Quel beau métier…

Je suis passé en métro à St Paul hier, et je vois qu’il y a de nouveaux sièges. Ce sont des sièges pour une personne et vraiment moulé en demi-sphère, genre design des années 90. Je me dis rapidement qu’en plus d’être un siège moche, c’est surtout un procédé typiquement anti-SDF. On a vu fleurir dans les stations de métro toute sorte de nouveaux sièges pour éviter que les clodos viennent y dormir ou puissent s’y installer durablement. Il y a donc eu des bancs en bois avec des sortes d’arçons pour séparer les places, mais certains ont réussi à s’en accomoder avec des morceaux de cartons et de plastique. Peu à peu, on supprime toutes les surfaces planes rehaussées qui permettaient à un plus grand nombre de voyageurs de s’asseoir, mais aussi aux SDF de s’allonger et de pioncer là.

Et c’est vrai que cela chasse temporairement les pauvres gens qui errent toute la journée à là recherche d’un endroit à squatter. C’est un drôle de dilemme social, car je trouve ça dingue qu’on repousse la misère hors de la vue des gens sans s’en soucier plus que cela , et d’un autre côté j’ai connu Bréguet-Sabin (où j’habitais alors) avec des dizaines de personnes qui y « résidaient » carrément ce qui n’est pas non plus une solution viable.

Mais surtout je me pose la question des gens à qui l’on soumet ce problème, et à qui on demande d’inventer des procédés anti-SDF comme on invente des mobiliers urbains anti-tags ou anti-vandalisme. Il doit exister des projets officiels dans des sociétés qui s’intitulent : « mobilier urbain RATP nouvelle génération : anti-SDF ». Avec des gens qui s’ingénient à trouver les meilleures solutions pour maximiser l’inconfort des gens qui souhaiteraient s’allonger là.

De la même manière, je me demande comment ça se passe dans les services marketing de ces sociétés et d’autres qui commercialisent des produits dont les débouchés ou les marchés sont « limites ». Est-ce que ces entreprises ont fait des démonstrations à la RATP en leur assurant les propriétés anti-clodo ? J’entends par là aussi, par exemple, que les producteurs de vinasse en bouteilles plastiques genre La Villageoise ont bien des projections de vente, et qu’un de leur segment de marché est celui des SDF et celui des alcooliques ultimes. Est-ce qu’ils ont des tableaux de bord avec ces mêmes étiquettes ? Est-ce que la paupérisation a augmenté leurs ventes ? En sont-ils contents ou bien seulement inconscients ?

Un autre exemple un peu plus trivial est celui d’OCB tiens ! Est-ce qu’ils tiennent compte de la progression des fumeurs de oinjes, ou est-ce qu’ils pensent vraiment que le marché de la clope roulée est en pleine expansion en France ? Les responsables politiques doivent bien savoir qu’il y a une corrélation entre les deux, alors est-ce qu’ils se renseignent sur les ventes d’OCB pour estimer la consommation de drogues douces « fumées » en Gaule ?

Un truc encore plus drôle est d’imaginer les concepteurs de préservatifs ou de godes, comment donc est-ce que ça peut se passer ?Y a-t-il des ingénieurs de 50 ballais qui bossent sur des études industrielles pour Durex ou IEM ? Les designers de gode, qui sont-ils ?

En pensant à ces sièges et à cette « élimination » des SDF (oui je rêvassais tout cela dans le trome), j’ai repensé à une chose qui m’avait énormément choquée, troublée et fascinée quand je l’avais vu. Il s’agit du film « Amen » de Costa-Gavras où l’on voit des ingénieurs du régime nazi étudier de manière très sérieuse comment augmenter et rationaliser l’élimination des prisonniers des camps de la mort. Il y a vraiment eu des ingénieurs pour plancher sur ce genre de problèmes…

