Au fond des ténèbres

Le titre complet de ce livre de Gitta Sereny est : « De l’euthanasie à l’assassinat de masse : un examen de conscience ». Il s’agit d’un livre basé sur les entretiens que la journaliste Gitta Sereny eut avec Franz Stangl, ancien commandant des camps d’extermination de Sobidor et Treblinka en Pologne. Elle l’a interrogé en 1971 et Stangl est mort quelques heures après leur dernière rencontre, d’une crise cardiaque.

Apparemment on ne peut plus trouver ce bouquin, sinon en occasion, et c’est bien dommage car c’est un témoignage unique et extraordinaire dans ce domaine singulier qui est transcrit là. C’est une commentatrice assidue « Alice » qui me l’a envoyé, après mon post sur Eichmann, alors que j’avais été bien secoué par ce film qui, à travers le procès de ce logisticien de la mort, m’avait fait entrevoir la complexité de ces événements d’horreurs. Qu’elle en soit mille fois remerciée, car j’ai adoré lire ce bouquin, aussi difficile soit-il de se plonger dans des faits pareils.

L’originalité de ces entretiens et du récit qu’en a tiré l’auteur est de présenter les faits historiques que l’on connaît tous plus ou moins, mais de les mettre en perspective avec les états d’esprits et les sentiments de leurs protagonistes. Elle a ainsi interrogé Stangl sur son enfance, sa relation à sa famille, son histoire personnelle et comment il a pu être amené à endosser la responsabilité de centaines de milliers de meurtres. Mais on y lit aussi les récits circonstanciés de la femme et des enfants de Stangl, d’anciens SS, de victimes rescapées des camps, de personnes du voisinages de ces camps de la mort et d’autres témoins.

L’ouvrage commence d’ailleurs par ce malentendu entre Stangle et la journaliste, puisqu’il commence à lui parler comme à son procès. Au bout de la matinée, elle lui explique clairement son objectif, et contre toute attente, il accepte.

« Je dis que je savais déjà par coeur tout ce qu’il venait de me dire ; tout cela avait déjà été dit et redit par des centaines d’autres. Je ne souhaitais pas argumenter sur le bien ou le mal fondé de ces points ; à mes yeux ça n’aurait aucun sens. C’était pour tout autre chose que j’étais venue : pour l’entendre me parler vraiment de lui : de l’enfant, du petit garçon, de l’adolescent, de l’homme qu’il avait été ; de son père, de sa mère, de ses amis, de sa femme et de ses enfants ; pour apprendre non ce qu’il avait fait ou n’avait pas fait, mais ce qu’il avait aimé et ce qu’il avait détesté, et ce qu’il éprouvait à propos des épisodes de sa vie qui l’avaient conduit dans la pièce où il se trouvait actuellement. S’il ne voulait pas le faire, s’il préférait poursuivre le genre de récitatif de la matinée, alors je l’écouterais, lui dis-je, jusqu’à la fin de l’après-midi et je retournerais en Angleterre y écrire un petit quelque chose sur notre entretien et c’en serait fini. Mais si, après avoir réfléchi, il décidait de m’aider à pénétrer plus profond dans le passé (son passé à lui car c’est à lui et en lui qu’étaient arrivées des choses que presque personne d’autre n’avait connues), alors nous pourrions peut-être découvrir ensemble une vérité ; une vérité neuve qui jetterait un éclair unique dans un domaine jusqu’alors incompréhensible. »

Cela vous donne le ton et l’ambition de cette femme dont l’écriture, l’intelligence et la finesse m’ont rapidement conquis. En effet, ce bouquin est différent d’un manuel d’histoire ou d’un récit factuel sur les horreurs de la guerre. Nous rentrons dans l’intimité d’un criminel nazi, d’un homme qui dirigeait un endroit où l’on gazait et supprimait les corps de milliers de femmes, d’enfants et d’hommes, en grande majorité parce qu’ils étaient juifs.

