Adolf Eichmann : Un spécialiste, portrait d'un criminel ordinaire

Adolf Eichmann est un officier nazi plutôt bien placé dans la hiérarchie du Reich, et qui fut un instrument stratégique de la politique d’extermination des juifs. Il était un haut cadre administratif qui avait pour spécialité les problèmes migratoires, et on lui avait notamment confié le déplacement et le transport de populations. Ainsi pendant des années, il a organisé des convois de trains et a mené des juifs, slovènes, polonais et tziganes aux portes des camps de la mort.

Il a été finalement arrêté en 1960 à Buenos Aires, et jugé en 1961 à Jérusalem, et ensuite condamné à mort. Son procès fut le premier à être filmé pour la télévision afin de servir au devoir de mémoire. De ces 350 heures d’archives, ce film expose en deux petites heures le jugement de cet homme, et surtout brosse le portrait hallucinant d’un fonctionnaire aussi efficace que criminel.

J’ai donc découvert ce type dont je n’avais jamais entendu parler, et dont la classique défense consistait à affirmer son rôle de simple « instrument » et d’exécutant de base sans aucun pouvoir de décision. En effet, on voit preuves après preuves, témoignages à l’appui, que ce type était un fonctionnaire zélé, à qui on a demandé d’organiser des déplacements de population en masse. Il a donc exécuté ses missions avec un dévouement tout particulier et a réglé comme une horloge suisse ses plans d’affrètement de trains dans toute l’Europe. Le procureur a beaucoup de mal à le mettre en défaut car on voit bien Eichmann, en tant que gratte-papier chevronné, jongler entre les paperasses, donner des arguments très construits et basés sur une logique imparable.

Le type est justement flippant, tellement on le voit froid et insensible à ce qui s’est passé, et surtout ce à quoi il a contribué en tant que « simple » logisticien. Et c’est justement là, que peu à peu, des failles apparaissent, des fêlures craquèlent alors cette carapace bureaucratique. En effet, on se rend de plus en plus compte qu’il avait largement conscience du plan globale, de l’élimination des gens qu’il convoyait, et on assiste en même temps à des témoignages bouleversants.

Apparemment, les gens qui ont souffert des exactions des nazis et de nombreux témoins n’avaient pas raconté leurs expériences traumatisantes avant cette opportunité d’en parler à la barre. Ainsi une quinzaine d’années après la fin de la guerre, ce procès vit défiler plus d’une centaine de témoins qui narrèrent les atrocités qu’ils avaient vécu durant la guerre. Tous étaient liés à des transports savamment organisés par Eichmann.

Ce qui est troublant tout au long du film, c’est qu’on se rend bien compte qu’apparemment Eichmann n’a fait qu’obéir aux ordres et son devoir, malgré quelques éléments singuliers, et cela met bien en exergue cette criminalité ordinaire à laquelle nous pouvons tous être amenés à participer. Evidemment, il fallait lutter et prendre position contre le pouvoir, et le discours d’Eichmann consistait justement à dire que cela ne servait à rien de se rebeller seul, et qu’il n’avait rien à se reprocher au regard de son activité à lui : la logistique. De la même manière, il y a plein de gens qui n’ont pas bougé pendant la guerre, et qui passivement on pu contribuer à ce que l’extermination soit si énorme. L’administration est un outil redoutable et ses rouages bien huilés ont concrètement permis ce génocide.

On peut facilement étendre ce constat à la France, avec tous ceux qui se sont sacrifiés, et ceux qui ont « simplement » attendu que le vent tourne, ou même ceux qui ont travaillé dans le sens des allemands « sans en avoir le choix ». Du coup, j’ai trouvé qu’en cela le documentaire ouvrait une réflexion incroyablement saisissante et intéressante sur la notion de responsabilité.

J’évoquais il y a quelques semaines que justement mon boulot m’avait parfois mis face à certaines contradictions à ce sujet. Et dans une moindre mesure évidemment, ce documentaire a fait écho à certaines réflexions que j’avais eues alors.

[Vu en DVD avant-hier soir…]

Un spécialiste, portrait d'un criminel ordinaire

16 Commentaires

  1. Et certains osent qualifier Le Procès de Kafka d' »absurde ». C’est vrai que les rouages de la société n’ont jamais écrasé personne concrètement, même pas dans un train dont 25% sortaient les pieds devant…

  2. Ce qui m’épate, moi, vois-tu, c’est qu’un garçon comme toi, qui, apparemment a fait des études n’ait jamais entendu parler d’Adolf Eichmann ! Effectivement, il semblerait qu’il y ait du travail à faire quant au devoir de mémoire ! Moins peut-être à coup de commémorations spéctaculaires que dans les écoles où l’on semble désormais n’apprendre que l’inconnaissance. Tiens, même moi qui me suis arrêté au bord du bac pourtant, il y a bien longtemps, j’en avais entendu parlé ainsi que d’autres d’ailleurs. J’aimerais bien savoir de quoi, depuis 20 ans, sont faits les cours d’histoire ?

