Le temps de la colère

Je viens de fermer le bouquin de Tawni O’Dell dans le métro, il y a quelques minutes, on passait juste à République sur la ligne 11. Les dernières pages ont été une lecture nerveuse et extatique, aussi pressé de finir que malheureux de ne plus découvrir de nouveaux feuillets à ce fantastique roman. J’ai lu sans pouvoir m’arrêter, tant j’étais absorbé, je suis rentré dans le RER le nez dans mon bouquin, et je me suis assis sans lancer un regard à quiconque. Je devais faire une drôle de tronche car la femme en face de moi m’a dit en souriant : « Je ne sais pas ce que vous lisez mais alors vous êtes dedans, ça a l’air de vous faire un de ces effets ! ». Et puis, elle a noté le titre et l’auteur dans un petit carnet, après avoir mentionné : « Je ne pensais pas qu’un garçon pouvait être autant inspiré par un livre. ». Alors j’ai répondu avec un grand sourire et mon flegme habituel : « Ah mais c’est parce que je suis un garçon très sensible madame. ». Les deux jeunes filles autour de moi ont légèrement gloussé, alors que la dame essayait de comprendre le fin mot de cette phrase. Et puis, hop, j’ai replongé dans mon récit.

Tout cela pour dire que la lecture de ce roman a été une expérience physique, une véritable baffe, le même genre de roman et de baffe que je me suis prise avec « De chair et de sang » de Michael Cunningham (qui reste dans le top 5 de mes livres fétiches). Quand je dis physique, c’est parce que certaines scènes m’ont fait faire de l’apnée (les gens me prenaient pour un ouf parce que d’un seul coup je reprenais ma respiration en haletant comme un ienche) ou bien m’ont donné de grande suée à force de tant d’émotions et de chocs. Ah mais moi la littérature, je la VIS !

Et pourtant, ce livre ne payait pas de mine… un garçon Harley doit s’occuper de ses trois soeurs Amber, Misty et Jody de 16, 12 et 5 ans, après que leur mère ait abattu leur père d’un coup de fusil, et soit en train de purger perpète en prison. Histoire sordide au possible et plongée dans un univers bien glauque de misère et de violence. Mais si j’ai tant réagi à cela c’est aussi parce que j’ai hérité de cet univers par mon père. Ce dernier a tout refoulé en masse, mais pour encore mieux nous refiler cet atavisme de la pauvreté et des violences qu’il a subi enfant. Or le roman décrit les personnalités des enfants et des parents ainsi que leurs rapports avec une acuité et une perspicacité, qui explique avec bien plus d’efficience et pertinence qu’un manuel de psychologie ce qu’il se passe. Et on ne peut rester insensible à une histoire pareille, dans laquelle on peut forcément trouver une part de soi (non, mon père ne m’a pas battu et ma mère ne l’a pas tué à coup de fusil… arf), et surtout se nourrir d’un tel discernement afin d’en tirer de précieux enseignements pour soi-même.

Harley a deux jobs pour subvenir à peine aux besoins de ses soeurs, ces dernières étant aussi paumées que lui. Le père était un fou dangereux qui battait tout le monde, mais évidemment que les enfants adoraient… enfants qui trouvaient presque normal cette attitude parentale violente. Ils ont tous des comportements complètement déglingués et sans repère, et naviguent difficilement entre l’amour qui les lie et des relations orageuses.

Harley par exemple :

J’ai ressenti une vague d’amour et de haine envers elle. J’avais envie de l’effacer à jamais de ma vie, de brûler toutes ses affaires et d’annihiler tous mes souvenirs, et en même temps j’aurais voulu la serrer dans mes bras. Lui donner toute l’affection qu’elle aurait du recevoir de maman depuis deux ans, toute la compréhension qu’elle aurait dû obtenir de nous et tout le soutien qu’auraient dû lui apporter des gens extérieurs à la famille. Mais ce que je pouvais lui donner maintenant était forcément trop peu, trop tard. Comme le sac de bouffe que je tenais dans ma main blessée.