Comme pour « La Chute », on est donc amené à donner un peu de réalité et d’humanité à ces hommes qu’on a eu pour habitude de considérer globalement pour des bourreaux sans âmes, des tueurs sanguinaires, des barbares sans émotions et sans pitié. Or à mon avis, cela ne contribue pas du tout à racheter leurs crimes mais au contraire les rend encore plus prégnants et menaçants. En effet, lorsqu’on en fait des Super Vilains, et qu’on met en face les Super Héros de la résistance ou des Alliés, on est vraiment dans un univers de bédés et de « mythes ». Du coup, après des dizaines d’années, on a vraiment tendance à trouver que c’est très loin de nous, et qu’aujourd’hui un truc aussi énorme ne pourrait pas arriver ou alors seulement dans Star wars. Tandis qu’après avoir lu, vu, entendu ces témoignages, je comprends mieux le caractère ordinaire de certaines personnes, et je comprends à quel point ce fut possible, et qu’on trouverait encore aujourd’hui des Eichmann et des Stangl pour faire ces mêmes exactions.

Evidemment, il y a eut des fous et des nazis aussi cruels et tyranniques que décrits dans les films et les bouquins, certains sont d’ailleurs cités dans le livre. Mais le bouquin a le mérite de montrer qu’un tel génocide a aussi été possible avec le concours de gens que rien ne prédisposait à une telle barbarie. Stangl n’est pas non plus dédouané de ses fautes, et d’ailleurs il ne nie pas ses activités. D’autre part, l’auteur met en exergue à plusieurs reprises les doutes quant aux dires de l’officier SS, et certains faits troublants sur l’exercice de son libre-arbitre dans une situation pareille. Et il y a cet argument que l’on trouvait déjà développé chez Eichmann : ils ne faisaient que leur travail, obéissaient aux ordres sinon ils auraient été fusillés et leurs familles mises en camps, ils n’étaient en rien responsables, n’ont jamais tué quiconque de leur main propre etc.

Et la journaliste de glisser en aparté :

« Cet argument bien sûr, nous le retrouvons tout le long de l’histoire de Stangl ; c’est la question essentielle sur laquelle, toujours et encore, j’au buté dans nos entretiens. Quand je parlais avec lui, je ne savais pas et je ne sais toujours pas maintenant, à quel moment un être humain peut décider pour un autre moralement qu’il aurait dû avoir le courage de risquer la mort. »

Le bouquin se lit vraiment comme une narration chronologique avec Stangl qui raconte son histoire. On apprend donc par petites touches à reconstituer un portrait, mais aussi certaines aptitudes ou caractéristiques psychologiques. Ce mec est à la base un flic autrichien dont l’enfance n’a pas été heureuse avec un père très violent. Il est amoureux fou de sa femme qu’il n’a cessé de protéger et de traiter avec tous les égards. Et puis, il y a la conquête de l’Autriche et le nazisme qui gagne son pays. Il s’arrange alors pour ne pas faire partie des gens qui contestaient le parti afin de sauver sa vie, contre ses principes (à ce qu’il dit…). Mais ensuite, sa vie apparaît comme une continuité d’obéissance aveugle à des ordres, et de pressions psychologiques pour l’amener à faire son travail avec l’attitude la plus schizophrénique possible. Il dit tout le temps sa peur d’être fusillé ou déporté, et sa peur pour sa famille.

Puis, commence le programme d’euthanasie dans lequel il est embrigadé. Ce fameux programme dont j’avais entendu parlé dans mes cours d’école. Le revivre presque en direct dans ces récits et les investigations de Gitta Sereny est hallucinant. Entre 1939 et 1941, Hitler donne le signal de départ pour un programme qui vise à supprimer les handicapés physiques et mentaux selon certains barèmes. Des formulaires furent envoyés dans tout le pays, et selon leur étude, les personnes étaient ensuite envoyées dans des hôpitaux spécialisés puis tuées. Evidemment, les cas n’étaient pas vraiment discutés, et les décisions étaient rapidement prises pour l’élimination de ces « bouches inutiles ». Lorsque le programme fut arrêté en 1941, on disait que c’était à cause d’un sermon et des réactions de l’Eglise, mais à priori le programme était presque achevé, et « on a avait plus ou moins fini avec tout ceux qu’on avait eu l’intention de tuer ».

On considère que cette manoeuvre fut une sorte de test pour le génocide des juifs à venir. Les malades étaient aussi gazés et brûlés dans des fours crématoires. Et pourtant cela fut moins moralement répréhensible pour Stangl car il considérait, et il dit que c’était un sentiment général, qu’ils agissaient alors pour le bien de ces personnes et dans un souci de Santé Publique. Néanmoins, il décrit aussi le malaise des personnes engagées dans ce processus, et qui buvaient pour ne plus avoir à penser à ce qu’ils faisaient. Là encore, Stangl était « uniquement » chargé du maintien de l’ordre.