  3. Les manuels ne peuvent que s’effilocher petit à petit, ou s’ils ne perdent pas en info, ils perdent en nombre de sujets traités… On sera pas éternellement au lendemain d’un génocide, le temps passe. Le temps va même très vite. On ne peut pas continuellement TOUT raconter de ce qu’a été le passé. Pas sans arrêter l’avancée du temps.

  4. Marg> Oui c’est dingue, mais vraiment ça ne me disait rien… :hum: Je suppose que c’est un personnage assez secondaire malgré tout, d’un point de vue strictement historique. C’est plus d’un côté politique ou philosophie que son exemple et son procès sont importants. Cela m’étonne plus de la part de mon père de ne m’en avoir pas parlé, lui qui me collait toujours devant des émissions sur 39/45 que je ne pouvais pas sentir. Il faut que je lui demande… ;-)

  5. Moi aussi, le nom d’Adolf Eichmann m’était inconnu. Pourtant, ce ne sont pas les commémorations spectaculaires, ni l' »inconnaissance » (uh uh uh) de mes cours d’histoire qui m’ont empêché de prendre conscience de l’horreur des actes commis au cours de la seconde guerre mondiale. Je me souviens de projections (« Nuit et brouillard »), de lectures imposées (« La mort est mon métier », par exemple) qui m’ont glacé le sang.

  6. >marq : les élèves ne sont pas des éponges, on est tous passé à côté de choses essentielles.

    >Matoo : si tu veux en savoir en peu +, je te conseille le livre d’Hannah Arendt : « Eichmann à Jerusalem, la banalité du mal » – journaliste au procès, elle le montre comme un simple fonctionnaire respectueux de la loi et qui ne se rend pas compte de ce qu’il fait…
    Désolé, j »ai été un peu long :blah:… et continue :love:

  7. :gne: Eichmann n’est effectivement le nazi le plus « célèbre » si je puis dire… Filmer et diffuser notamment les qqs procès (celui de Papon par ex) qui ont eu lieu, pour mettre un visage, même vieilli, sur le nom des bourreaux, qui se cachent derrière le masque du fonctionnaire discipliné est essentiel pour le devoir de mémoire et pour l’avenir. ces hommes (et femmes) ont bien existé, ce ne sont pas des fantasmes, des monstres irréels… il y a eu plus de Eichmann que de Schindler… c’est arrivé à l’époque, c’est arrivé depuis et ça arrivera encore. sinon il y a une littérature importante sur le sujet, mais on peut commencer avec Primo Levi « si c’est un homme »…

  8. l’ouvrage de primo levi n’est pas qu’un temoignage a mon gout, c’est aussi une extraordinaire oeuvre litteraire, parce que paradoxalement, primo levi etait aussi un scientifique.
    Il avait une these de chimie et une formation d’ingenieur et ses observations sur le camps d’Auschwitz, ses compagnons d’infortunes, les quelques nazis qu’il put rencontrer sont irremplacables. Je pense qu’elles doivent beaucoup a son esprit analytique.
    Mais meme son ecriture est formidable: je crois que c’est l’un des grand livre du 20 eme siecles, parce que s’il n’y a pas d’invention formelle, il y a a la fois une grande simplicite et une grande precision qui en font quelque chose d’intemporels.

  9. Un grand bravo Matoo !, comme quoi il n’y a pas que des débats sur le barebacking dans les blogs gais !
    dur dur de parler de cette pèriode sans être taxé de vieux ringard moraliste. Le constat qui s’impose c’est qu’en général les gens n’ont pas d’intérêt ni d’opinion sur la question ! même pendant la pèriode des commémorations actuelles, où pourtant les médias en ont largement parlés, les 60 ans de la libération des camps c’est plus guère qu’un marronier ! voire de la « pornographie mémorielle » la honte!
    j’ai découvert avec ces commémorations que la leçon de l’histoire est malheureusement loin d’avoir étée admise par tout le monde. J’ai découvert des aspects nouveaux pour moi, qu’on apprend malheureusemnt pas en classe : comme la vision de l’holocauste par les uns et les autres; les excuses et justifications communément admises.

    Je peux conseiller, pour celui qui se pose encore des quetions :
    SHOAH de Claude Lanzman. Le documentaire à bien une vingtaine d’année mais aujourd’hui les gens ne répondrai pas aux questions avec autant de spontanéité ( politiquement correct oblige ) Pour la durée,je sais 9 heures quand même ! c’est un peu l’indigestion mais il est fait par étapes. L’avantage, de la longueur, c’est que les entretiens ne sont pas tronqués, on suit le cheminement que Lanzman fait faire aux gens, à travers ces questions des plus banales pour en arriver aux questions plus génantes,

