Locataires

Je n’étais pas trop chaud pour aller voir ce film, étant donné que je m’étais déjà bien emmerdé devant des films coréens du même acabit. Un film posé et pratiquement muet (en tout cas, pour les deux héros) me faisait redouter une préciosité cinématographique toute coréenne qui souvent m’ennuie. Mais les diverses critiques m’ont poussé à y aller, et bien leur en a pris !

Ce film est d’une extraordinaire finesse, et il déroule délicatement, en toute quiétude, une histoire d’amour touchante et troublante entre deux hurluberlus. Les deux comédiens sont très bons et très bien dirigés. Ils sont aussi tout deux (Lee Seung-yeon et Jae Hee) extrêmement séduisants et donc troublants dans leurs expressions puisqu’ils n’ont pas de dialogues. Mais ils font montre d’une gamme d’expressions corporelles très large et ils usent de la mobilité de leur visage pour exprimer une kyrielle d’émotions. Nul doute que jouer ainsi est certainement aussi difficile que de se souvenir de son texte !

Jae Hee est un garçon lunaire et fantasque dont l’occupation consiste à pénétrer dans des appartements inoccupés afin de squatter. Mais il ne vole rien, il ne fait que demeurer peu de temps, et en profite pour remettre de l’ordre, faire la lessive, réparer des objets (une pendule, une chaîne hi-fi) et se prendre en photographie avec les photos de famille des gens. Un jour, il crochète la maison cossue de Lee Seung-yeon dont le mari l’a violentée, et qui se cache de peur et d’appréhension. Elle observe le jeu du garçon, et parvient à communiquer avec lui. Une relation se noue, sans aucune parole, juste des regards et des gestes. Le mari revient, et elle s’enfuit avec le garçon pour mener la même vie que lui. Ils leur arrivent alors quelques péripéties qui font qu’elle est même obligée de retourner avec son mari sadique.

Le film est lent mais pas ennuyant, il est au contraire exactement au bon rythme pour raconter une telle histoire. Tout se fait sans parole. En tout cas pour les deux protagonistes, parce qu’autour d’eux c’est le contraire, ça crie, ça gueule, ça tchatche. Mais eux se nimbent dans leur mutisme et fondent ainsi une communication singulière et surtout un monde de silence dans lequel ils se retrouvent. On voit peu à peu les sentiments éclorent et la relation amoureuse s’épanouir avec une beauté redoutable. Kim Ki-duk a vraiment fait très très fort avec les comédiens et la mise en scène, qui est sobre mais remarquablement efficace.

Au terme de leurs pérégrinations, on plonge de plus en plus dans la fable fantastique. Les personnages sont de plus en plus éthérés, et plus que jamais ils se referment sur leur monde fantomatique. Ils acquièrent l’aptitude et l’habileté à se cacher des autres pour mieux se retrouver même si l’on reste dans des situations réelles qui sont très violentes (femme battue, cruauté et brutalité des prisons). Et on est pris tout naturellement dans cette histoire si étrange et attirante. Ce film est un petit bijou de légèreté, de subtilité et de raffinement.

Locataires

18 Commentaires

  1. Matthieu> Je trouve qu’il y a une certaine effervescence autour d’eux oui. Ce n’est pas verbeux en effet, mais c’est verbal ! C’était plus ce que je voulais dire… ;-)

  2. Salut Matoo,
    Merci pour ta chronique qui reflete ce que j’avais ressenti en me laissant porter par ce comte de la vie ordinaire a Seoul. Je voulais t’envoyer un mail pour te conseiller de le voir… Voila qui n’a plus lieu d’etre. Et oui la sensibilite coreenne parle sans necessiter de dialogue. Autres petites petites du pays des lanternes de lotus, toutes dans un genre different: ‘Printemps ete, automne, hiver’ du meme Kim, ‘Memento mori’ (film de ‘fantomes’ a la coreenne sur la passion ‘interexistences’ de deux collegiennes), ‘Bungee Jumping’ (reincarnation de la femme decedee d’un professeur dans l’un de ses eleves avec le dechirement du professeur en proie a une passion qu’il s’interdit et finit par liberer pour poursuivre leur passion commencer dans une precedente vie… bouleversant. et tant d’autres… De quoi tenir la dragee haute aux autres cinemas d’Asie.:mrgreen:

    Nobu, un semi-bride de l’autre cote de la mer du Japon!:salut:

  3. Pour ceux qui, comme moi, avaient trouvé « printemps été automne hiver… printemps » (du même réalisateur) peut-être beau mais pas follement trépidant, allez voir celui-là, on se réconcilie avec le réalisateur.

  4. « Printemps, été, automne, hiver… et printemps » pas emballant ? … ah ben moi si j’avais été vachement emballé par celui là! En même temps c’est un film cyclique, et moi quand on m’emballe c’est cyclique aussi… …. :boulet:

  5. Vu aussi « Locataires », que j’ai trouvé absolument magnifique, j’ai été aussi très surpris, moi qui ne comptais pas aller le voir… Et pour répondre à la question de « el ogro terco », j’ai trouvé le dernier Gus Van Sant extrèmement mauvais ! Bonne ambiance, bons acteurs, mais quel ennui ! Il ne se passe absoluùment rien, et même si dans cetains films ça ne dérange pas (« Locataires » encore, ou « Lost In Translation »), ici c’est carrément lourd. Voilà, mais ce n’est que mon avis…

  6. J’ai également vu les Locataires (sans être inspiré par ton post) et je confirme tout ce que tu en dis. Il s’agit d’un vrai petit bijou à la poésie revigorante (« quelques grammes de finesse dans un monde de brutes » résumerait assez bien ce film s’il fallait le résumer à quelque chose…).

    Pour ce qui est de Last days, en effet, il est assez moyen. Personnellement j’avais adoré Elephant (qualité de l’image, mouvements de caméra, attachement aux acteurs ou doutes sur certains…). Là, je suis loin de l’éblouissement ressenti lors du précédent film… un désenchantement… souligné par l’ennui.

    donc allez voir les Locataires pendant qu’il en est encore temps. Biensur, l’idéal est de le découvrir, comme dans mon cas, par hasard et bien accompagné :blah:…

  7. J’ai été voir ce film sous les conseils d’un ami, et j’y suis vraiment allé sans trop y croire. Et résultat final, je classe ce film au top de mes préférences de cette année. Une excellente surprise. Un pur délice de beauté et de poésie.

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