Lorsque par la suite, il est envoyé pour s’occuper des camps de Sobidor puis Treblinka, les récits deviennent plus forts, poignants et parfois insupportables. Stangl essaie encore de minimiser ses fonctions à des histoires de logistiques et de maintien de l’ordre, mais il est de plus en plus difficile d’argumenter alors qu’on a été commandant et qu’on a vu les trains aller et venir, les tortures se faire et les gens mourir par centaines de milliers. On apprend que l’extermination était connue des gens du voisinage qui venaient piller les juifs en leur vendant à prix d’or de la nourriture ou de l’eau. On revit par les récits des rescapés, des anciens SS ou de Stangl lui-même les traitements inhumains, les humiliations, les actes de cruautés et de barbarie qu’on faisait subir aux gens. Et toutes ces techniques pour les dépouiller, pour les amener à traverser tous ces couloirs jusqu’à la mort, et ces corps à mettre dans les fours, et ces cheminées qui fonctionnaient jour et nuit…

Stangl raconte sa peur de mourir, et le fait qu’il buvait, que tous étaient alcooliques, pour supporter cette situation. Mais à côté des témoignages des rescapés qui racontent les gens dans les wagons, l’arrivée au camp et les quelques uns qui étaient choisis pour travailler, tandis que les autres partaient directement « à la douche ». Et puis toute cette organisation dans le camp avec un fric dingue qui était drainé par le pillage des juifs qui arrivaient là. Du coup, on se demande comment un tel système a pu fonctionner avec une telle efficacité, comment une telle chose a pu être possible. Et surtout, comment cet homme peut-il encore vivre avec cela sur la conscience ?

Les rescapés qui ont témoigné sont ceux qui étaient choisis pour travailler pour telle ou telle raison, et donc étrangement ce sont des gens qui ont le plus « collaboré » avec Stangl et ses pairs. Ces personnes ont du trouver un moyen pour survivre, et ils racontent comment certains se faisaient tuer parce qu’il était malade, ou par jeu ou bien parce qu’il ne plaisait plus à l’un qu’il reste en vie. Ils s’occupaient aussi beaucoup de recycler les affaires des juifs qui étaient exterminés, et notamment il y a le récit irréel d’un jeune ferronnier qui travaillait l’or pour les allemands. L’arrivée des wagons signifiait de la nourriture et des denrées, c’était donc la vie pour eux, et la mort pour les autres. Mais dans leur instinct de survie, voilà justement ce que dit un témoin juif rescapé lorsque les convois se sont arrêtés pendant quelques semaines.

« Notre moral était justement au plus bas quand, un jour de la fin mars, Kurtz Franz a pénétré dans nos baraques, le visage tout réjoui : « A partir de demain, les convois recommencent. » Et savez-vous ce que nous avons fait ? Nous avons crié : « Hurrah ! Hurrah ! ». Ca semble incroyable aujourd’hui. Chaque fois que j’y pense, j’éprouve comme une petite mort ; mais c’est la vérité. C’est ce que nous avons fait, nous en étions là. Effectivement, le matin suivant, ils sont arrivés. Nous avions passé toute la soirée précédente dans un état d’excitation et d’attente ; cela signifiait la vie – comprenez-vous – être sauvés et vivants. Le fait que c’était la mort des autres, quels qu’ils soient, qui signifiait notre vie, n’était plus en question ; nous étions au-delà de ça, c’était un conflit dont nous avions débattu encore et encore. L’important pour nous c’était de savoir d’où ils venaient ? Seraient-ils riches ou pauvres ? Auraient-ils de la nourriture ou non ?