    exemple, dans un village polonais ou des dizaines de milliers de Juifs ont étés gazés dans des camions, Lanzman frappe à une porte, un couple de petits vieux ouvrent:
    -c’est une belle maison, c’est votre maison ?
    -c’est votre maison depuis longtemps ?
    -ah, oui, alors vous l’avez hérités de vos parents ?
    -non vous l’avez achetés alors ?
    malaise, pas de réponse…
    -D’accord c’est une maison qui appartenait au juifs avant la guerre;
    ainsi de suite jusquau florilège:
    – et vous les regrettez les juifs, vous trouvez que c’est mieux maintenant qu’ils ont étés exterminés dans votre village ?
    Et la toutes les réponses se passent de commentaires :
    – oui
    -pourquoi?
    -les femmes juives étaient belles, nos hommes nous trompés avec …etc etc etc
    on peut voir aussi un ancien nazi responsable de camp s’extasier des « prouesses  » nécessaires pour « accueillir » et exterminer 15 000 personnes par jour dans son camp de Sobibor, chanter des chansons d’époque …etc etc etc à voir donc.

    Sinon pour en revenir au procés eichman, comme celui de Nuremberg en 1945-46, tous les procés d’anciens nazis se vallent plus ou moins. Les accusés ne savaient pas, il ne faisaient qu’appliquer les ordres. Quant aux questions posées aux témoins elles sont ignobles :  » si se que vous d’écrivez est vrai et que vous l’avez réellement connu, comment se fait il que vous soyez encore en vie et en si bonne santé ?  » Début du négationisme et de la cupalbilité des rescapés qui les à poussé à se taire par la suite.
    à lire le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier au procés de Nuremberg ( qui ne fait lui que quelques pages )

    Pour finir avec l’attitude des français, malheureusement elle peut se résumer pour une grande partie du 20° siècle à passivité et zèle. Heureusement qu’on avait une résistance pour redorer un peu de le rôle de la France.

  10. L’industrialisation rationalisée à outrance de la pire des folies dont les êtres humains ont pu se rendre coupables est bien ce qui rend le génocide juif parfaitement singulier.

  11. Il ne faut pas être dupe non plus du côté d’Eichmann. Plusieurs historiens ont montré depuis qu’il avait un plus grand rôle dans la prise de décision qu’on ne le pensait. C’était plus qu’un fonctionnaire zélé qui faisait aveuglément tourner la machine. Il savait pertinemment à quoi la machine qu’il construisait servait.

  12. Primo Levi est évidemment, au delà du témoin de l’horreur, un grand écrivain, c’est un style, un humour(!!)… un grand homme. on pourrait en parler des heures, le mieux c’est encore de le lire et de le faire lire.. la trève, maintenant ou jamais…

  13. Oui, je me pose quand même des questions après ces commémorations : est-ce que l’humanité bien pensante ne s’est pas un peu approprié la douleur des victimes des barbares qui les ont exterminées? est-ce que transformer toute cette folie morbide en symbole, en faire une mythologie n’a pas petit à petit rendu cette tragédie iréelle?… ça fait 60 ans que les camps ont été libérés, 60 ans que toutes les bonnes âmes hurlent le fameux « plus jamais ça » et ça n’a pas empéché 3 des 5 génocides du XXème siècle de se produire après… parfois je me dit que tant qu’on aura pas le courage de nous avouer que dans la grande majorité, les nazis n’étaient pas de vilains monstres, des croquemitaines hideux mais bien des gens comme vous et moi, tout ceci peut encore se produire à n’importe quel moement, ici ou ailleurs. Quand on voit ne serait-ce que le comportement de certains petits chefs dans n’importe quelle entreprise, on se dit que ça n’a rien d’exceptionnel après tout, que des tas de gens pourraient devenir de zélés collaborateurs d’un régime génocidaire… parfois, je flippe ne me le disant, mais après tout, qui me dit que, à force de d’avoir peur, pour moi, pour mes proches, à force de lacheté, je ne serais pas passé de l’autre côté…

  14. J’ai lu le livre d’Anna Arendt sur le procès Eichman. Même si c’est vrai qu’il faut trouver le temps de le lire, son livre est vraiment très interessant car il montre qu’Eichman n’était pas un monstre sadique mais bien un homme « normal » bien que stupide. La seule chose qui l’interessait était de monter en grade et d’être bien vu de ses supérieurs. IL est important que les jeunes lisent ce texte pour se rendre compte que n’importe quelle personne pas très maligne est capable de faire autant de mal qu’une personne intelligente et cruelle. :blah:

  15. Adolf Eichmann était un homme comme les autres, un fonctionnaire zélé, certainement un bon pére de famille et n’ayant du moins à ma connnaisance tué quiconque de ses propres mains…Je reste persuadé qu’il était parfaitement au courant du génocide, il ne peut en être autrement, sans doute son travail lui apportait la satisfaction du devoir bien accompli et sans doute comme une partie de ses contemporains Allemenands et autres, la déportation et l’élimination des Juifs lui a a apporté la richesse, du moins pour lui honneur et gloire au sein du III Reich, un travail à plein temps en somme.

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