Amber se tape tout ce qui bouge et se donne à tous les mecs pour exorciser son manque d’amour, alors qu’elle aime son frère. Ce dernier est complètement veule mais est perclus de fantasme de meurtre et de barbarie. Et on sent rapidement que l’inceste est un élément clef de cette famille totalement maboule. C’est dur de lire la détresse d’un enfant, même dans un livre, et c’est insupportable de lire la violence qu’on peut faire subir à un gamin.

Malgré ce que j’en dis, ce n’est pas du tout un bouquin misérabiliste ou à en pleurer dans les chaumières. Il s’agit d’un roman très bien écrit et émouvant, mais une écriture vraie et parfois choquante, énergique et véhémente.

Et je pouvais maintenant citer quatre peintres que j’aimais bien : Pierre Bonnard, le type à l’artichaut qui faisait tant bicher Callie, Francis Bacon et un abstrait du nom de Jackson Pollock.

Lui était du genre à poser des toiles par terre et à faire gicler de la peinture dessus. Pour moi, ces mecs-là étaient des abrutis finis, jusqu’au jour où j’ai vu Arc-en-ciel en gris. J’ai tout de suite reconnu cet amas de noir avec des taches de gris et des lignes blanches tremblotantes, les traînées de rouille et de jaune épais qui font comme du sang et de la morve : c’était ce que je voyais dans ma tête quand papa me frappait.

Je ne savais pas ce qu’il cherchait à montrer, Pollock, mais s’il avait été battu par son père dans son enfance et voulait exprimer les images qui lui venaient, alors c’était un génie. Et dans le cas où il s’agissait seulement d’un arc-en-ciel bâclé, c’était un autre de ces abrutis. J’ai choisi de lui laisser le bénéfice du doute, en espérant qu’il avait été cogné par son paternel.

Le temps de la colère - Tawni O'Dell

10 Commentaires

  1. Il y a 3 livres fondamentaux sur ma table de chevet: la Bible (une version Darby qui n’amuse personne), La Légende Dorée (Voragine), et Les Métamorphoses (Ovide) – un seul de leurs paragraphes m’offre une échelle pour 24h de trip !. Hormis les Mishima (tétralogie « La Mer De La Fertilité ») et E. White (« La Symphonie Des Adieux »)- je sais, ma faculté de superposer les lectures sera suspecte – je me demandais ce que Matoo, sinon un catalogue d’équations algébriques, pouvait consulter de moins « whoua, ch’uis super ému…! ».
    Please, offre-toi un week-end de solitude en Baie de Somme (Le Crotoy hors saison, par exemple) et aère-nous ensuite ton tournage de page… Merci :langue:

  2. T’as le chic pour tomber dans des lectures hyper fucked-up Mat. C’est assez hallucinant, c’était déjà la même chose pour « Sarah », enfin peut-être pas à ce point. Moi j’avoue ne pas trop savoir où mène ce « genre littéraire » là.

  3. Pourtant je ne lis quand dans les transports, le matin et le soir. Un tout petit peu de le week-end, mais j’ai rarement le temps. Et je suis désolé d’être si souvent enjoué, c’est certainement un de mes gros défauts. Je sais que je donne ainsi l’illusion d’aimer tout ce que je lis. C’est faux mais c’est vrai que j’ai tendance à mettre en exergue le bon côté des choses. Enfin bon c’est qu’un blog à deux balles, pas les pages critiques télérama.
    Jeff> En fait, je cherche aussi ces bouquins là !! (« Sarah » par contre c’est un conseil de Dieg)

  4. Je partage tout à fait ton avis sur le livre de Michael CUNNINGHAM (De Chair et de Sang) qui n’a malheureusement pas eu le même succès critique que Des Heures. Il fait également partie de mon Top Five (avec entre autres Histoire de la Nuit de Colm TOIBIN), bouquins que je peux relire et relire encore avec toujours autant de plaisir.

    Je profite de l’occasion pour te dire un grand merci pour ton Blog qui est un monument d’humour (et de culture ce qui aujourd’hui est assez rare) ainsi que de passions.

    Sache que quand je n’ai pas le moral, je me jette sur le Net et après t’avoir lu, je positive. Surtout, ne change pas…

  5. Je viens de terminer le Temps de la colère… A LIRE ABSOLUMENT ! Je n’ajouterais rien à la critique de Mat’ qui est excellente.
    :pleure: j’en veux encore !

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