Je pourrais encore en faire des pages et des pages, mais je vous conseille de vous procurer plutôt ce bouquin. Il y a encore un dernier passage et une histoire que je voudrais mentionner. Gitta Sereny a aussi rencontré un homme qui avait été recruté autour de Treblinka et qui était responsable des chambres à gaz. « Une partie de son travail consistait à se tenir à la porte des chambres à gaz et à pousser les gens dedans. Il avait un fouet naturellement. » Cet homme s’appelle Gustav Münzberger, l’auteur a pu le rencontrer (il purgé sa peine de prison et est retourné auprès de sa femme et ses enfants). Il dit comme les autres qu’il buvait tout le temps pour oublier, et qu’il n’avait pas le choix. Surtout, elle discute après avec leur fils : Horst. Ce dernier a l’air très intelligent et sensé. Il exprime avec beaucoup de distance et de sagacité qu’il ne pouvait pas laisser ses parents surtout à leurs âges, et il raconte avec beaucoup moins d’euphémisme (que sa mère) ce dont il se souvient de cette Pologne antisémite et du boulot de son père.

« Le pire, continua Horst, ce sont les enfants. Voyez-vous ma femme et moi nous savons très bien qu’un jour, pas très lointain maintenant, Christian (l’aîné des garçons) nous posera des questions ; il a huit ans. Vers dix ans, il se mettra à l’histoire moderne à l’école. Je ne sais pas comment l’école leur apprend ça – mais ils ne peuvent pas faire silence sur ces horreurs. Et alors – vous savez comment c’est dans les villages – un autre gosse lui dira forcément : « Eh Christian, ton grand-père en était. ». Et il rentrera à la maison et nous demandera : « Qu’est-ce que grand-père a fait là-dedans ? » C’est ce dont ma femme et moi nous voulions vous parler. C’est ce que nous voulions vous demander : comment le dire à mon fils ? »

Bon inutile de préciser que les gens me regardaient dans le métro avec mon bouquin, et surtout voyaient mon visage se décomposer à mesure que je progressais dans la lecture. Sensible comme je suis, j’ai pris en pleine face certains récits et cela m’a hanté pendant des jours. Ce livre ne peut décidément pas laisser froid, pas la peine d’en rajouter, ce simple récit des faits en plus des témoignages non seulement de ce qu’il s’est passé mais aussi de qu’ils avaient tous dans la tête et le coeur est un élément indispensable du devoir de mémoire.

Au fond des ténèbres - Gitta Sereny

11 Commentaires

  1. finalement de star wars à la réalité, il n’y a pas grand chose, le cerveau humain est capable des pires imaginations et scenarios.

    Ce devoir de mémoire ne nous a pourtant pas aidé ces dernieres decennies avec le rwanda par exemple.

  2. Merci pour ce beau post.

    En complément à ce livre, et en résonnance à son titre, je puis conseiller aussi celui-là : « Exterminez toutes ces brutes », Sven Lindqvist, Le Serpent à Plume, 1998. La phrase du titre est extraite du roman de Conrad : « Heart of Darkness’, Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad, et qui traite, quant à lui, des génocides perpétrés par l’Occident colonisateurs à artir de la seconde moitié du XIXè siècle. Le propose de Lindqvist est de montrer comment l’idée de l’éradication d’une race trouve ses racines non dans la monstruosité – réelle – du régime nazie, mais dans le marriage des théories raciales du premier XIXè avec le jeune darwinisme, et comment l’Occident s’était habitué à la « naturelle » disparition des peuples inférieurs sous la poussée des peuples colonisateurs « plus développés ». Je cite la fin de la préface :

    « Bien entendu, chacun de ces génocides possède ses caractéristiques propres et uniques. Cependant, il n’est pas besoin que deux événements soient identiques pour que l’un d’eux ne favorise l’autre. L’expansion européenne, accompagnée par une défense éhontée de l’extermination, a créé des habitudes de pensée et des précédent politiques qui ont ouvert la voie à de nouvelles atrocités, et qui ont fini par culminer dans al plus horrible de toutes : l’Holocauste. »

  3. Le livre peut être trouvé plus facilement en anglais : « Into That Darkness: An Examination of Conscience. »
    « Sensible comme je suis, j’ai pris en pleine face certains récits et cela m’a hanté pendant des jours. » Désolée, comme je te l’ai dit, j’ai hésité au dernier moment à te l’envoyer. Mais nous n’en sommes même pas au « devoir de mémoire », mais encore au stade de l’information. Un vieil ami (84 ans) à qui je parlais du livre (car je l’ai relu avant de te l’envoyer) me disait: — mais il y en a qui en sont revenus, non? » (genre: faut pas exagérer). — Très peu, ai-je répondu, vous confondez les camps de concentration et les camps d’extermination. Ça n’a rien à voir.
    Cette confusion, je l’entends sans arrêt.