D’ailleurs il y a toujours des ingénieurs partout dans le monde pour créer, innover, perfectionner des armes de tout genre. Il existe certainement des cahiers des charges et des matériaux publicitaires qui vantent et explicitent le nombre de gens tués, la puissance et la précision de ces « outils de pacification » ou autre litotes de bon aloi. D’ailleurs en France, il ne faut pas aller loin pour trouver de grandes entreprises militaires ou d’armements qui font la fierté du pays en ce funeste domaine. Mais quand on bosse sur la portée d’une bombe ou la nocivité d’une molécule chimique, qu’est-ce qu’on peut bien se dire ? Après tout, si on ne le fait pas, quelqu’un d’autre ne se gênera pas, et puis cela reste un job qualifié et très intéressant ? Glups.

Et il n’est pas difficile quel que soit son job, de faire un lien avec une entreprise plus ou moins liée à de telles activités. Je suis complètement en ligne de mire d’ailleurs dans le genre, puisque ma boite fait partie d’un groupe industriel bien connu. Mais je garde la tête haute, je travaille pour un éditeur de logiciel, un logiciel de design et de simulation qui sert à concevoir tout et n’importe quoi. Oui, oui, tout, genre un grille-pain, une voiture, un avion ou un téléphone. Ou n’importe quoi comme un avion militaire, un missile, un drone ou un porte-avion.

Et moi j’ai l’habitude de faire le marketing de ces logiciels, m’occuper de concevoir des manières de vanter nos qualités pour dessiner des chaussures modasses, des cafetières design ou le dernier concept-car qui tue. Et puis parfois, je dois faire un peu de bruit sur des nouveaux contrats. Tiens justement on vient de gagner un gros bizness avec la boite qui conçoit des destroyers pour la Navy, et je dois pondre un petit « package promo » sur ce sujet « shipbuilding ». Cool, en plus le sujet m’intéresse et les images de synthèse sont superbes. Et puis, je bosse un peu avec le DA sur la maquette d’une page du site web, je récupère alors les matériaux de communication pour voir ce qu’on peut utiliser. Il y a une très belle image en perspective du bateau avec les canons et tout, c’est grandiose, très altier et militaire, très propre. Je décide d’utiliser cette image, et puis je la scrute un peu plus précisément. Le décor de fond est un rivage au lointain et dans le crépuscule, avec évidemment la mer, le tout dans les tons verts et gris. Mais je regarde mieux, et je vois des lueurs jaunâtres dans un coin de l’image, sur cette côté reculée. Ah ok… ce sont des flammes. Ah… Ok, je viens de m’esbaudir devant l’image d’une maquette numérique d’un destroyer américain avec les canons qui fument qui vient de virtuellement mettre à feu et à sang un territoire. Comment ont-ils pu produire une telle image ? Quoique après tout c’est une vision sincère de ce couteau de boucher flottant.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Ah mais, j’ai simplement demandé au DA de retoucher l’image dans Photosh… hop, plus de flammes… Et j’ai gardé la belle et fière vision du navire qui croise pacifiquement.

Terrible non ?

Les sièges dont je parle... Photo by Strokkur (merchiiiii)

22 Commentaires

  1. Y a plus qu’a mettre un drapeau rainbow et des bo boys sur le pont. A j’oublié que les gays n’etaient pas la cible du logiciel. Quoi que pour faire des godes fo les faire en CAO avant. Enfin c’est un peu reducteur tout ça.

  2. Ben tu poses les question et t’y réponds en même temps en fait :D
    Les gens se cachent les yeux, se cherchent des justifications. Il le faut, pour leur intégrité mentale…
    C’est la base de la sociologie ^^

  3. Un jour, lors de la convention annuelle de la boîte d’assurances où je travaillais, quand le pdg a commencé à évoquer la privatisation des régimes de retraites dans les pays de l’est, et le formidable élan que ça allait nous donner..J’ai eu ce genre de réflexions en pensant aux papys et mamys qui allaient dormir dehors désormais..

    Finalement, j’ai rejoint une administration locale et je dors mieux en sachant que mon boulot sert les autres.

