Les extraordinaires aventures de Kavalier & Clay

Je suis féru de « récit », et que ce soit en cinéma ou en littérature je recherche des histoires qui me fassent vibrer dans le fond et dans la forme, des personnages hauts en couleur, une narration qui m’empêche d’ôter le nez de mon livre et qui me hante dès que je le lâche. Tant par le style que par la philosophie, j’aime être charmé par une oeuvre dont les messages passeront de manière si subtile qu’on ne saurait même pas tangiblement les étayer. J’adore me retrouver éparpillé dans une kyrielle de personnages qui ne sont jamais moi, tout en l’étant manifestement et indubitablement.

Si je regarde un peu mes bouquins favoris, on découvre sans mal que je suis assez fan des romanciers américains. Là justement, je trouve que ce Michael Chabon a fait très fort puisqu’il a pondu un genre de livre qui a fait immédiatement mouche chez moi (par rapport aux critères cités ci-dessus). Il a du se dérouler un processus similaires chez des congénères puisqu’il a obtenu le Pulitzer en 2001 !!! « Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay » rentre ainsi dans le top de mes bouquins fétiches.

Il s’agit d’une immense saga qui conte l’histoire de ces deux hommes Sammy Klayman et Josef Kavalier, deux cousins, un auteur et un dessinateur de talent, qui ont percé dans le monde du comics. Leurs aventures couvrent dans le livre une période qui va de 1939 à 1954. Elles se déroulent sur 6 grandes parties, les différentes étapes de leur existences marquées par des bonheurs, des succès, des péripéties drôles ou facétieuses mais aussi des frustrations, des douleurs effroyables et une destinée hors du commun.

La toile de fond du roman est très importante et à priori fort bien documentée. Il s’agit de la bande dessinée ou plus exactement du « comics book » dans cette période courte, intense, faste et charnière des premières publications à succès telles que Superman, juste avant la guerre. Joe Kavalier est tchèque, il est de Prague, il est juif et subit les affres de la répression nazie. Ses parents réussissent in extremis à lui faire quitter le pays et à rejoindre une tante à New York. Joe est alors fan de prestidigitation, et cela lui restera toute sa vie. Son maître de Prague était lui-même un disciple du grand Houdini, et Joe nourrit une fascination sans borne pour les « évasions » (un magicien qui s’échappe d’une boite alors qu’il est menotté avec des chaînes en acier par exemple). C’est d’ailleurs grâce à un tour de passe-passe habile qu’il arrive à quitter son pays en 1939.

A New York, il fait la connaissance de son cousin Sam. Sam Clay (cela fait plus américain) a la passion des comics et il initie Joe à cette marotte. Ce dernier exécute des dessins incroyables et des planches de BD superbes. Sam est un scénariste et auteur avec beaucoup d’imagination et d’ambition. Il décide d’aller voir son patron avec son cousin et de proposer un nouveau héros de comics : L’Artiste de l’Evasion. Avec réticence les types acceptent de financer un essai. L’essai est plus que transformé, et c’est le début du succès. Un succès relatif et mitigé puisque les droits sur les personnages et les dessins sont ridicules, et que ce sont les investisseurs qui récoltent tous les fruits. Cette partie du bouquin est très « American Dream », mais elle est contrebalancée par une période historique sombre et angoissante, surtout pour Joe. Ses parents et son frère sont pieds et poings liés à Prague, et l’anti-sémitisme est une gangrène qui s’impose dans toute l’Europe.

On suit avec tellement de réalisme les incursions de Joe et Sam dans le milieu de la BD que j’ai eu du mal à déterminer le vrai du fictif dans tout cela. Les personnages créés ainsi que les scénarii inventés pour le romans paraissaient tellement vrais. Outre cela, Michael Chabon cite des auteurs et dessinateurs qui ont vraiment existé. Mais en faisant quelques recherches, j’ai découvert que tout cela était issu de l’imagination fertile de l’auteur. Ce qui a d’autant plus semé la confusion dans mon esprit est que je voyais sur le net qu’étaient publiés les comics en question dans le roman. Mais en fait, le bouquin a eu tellement de succès, que des éditeurs de comics lui ont demandé de concrètement donner vie à son personnage en créant réellement les numéros et épisodes qui sont cités dans le roman. Ainsi sont nés en 2004 les comics originaux de « Kavalier & Clay » des années 1940 !