  4. Gitta Sereny   Lettre  du   08-Jan-2001   La confession de Franz Stangl
    par Lubomyr Prytulak

    « Mais je pense qu’il est mort à ce moment parce qu’il avait finalement, quoi que brièvement, fait son introspection et dit la vérité ; ce fut un effort monumental pour atteindre ce moment évanescent lorsqu’il devint l’homme qu’il aurait dû être. » — Gitta Sereny, à propos de Franz Stangl

           8 janvier 2001

          

    Gitta Sereny
    5 Pembroke Studios
    Pembroke Gardens
    London  W8 6HX

    Gitta Sereny:

    Ayant lu sur le site de CBC que vous êtes « reconnue comme l’une des journalistes les plus informées sur l’histoire Nazie », que vous avez « cherché exhaustivement à travers les archives du troisième Reich », et que votre livre sur Franz Stangl, leKommandant du camp de Treblinka est  « une balise à suivre, » et entendant jusqu’à quel point le  The Plain Dealer du14-Jan-1989 vous tient en haute estime et vous qualifie d’ « historienne britannique », et  salue votre livre « Au fond des ténèbres », considéré comme un ouvrage standard sur Treblinka, et souhaitant en apprendre plus sur Treblinka, je me suis procuré une copie de ce livre pour y jeter un coup d’oeil. Quand j’y ai lu que vous aviez passé 70 heures à interviewer Franz Stangl, mon espoir d’apprendre finalement le fond de l’histoire concernant ce camp fut ravivé.

    Même avant d’avoir été au-delà des premières pages de votre livre, – je le réalise maintenant – j’ai commencé implicitement à avoir des attentes concernant ce qui devrait constituer la façon standard de mener une interview d’une telle importance historique,  soit celle que vous avez menée avec Franz Stangl.

    Je m’attendais, par exemple, à ce que vous enregistriez sur ruban ces soixante dix heures passées avec Franz Stangl, et que votre priorité après chaque session journalière soit de transcrire cet enregistrement. Ceci aurait été nécessaire pour que vous puissiez analyser ce qu’il a dit, et utiliser cette analyse afin d’élaborer ou demander des clarifications le jour suivant, et en général d’utiliser ce matériel pour vous guider dans vos questions futures. Vous auriez trouvé un tel enregistrement recommandable puisque vous ne voudriez pas vous fier uniquement sur votre mémoire, ce qui vous aurait amenée à oublier beaucoup de choses, ou à vous rappeler mal d’autres choses, et en tant qu’historienne ou journaliste vous seriez motivée par le désir d’être précise et fiable dans votre analyse. L’enregistrement audio aurait aussi été essentiel pour établir la véracité de votre version de l’entrevue, et de vous protéger des soupçons de parti pris ou de fabrication. Et l’enregistrement audio aurait été nécessaire pour fournir le matériau brut que les futurs historiens voudraient utiliser pour dresser leurs conclusions.

    Concernant Stangl, je m’attendais à ce qu’il exprime des réserves et une inquiétude sur le fait que ses paroles puissent être mal citées ou citées hors contexte, et je m’attendais à ce qu’il reçoive positivement la création d’en enregistrement audio et d’une transcription certifiée comme protection contre toute citation tirée hors de son contexte ou contre toute fabulation. Je me serais attendu à ce que Stangl demande une copie des cassettes et transcriptions à chaque jour, et qu’il écoute les enregistrements tout en lisant les transcriptions pour vérifier que celles-ci sont adéquates, ou encore qu’ayant exprimé de façon maladroite telle ou telle chose  il veuille corriger certains aspects, ou encore pour déterminer quels aspect méritaient plus de clarifications  ou une élaboration plus poussée.

    Pour créer et réviser ces transcriptions, je m’attendais à ce qu’une aide considérable soit requise, et que vous remerciez ceux qui vous ont aide dans votre page de remerciements. Je m’attendais à ce que vous fassiez des copies de ces enregistrements et transcriptions, et que vous les distribuiez dans les cercles académique, ou à des bibliothèques qui se spécialisent dans ce genre de matériel.  