  4. Je fais partie de mon conseil de quartier. A l’aménagement d’une place, les riverains se sont opposés aux bancs car ca fait venir les clochards (super une place sans banc non?? ca va vivre … ) et ils s’opposent aussi à la fontaine wallace car les drogués viennent s’y alimenter en eau pour se piquer …

  5. Dans notre hosto on laisse les sdf dormir sur les bancs du couloir principal en hiver… Ce n’est pas grand chose, mais au moins on ne pense pas à coller des clous tête en bas pour empêcher les sans-abris de trouver un peu de châleur et de sécurité.

  6. Nous ne sommes plus en Gaule depuis quelques siècles quand même !
    Pis à l’époque, les druides ne leur concoctaient que du lait-fraise au gaulois :-)
    Bon ok je chipotte :roll:
    Dans un précédent job, j’avais apprécié le sentiment d’être « utile » socialement (et non pas de travailler pour des actionnaires…), je mettrais un gros coeff à cet argument quand je changerais de boulot, sur.

  7. J’ai bien compris: si on monte une boîte à godes, je penserai à toi pour le marketing. Et oui, on y a beaucoup réfléchi quand on était en Chine: une boisson lactée aromatisée – not from concentrate – dans des bouteilles en formes de teubes sera notre produit phare…

  8. J’ai travaillé dans un labo qui étudiait les armes chimiques. On en fabriquait un tout petit peu afin d’étalonner nos appareils d’analyses et nos échantillons « réels » provenaient de tous les coins du globe dont les plus chauds. C’est vrai que ça fait assez froid dans le dos de travailler sur ces substances et de se dire qu’elles sont très facile à synthétiser pour tout chimiste de base (gaz moutarde, ou toute molécule dite organophosphorée du même type que les insecticides !). Néanmoins, c’st hyper contrôlé et la France n’en fabrique pas de grosses quantités pour s’en servir. Elle a signé un traité de non-prolifération de ce type d’armes. Mais l’industrie militaire est très puissante en France

  9. Je passe 8h par jour à conditionner du café lyophilisé pour le compte d’une société helvètico-mondiale sans scrupules. Le journal interne pue le politiquement correct. On n’y parle pas des derniers plans sociaux, mais de la dernière soupe déshydratée que la concurrence nous envira. Ah, j’allais oublié : je n’ai pas fait grève quand le groupe à annoncer son millier de licenciements marseillais, j’ai dormi un an et demi sur des bancs publiques… Un cul-de-sac existentiel plus qu’un lâche paradoxe !

  10. De retour momentanément sur le net.

    Ta note me fait penser à deux films, à vrai dire, cher Matoonet.

    Le premier, c’est Jackie Brown, de Quentin Tarantino. A un moment donné, on voit Robert De Niro et Samuel L. Jackson regarder une vidéo avec plein de filles dénudées en maillots qui manient élégament des armes automatiques et autres bazookas pour en faire la promotion. Tout cela sur une cassette vidéo servant à faire la pub marketing des armes en question. Je ne sais pas si ce genre de trucs existe (on pourrait l’imaginer, dans le milieu mafieux, après tout ?), mais cette idée de promotion organisée, filmée, vendue, est intéressante à considérer. Les armes deviennent un produit comme un autre, à vanter, présenter, expliquer, promouvoir, vendre.

    Le second film auquel j’ai pensé est Cube, dont le réalisateur m’échappe. Dans ce film, où les personnages sont enfermés dans un cube géant dont ils cherchent à s’échapper, l’un des héros remarque que plusieurs d’entre eux ont participé à l’élaboration du dit cube final, et que les activités des différents services dans les boîtes sont tellement fractionnées, fragmentées et séparées les unes des autres, que les différents services (conception des verrous hydrauliques, de la coque, des systèmes de cablage, etc.) ne sont absolumment pas conscients du but ultime du produit dont ils élaborent chacun une partie. Une sorte de projection post-moderne de la division des tâches et de la spécialisation du travail tayloriste des usines du 19ème siècle, où la tête pensante qui réunit le tout n’informe pas les ouvriers du sens et de l’objectif de ce qu’ils sont entrain de faire.

