A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

J’avais fait l’impasse pendant des années sur cette oeuvre d’Hervé Guibert. Je n’avais pas envie de lire un bouquin d’un écrivain qui a le sida et dont c’était le sujet principal. Pas envie de lire un truc déprimant, il était aussi parmi pas mal de livres du même acabit dont j’étais un peu lassé, et puis je dois avouer que ça ne m’intéressait pas trop. X. me l’a prêté en me persuadant que celui-ci en valait particulièrement le coup.

En fait, j’ai plus qu’aimé et je l’ai dévoré en quelques jours. Quel style, quelle écriture… un truc énorme. J’ai été captivé dès les premières pages, et je ne me suis pas embêté une seconde. Je pense qu’on ne réagit pas tous à ce genre d’écrit de la même manière, mais pour moi ce fut une lecture d’une incroyable fluidité. J’ai eu l’étrange sensation que l’auteur avait écrit des lignes juste pour moi, et que je les recevais avec une unique acuité.

Hervé Guibert expose donc son journal sous forme de courts extraits, comme des petits chapitres d’une page ou deux. Au premier abord, on dirait un patchwork de textes comme de multiples réflexions et anecdotes, mais d’une vision parcellaire de ce qu’il a vécu on se retrouve vite dans le fil palpitant du récit d’un homme face à sa maladie. Bien sûr c’est souvent triste et très poignant, mais cela va bien au-delà de la simple commisération.

J’ai donc vu de l’intérêt dans la narration de ce bout de vie qui vacille avec ses médecins, ses amis, ses amours, mais aussi dans ses réflexions un peu plus philosophiques et dans cette incursion singulière dans l’existence d’un homme sur le fil.

Je retiens particulièrement cette phrase, cette très longue phrase, une déclamation « anaérobique » de l’auteur qui évoque son ami Muzil (qui n’est autre que Michel Foucault) et sa relation à son amant Stéphane, et à la maladie.

Quelques mois après que j’eus suscité ce fou rire chez Muzil, il s’abîma dans une sévère dépression, c’était l’été, je percevais sa voix altérée au téléphone, depuis mon studio je fixais avec désolation le balcon de mon voisin, c’est ainsi que discrètement j’avais dédié un livre à Muzil, « A mon voisin », avant de devoir dédier le prochain « A l’ami mort », je craignais qu’il ne se jette de ce balcon, je tendais d’invisibles filets de ma fenêtre jusqu’à la sienne pour le secourir, j’ignorais quel était son mal mais je comprenais à sa voix qu’il était grand, je sus par la suite qu’il ne l’avoua à personne sauf à moi, il me dit ce jour là : « Stéphane est malade à cause de moi, j’ai enfin compris que je suis la maladie de Stéphane et que je le resterai toute sa vie quoi que je fasse, sauf si je disparais ; l’unique moyen de le délivrer de sa maladie, j’en suis sûr, serait de me supprimer. » Mais les jeux étaient déjà faits.

Enfin, Hervé Guibert évoque des sujets qui ne sont pas toujours faciles à lire, et à appréhender. On évolue vraiment dans la fin des années 80. Les gens commencent à tomber comme des mouches, les traitements sont balbutiants, les tests ne sont pas systématiques. En gros, les gens en sont encore à mettre la tête dans le sable puisque la lutte est vaine. Et donc, on se contamine sciemment ou pas, on a pu se le choper alors qu’on ignorait tout du Sida, ou qu’on s’en foutait, ou bien qu’on ne réalisait pas bien qu’il pouvait vraiment toucher tout le monde. La séropositivité met alors en exergue les modes de vie des uns et des autres. L’auteur évoque sa relation avec Jules, qui lui-même est avec Berthe, et qui a deux enfants avec cette femme. Une sorte de trio amoureux pas très précisément décrit, mais dont on sent la force de la relation (même si cela parait étrange). Il parle de ce que la séropositivité peut aussi permettre à des gens de se sentir plus proches les uns des autres, et là plus particulièrement de cette idée bizarre de presque désirer que les enfants l’aient attrapé pour se sentir plus intimement lié eux, affectivement et biologiquement.

J’aimais ces enfants, plus que ma chair, comme la chair de ma chair bien qu’elle ne le soit pas, et sans doute plus que si elle l’avait été vraiment, peut-être sinistrement parce que le virus HIV m’avait permis de prendre une place dans leur sang, de partager avec eux cette destinée commune du sang, bien que je priasse chaque jour qu’elle ne le soit à aucun prix, bien que mes conjurations s’exerçassent continuellement à séparer mon sang du leur pour qu’il n’y ait jamais eu par aucun intermédiaire aucun point de contact entre eux, mon amour pour eux était pourtant un bain de sang virtuel dans lequel je les plongeais avec effroi.

Il y a d’autres moments comme cela, qui peuvent être un peu choquants aujourd’hui mais qui se comprennent aisément lorsqu’on se replace dans ce contexte « historique », à une époque où on était pas persuadé du mode même de transmission du virus (larmes, sueur ?).

Il s’agit d’un très beau bouquin, vraiment remarquablement bien écrit.

Hervé Guibert - A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

14 Commentaires

  1. Une époque ou on avait aussi du mal à comprendre ce qui nous tombait dessus. En France, c’est arrivé juste après la grande libération de 1981.

