
    ;-)

  3. « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».
    pour ne citer que ce passage récurent.
    mais finalement ce qu’on peut retenir de ton post c que le plus dur est de vivre avec soi-même, et que contrairement à l’adage  » l’enfer c’est les autres », ce sont ces « autres », étrangers à notre cercle propre, qui nous permettent de situer notre moi au sein de la collectivité. en gros sans prolots pas de bobos, sans clodo pas d’euro. Et puis on se complait dans des problèmes qui ne nous permettent finalement de soulager notre conscience face à notre statut d’ultra privilégiés! ( quoi il creve de faim le gosse? merde moi mon mac est hs, utain de problemes je vais jamais m en sortir)
    bon j’arrete l’humanitarisme gaucho ca me réussit pas.:dodo:
    En tout cas je suis content je sais écrire aubergine correctement, je suis bien parti dans la vie!!

    charles.

  4. ‘tain, comment c’est beau ce que t’écris, Matoo… Sniff…

    Bon, la deuxième partie de mon comment tombe à l’eau. je voulais écrire : « Sinon, rassurez-moi, yen a d’autres qui pensent à Sébastien Charles en boxer à chaque fois qu’ils lisent le mot « aubergines » ? » mais en fait, j’ai ièmedébéisé, et c’était des courgettes. Mais bon, c’est presque pareil, non ?

    Donc je repose la question : yen a d’autres qui y pensent aussi ? :langue:

    Olivier

  5. hihi! ça me rappelle une anecdote similaire : Avec scripta Manent ( l’homme de ma vie ) on était au resto, et au moment de prendre la commande la serveuse nous demande  » ok, la salade au saumon fumé … mais heu … fumé ça s’écrit avec un  » ET » ou « AIS » à la fin? je sais plus …  » sur le coup, avec W, on a rit, pensant que la serveuse était capable d’un humour décalé … mais un rapide coup d’oeil sur son regard interrogateur plein de naïveté nous a coupé dans notre fou rire … et la peuvre de rajouter  » ouais après vous imaginez quand je corrige les devoirs de ma fille  » … no comment:gne:

  6. Matoo! Une HarEngère fait mestier de vendre des harengs – On dit « Crier comme une Harengère. Dire des injures comme une harengère »
    Tandis qu’une HarAngue est un discours public soutenu.

  7. Nabil> Oui oui c’est bien ce que je voulais dire. Elle gueulait pour se faire entendre avec le boucan du RER, et avec un accent assez « vendeur de harengs sur les marchés ». :salut:

  8. ah Mathieu , bobo de… non je ne la referai pas ;) Enfin, c’est toujours un plaisir de te lire.
    C’est vrai quelquefois on a l’impression de vivre dans des mondes parallèles qui se télescopent parfois. Désolée si je m’exprime mal

  9. « Pourquoi je raconte, décris, cette scène, comme d’autres qui figurent dans ces pages. Qu’est-ce que je cherche à toute force dans la réalité ? Le sens ? Souvent, mais pas toujours, par habitude intellectuelle (apprise) de ne pas s’abandonner seulement à la sensation : la « mettre au dessus de soi ». Ou bien, noter les gestes, les attitudes, les paroles de gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute seulement. Mais l’émotion qu’ils me laissent est une chose réelle. Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations. (Souvent, « pourquoi ne suis-je pas cette femme ? » assise devant moi dans le métro, etc.) »

    Annie Ernaux, Journal du dehors, Gallimard, 1993, Paris (p 36-37)

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