    Je m’attendais à ce que vous touchiez un mot sur la procédure d’enregistrement, comme par exemple comment Franz Stangl a réagit à l’idée d’être enregistré, ou une mention d’une pause dans vos entrevues afin de changer le ruban, ou encore un bris de machine, ou encore des demandes à Stangl pour clarifier des segments d’enregistrement inaudibles ou incompréhensibles.
     

    Vu la fragmentation et les incohérences qu’on peut normalement retrouver dans un entretien improvise, je m’attendais à ce que le matériel que vous avez offert comme des citations directes montre quelques signes de cette fragmentation et de ces incohérences.

    Cependant, toutes les attentes ci-haut furent déçues. Vous ne faite pas la moindre allusion à un enregistrement audio ou à une transcription. Dans vos remerciements qui sont autrement très exhaustifs, je ne trouve aucun remerciement pour ceux qui vous ont aidé à préparer ces transcriptions. Vous ne dites pas posséder un enregistrement et vous n’en avez pas non plus distribué à des historiens ou à des bibliothèques. Vous n’exprimez pas la moindre gratitude envers des gens qui auraient pu vous avoir épargné de mal rapporter suite à une défaillance de mémoire. Vous offrez un large éventail de citations directes, mais sans donner le moindre indice qui permette de dire d’où celles-ci proviennent, ou pourquoi celles-ci sont plus cohérentes et articulées que ce à quoi on pourrait s’attendre d’une conversation normale avec ces bafouillements et ses clarifications.

    Concernant votre première rencontre avec Stangl, vous dites “ Je l’ai écouté toute la matinée, en ne l’interrompant pratiquement pas,”  et vous ajoutez que cette première discussion s’est échelonnée sur deux heures et demi (p.22-23), et je me demande s’il est réellement possible que vous puissiez vous asseoir et le regarder en vous fiant à votre mémoire surhumaine pour régurgiter ce discours lorsque est venu le temps d’écrire votre livre. Lors d’une de vos premières entrevues en juin 1971, Stangl a parlé pendant sept heures (p.255) , et je me demande quel sorte d’historien peut considérer normal d’interroger un témoin clef pendant sept heures sans reconnaître qu’il soit indispensable de capturer ses mots sur un ruban. Lors de votre session finale le 27 juin 1971, Stangl a parlé pendant quatre heures (p.363) et je m’inquiète que vous n’ayez exprimé aucune crainte d’oublier ou de mal vous souvenir les nombreuses phrases de Stangl.  Comme vous n’avez pas complété votre livre avant deux ans – ce que vous pouviez raisonnablement prévoir – vous deviez faire face à un intervalle de temps suffisamment long pour qu’une prudence minimale vous pousse à utiliser un enregistrement.

    Je prend note que vous ne pouvez pas offrir non plus la corroboration de témoins (un pauvre substitut à ce que peut fournir un enregistrement, mais mieux que rien) puisque vous n’avez jamais mentionné la présence d’une tierce personne lors de vos entrevues (sauf pour la visite brève d’un photographe), et après avoir été présentée à Stangl, vous décrivez comment lors de votre première rencontre celui-ci a commencé à déballer ses souvenirs « après que nous fumes laissés seuls » (p.22)

    A la fin, je m’attendais à ce que ma confiance dans votre ouvrage soit garantie par le fait qu’une personne interviewée s’objecterait à être mal citée, ce qui peut conduire une journaliste à se conduire honnêtement. Mais lorsque je suis arrivé aux dernières pages de votre bouquin, j’ai découvert que Franz Stangl est décédé 19 heures après votre dernière session d’entrevues, et que vous affirmez même que sa mort a quelque chose à voir avec les confessions qu’il vous a fait. « Mais je pense qu’il est mort à ce moment parce qu’il avait finalement, quoi que brièvement, fait son introspection et dit la vérité ; ce fut un effort monumental pour atteindre ce moment évanescent lorsqu’il devint l’homme qu’il aurait dû être. » (p. 366)

    Donc, Franz Stangl n’a jamais pu lire votre description de ce qu’il a pu dire en 1971 dans  Au fond des ténèbres, ce qu’on peut déduire non seulement de son décès après votre dernière rencontre, mais aussi de votre section de Remerciements daté de juin 1973 et du copyright daté de 1974.
     