L’évolution des deux protagonistes principaux est haletante. De plus c’est un gros bouquin de 800 pages qui prend son temps pour poser ses intrigues et ses personnages. On entre dans un monde tellement passionnant qu’on en sort d’ailleurs qu’à regret. Joe Kavalier s’acclimate plus ou moins à New York, et il exalte ses frustrations dans ses planches en devenant le pourfendeur des nazis avec ses super héros. Néanmoins, c’est un être fragile et meurtri dont les comportements sont parfois très singuliers. L’amitié avec son cousin et leur implication dans leur comics est un pilier qui lui fait échapper à la folie qui le ronge (surtout liée à ce qu’il a vécu et à la perte de ses proches).

Sam est un personnage qui m’a beaucoup touché et intéressé. C’est manifestement un homo qui ne s’assume pas, qui ne comprend pas bien ce qu’il est et ce qu’il ressent. Il instille dans ses scénarii tous ses fantasmes et ses pulsions, toutes ses frustrations et ses désirs. D’ailleurs, on retrouve plus ou moins cette thématique quand, dans les années 50, on a accusé les comics de pervertir la jeunesse américaine. Cela va avec les foutaises puritaines de l’époque (et actuelles d’ailleurs à certains égards), et Sam se retrouve à la barre à témoigner à cette époque (ce qui a été le cas véridique pour certains auteurs) comme dans une énième chasse aux sorcières. Il finit par s’émanciper, du moins on peut le subodorer, et cela me fait plaisir de le penser ainsi.

Il est impossible de bien résumer l’histoire tant elle est touffue et rythmée. Il se passe un millier de choses dans ce roman. En outre, le style global est excellent, vif et acéré comme j’aime. On y retrouve une plume américaine irrésistible, littéraire, cultivée et créative. Et puis, les comics il faut dire que cela me parle, comme cela parle à tous les anciens ados qui ont dévoré des Stranges, Spideys, Nova et qui se sont identifiés à tous ces super héros névrosés. C’est un livre merveilleux et remuant qui ne laisse indifférent à aucun moment du récit.

Michael Chabon - Les extraordinaires aventures de Kavalier & Clay

8 Commentaires

  1. Je trouve toujours ça aussi honteux que tu n’aies pas lu The Corrections de Johnathan Franzen, qui est un RECIT, un récit AMERICAIN, un récit américain SATIRIQUE, et en plus il est très bon.
    :pompom::pompom::pompom::pompom:

  2. Encore un post de Matoo qui me titille dur!

    Intrigue par ta critique j’ai pris le tres intelligent « Live from the Golgotha » de Gore Vidal qui m’a tellement amuse que j’ai fait un detour par sa biographie (par Fred Kaplan, passionant) et apres son brillant « Lincoln » je m’attaque juste a toute sa saga historique « Narratives of Empire » qui (a priori) deconstruit l’histoire moderne comme personne.

    Comme toi je suis attire par cette facon qu’a la literature americaine contemporaine de tout desconstruire sans trop le dire mais d’interpreter fermement son temps et de tenter la gallerie au travers d’experiences, temoignages ou d’humour tres personnels plus ou moins romances. Dans ce registre les indispensables sont Norman Mailer, Tom Wolfe, John Irving et bien d’autres…

    Le dernier que j’ai lu et qui m’a presque fait monter au plafond tellement c’est inquietant sans le dire (et vrai comme l’actualite le prouve au quotidien) est « Friday Night Lights » de H. G. Bissinger, l’analyse d’une ville moyenne du Texas vue au travers de son equipe de football a la fin des annees 80. Le livre ne semble pas avoir ete publie en francais mais si tu lis l’anglais ca vaut l’effort.

  3. Je l’ai et il attend patiemment sur l’étagère que son tour arrive. Mais c’est vrai que je suis plutôt impatient de le lire après tout le ben que j’en ai entendu…

    Comme toi, j’adore les récits qui transportent et si possible qui jouent avec les codes de la littérature de genre, ou au moins les mythes modernes (ici : comics, Houdini) ; c’est ce que l’on nomme parfois l’intertextualité, et qui fait de plus en plus florès…

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