    Au-delà de la conclusion qu’on peut tirer pour certaines entreprises ou certains projets qui peuvent collaborer (consciemment ou pas, directement ou pas) à l’élaboration de produits qui leur échappe, avec une dimension immorale qui leur échappe, on peut projeter cela sur l’ensemble de la société entière.

    Finalement, dans nos actes individuels, dans nos petites actions individuelles fractionnées, dans l’incarnation entre individus qui se rapproche de ce que ce cher Kant appelait « l’intersubjectivité » (le rapport entre individus) – dans tout cela, disais-je, ne peut-on pas imaginer que nous avons tous une part de responsabilité, même infime, même inconsciente, même indirecte, dans tout événement de notre société ?

    « No one is innocent », disait le groupe de rock du même nom. Quant à en tirer une conduite à tenir, je crois qu’on pourrait dire que l’on ne perçoit pas toujours toute la portée de nos actes sur l’ensemble, les autres ou le groupe, mais qu’on peut au moins essayer de faire « au mieux », ou du moins d’éviter, lorsque l’occasion se présente, que les effets soient trop directs.

    En somme, ne pas faire comme cette secte bouddhiste qui m’échappe et qui prône l’absolue inaction, où chaque individu respirerait avec des masques de chirurgiens pour éviter de tuer les microbes par la respiration, donnant des coups de balais délicats devant soi en marchant pour éviter d’écraser la moindre fourmi.

    L’inaction serait le comble de l’absurdité. Nous sommes, de par notre existence, me semble-t-il, voués à faire des « petits maux » autour de soi, sans en être conscient, sans en être vraiment responsables. Cette prise de conscience d’une responsabilité causale – c’est-à-dire d’être à l’origine possible de maux directs ou indirects pour autrui – ne devrait pas nous inviter à l’inaction, mais plutôt à une tentative malhabile, imparfaite, mais simplement humaine, d’essayer de faire au mieux dans chacune de nos actions pour éviter de faire du tort à autrui… voir, éventuellement, pour les plus assurés d’entre nous, de commencer à regarder un peu l’autre et de voir ce que l’on peut faire pour lui pour atténuer sa souffrance, histoire de rééquilibrer un peu la balance, face à la souffrance que nous causons malgré nous à tous.

    En clair, effacer numériquement des flammes derrière une photo d’un cuirasser de la U.S.Navy.

    Merci, mon Matoo. ;-)

  11. ben comme tu l’as dit, le logiciel dont tu fais la promotion (que je ne citerai pas, et qui peut aussi servir à faire des cocottes avec l’assembly design :) ) n’est qu’un outil, et en soi il n’est pas plus conséquent qu’un crayon de papier et des feuilles. Par contre, ton histoire de flammes, là je te comprend plus. Pourquoi tu les as enlevées? Parce que ça avait trop ‘lair d’être ce que c’était vraiment?

  12. C’est parce que l’homme a industrialié la mise à mort des ses semblables que s’interroger sur la destinée de l’espèce humaine est aujourd’hui une activité aussi sérieuse qu’un film de Buster keaton.

  13. les SDF c de la mere .. Y zon qu’a travaillé et pas passer leur temps a picoler. Si vous etes si humanistes que ca … Ouvrez vos apparts et accueillez 1 SDF chacun …. Allez, qui s’y colle …. Bande d’angélistes socialos/marxistes/homosexuels

  14. Mais tout à fait francois c’est un point de vue comme un autre
    Je signal au passage que beaucoup de SDF travaille mais n’ont pas de quoi se payer un loyer ils sont cher et les salairs trop elevé
    Beaucoup essaye de s’en sortir et je crois que je sais de quoi de parle
    Et qu’a du contre les angélistes/socialos/marxistes/ et les homosexuels:roll:

    Des fois de doute de l’avenir de ce pays :mur:

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