    Des remarques similaires peuvent être faites à propos des autres personnes dont les propos sont rapportés dans votre livre.
     

    Si vous avez manqué de professionnalisme au point de ne pas enregistrer sur bandes votre conversation de 70 heures avec Franz Stangl, il est malheureux que certains sceptiques viennent inévitablement pointer vers cette omission comme une justification pour nier l’authenticité de votre travail, et pour vous catégoriser comme l’une des nombreuses historiennes juives de l’Holocauste qui fabulent afin d’avancer leur carrière en remplaçant la vraie histoire du peuple juif pendant la deuxième guerre par des fantaisies. « Comme c’est pratique », diront de tels sceptiques, « queStangl ait produit cette confession juste avant de mourir, et comme c’est pratique aussi qu’il soit mort avant d’avoir pu lire Au fond des ténèbres, – de cette façon, il ne pouvait s’objecter à ce queSereny dit qu’il a dit, autrement qu’en sortant de sa tombe.  »

    De tells sceptiques vont mettre de l’avant l’accusation que votre prétention à être une historienne repose entièrement sur la mystification que votre ouvrage relate les véritables déclarations deStangl. De tels sceptiques se trouveront encourages par votre propre admission d’avoir provoqué l’incrédulité d’au moins un autre témoin contemporain de Stangl: « Franz Suchomel, qui lut ma conversation avec Stangl dans le journal allemand Die Zeit, fut hautement sceptique.  Il m’écrivit en disant  ‘Ca sonne comme une histoire à dormir debout’  » (p. 104).

    On espère que des enregistrements et des transcriptions de vos entretiens sans prix avec FranzStangl existent, et que vous les avez en votre possession, et que votre erreur fut simplement s’avoir omis d’informer vos lecteurs de l’existence de tels enregistrements, ou d’avoir négligée de les offrir pour des analyses futures.

    Lubomyr Prytulak

    *****
    Article tiré des Archives Ukrainiennes (Ukrainian Files)

    Note : Sereny semble avoir fait des émules avec Alexandre Szombati. Hormis de nombreux propos ‘offline’, tout ce que celui-ci a pu tirer après avoir insisté auprès de Kurt Franz est une déclaration écrite :

    « Je n’ai rien eu à faire avec les gazages des juifs ni à Treblinka ni ailleurs. J’étais uniquement commandant de compagnie chargé d’assurer la sécurité dans ce territoire des partisans. – Kurt Franz

     

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  5. à mme Séreny Gitta .Je suis le cousin de Roger Séreny , le fils de la soeur de sa mère : Anais vivant en Martinique. j’ai rencontré Roger comme par hazard par internet, alors que nos parents s’étaient perdus de vu depuis 1958. Avez vous écrit des livres en français ? à très bientôt. Christian

  6. Dans la réédition de 2007 en page 300, Madame Sereny énonce une contre-vérité. Il y a eu beaucoup de prêtres catholiques arrêtés, persécutés et exécutés par les nazis. Je suis originaire d’une région annexée par les Allemands en 1940 où de nombreux ecclésiastiques ont été poursuivis pour aide aux réfugiés, aux soldats évadés. Parmi eux un prêtre exécuté par décapitation pour avoir incité des jeunes à fuir l’incorporation dans l’armée allemande. Certains camps de concentration réunissaient des prêtres catholiques et des pasteurs qui demandaient aux premiers de faire taire Pie XII parce que chaque fois que celui-ci faisait une déclaration trop agressive vis-à-vis du pouvoir nazi, ce dernier serrait la vis à tous les écclésiastiques.
    Le révérend Lichtenberg a été emprisonné puis enlevé par la Gestapo pour ètre transféré dans un KZ pour avoir publiquement prié pour les Juifs.Il en est mort.
    Le procédé de Madame Sereny est malhonnête.

  7. Deux remarques :

    – Lubomyr Prytulak, cité plus haut est pertinent dans certaines de ses critiques… Il reste néanmoins un révisionniste notoire et spécialement sur Tréblinka.
    – Je n’ai pas lu la même chose sur le clergé catholique : il m’a semblé que l’auteur traitait ce point dans l’ensemble de l’acceptation par la société de l’euthanasie et non les meurtres, tortures et sévices infligés à des ecclésiastiques.

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