    Un beau livre, à compléter avec « le protocole compassionnel », le premier sur le sujet si ma mémoire est bonne.

  2. Hervé Guibert! Dans un de ces bouquins il a écrit une phrase qui disait grosso modo « mes livres n’étaient pas lu, mais j’ai toujours su qu’un jour je serais lu, et alors tous mes anciens écrits reviendraient au goût du jour ». L’écrivain non-découvert que je prétends être n’a jamais oublié cette phrase, elle m’a servi à me motiver quand mes manuscrits envoyés aux éditeurs revenaient avec la lettre type de refus. Je ne suis toujours pas édité, mais j’y crois toujours, un jour mon jour viendra.
    Mais bon, ce n’est pas pour une phrase qu’on aime un auteur. Et j’adore Hervé Guibert. Quand je l’ai découvert (il y a une bonne dizaine d’années)j’ai tout lu de lui. On en a fait un écrivain du sida (ce qui en soit était révolutionnaire, aujourd’hui c’est devenu banal on ne peut pas découvrir l’impact d’un Guibert 13 ans après sa mort…)mais il n’a pas écrit que ça. Il écrivait avant d’être malade. Il faut lire « Fou de Vincent », « Les lubies d’Arthur », « Mes parents » pour découvrir vraiment qui était Hervé Guibert. Il faut lire « Les chiens », recueil pornographique, pour se rendre compte de quoi il était capable. Et si tu veux en savoir plus sur l’auteur, François Buot lui a consacré une biographie chez Grasset: « Hervé Guibert, le jeune homme et la mort. Bonne découverte!

  3. essaie « le paradis » du meme auteur son dernier roman ecrit peu avant sa mort il est totalement different : alors meme que sa mort devenait imminente l’ecriture devient incroyalement vivante et ressemble au horla de maupassant par sa juxtaposition de passages et de trous nois

  4. Personnellement, j’ai jamais accroché avec Guibert… Je n’aime pas trop la façon dont il écrit et ce livre-ci en particulier m’avait particulièrement déprimé
    Et j’aime pas être déprimé

  5. j ai rencontre HERVE GUBERT ET CE GARCON ETAIT D UNE GRANDE DOUCEUR ET D UNE GRANDE INTELLIGENCE.
    IL ETAIT HOMOSEXUEL ET ALORS? JAMAIS ON NE DEVRAIT MOURIR DANS DES SOUFFRANCES AUSSI INTOLERABLES.
    JE L AIMAIS ET J AI TOUS CES LIVRES.

    IL EST DANS MON COEUR ET IL MEMANQUE.

    RESPECTUEUSES PENSEES

    MARTINE

    SI VOUS VOULEZ M ECRIRE POUR ME PARLEZ DE VOUS OU D HERVE N HESITEZ PAS JE VOUS REPONDRAIS.

  6. Je suis en plein dans « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » et je dois dire que çe ne me laisse pas indifférent. Pour l’instant je le trouve excellent. Le seul probleme que je rencontre comme décrit plus haut, du fait de ma jeunesse je ne connait absolument pas son univers ni meme les personnes qu’il mentionne (Muzil par exemple ou Marine cette actrice visiblement ratée). Alors je recherche pour m’imprégner de son univers.

    A n’en pas douter, dès celui ci terminé je m’attaque aux autres livres de cet auteur.

  7. Pour le dernier internaute qui découvre A l’ami … sans aucune clef … Muzil c’est le philosophe Michel Foucault et l’actrice « visiblement ratée » c’est cette chère Isabelle Adjani… Tout est sur le web, bonnes recherches…

  8. :mur:
    Hervé, Hervé.. jesper pour toi ke mon jury va pa trop insisté sur toi a mon oral jeudi 22
    otrement :censure:
    bien écrit mé voccabulaire tré chok par moment
    Bonne lecture

  9. Guibert, dans à l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, se livre de façon directe et impudique comme il l’a toujours fait mais le sida et la proximité de sa mort imminente lui donnent une impunité et une stature nouvelles. L’écriture contre la mort. L’écriture comme mise en mots de cette mort annoncée. Lui qui a appelé, craint et désiré la mort dans ses oeuvres antérieures l’affronte sans plaintes et sans pathos. Il atteint ainsi à une forme d’héroïsme modeste et quotidien qui donne à cette littérature du dévoilement de soi une dimension universelle

  10. Ouah,

    Je viens de commencer « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » hier après-midi. Quel choc ! Une vraie force d’écriture. On sent que Guibert a composé ce récit avec ses tripes. J’y retrouve un peu le meilleur de l’écriture de Christophe Donner, mais sur un sujet nettement plus grave que les affaires familiales narrées par ce dernier. J’ai eu du mal à décrocher de ma lecture hier soir.
    Ca faisait un moment que Guibert m’attendait sur mon étagère des livres non encore lus. Je craignais un truc un peu misérabiliste ou plaintif (comme ce « Sang damné » de Bergamini qui m’a insupporté dès la première page) ou trop dérpimant. Et puis je m’étais engagé à lire Guibert pour préparer le 20ème anniversaire de sa disparition. Et puis voilà, c’est fait et je pense que je n’en ressortirai pas indemne. ET c’est bien là à mon sens le bonheur de lire !

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