Le danseur de Manhattan

Voilà un livre apparemment culte d’Andrew Holleran sur la vie gay new-yorkaise dans les années 70 et juste avant le Sida. En effet, j’ai perçu tout ce que ce bouquin pouvait représenter pour la génération qui avait vécu cette époque. J’y vois surtout à la fois les réminiscences de cette « culture » sur celle d’aujourd’hui, et aussi un peu la manière dont elle est revenue (avec tous les dangers que cela représente) tout en s’adaptant à son temps et une plus grande intégration de l’homosexualité dans la société.

Il s’agit donc d’un roman qui raconte une histoire et des événements que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. L’auteur utilise le récit de la vie d’une de ces icônes du milieu gay, Malone, un très beau mec qui sera pendant des années la coqueluche du ghetto new-yorkais. Une de ses connaissances est le narrateur, et il raconte comment Malone commence à s’assumer, ses premières rencontres fugaces dans les parcs, et la manière dont une des grandes figures du milieu gay, Sutherland, une folle hurlante et extravagante, le prend sous son aile. Pour le meilleur et aussi pour le pire, Malone trouve un refuge dans ce miroir aux alouettes où le clubbing (avant que cela s’appelle comme ça) est le seul salut, où les drogues sont l’usage, et où on se prostitue ou bien l’on vit aux crochets de quelques héritiers gays planqués (ce qui est à peu près la même chose).

On y retrouve donc des éléments de « culture » gay bien actuels. Les clubs, les drogues, la mode, le culte du corps, la promiscuité sexuelle des sex-clubs, etc. Mais on y repère aussi toute la liberté, l’insouciance et la déraison d’une époque sans Sida, juste au début d’une meilleure acceptation des homos (au moins dans le milieu gay), et d’une visibilité toute balbutiante. Une opacité et un anonymat des gays qui leur permettent d’encore plus se désinhiber. Cette vie toute passionnelle accuse naturellement des descentes aussi vertigineuses que les fêtes battent leur plein. Cette existence toute en strass et en paillettes cache aussi une solitude inextricable, et des relations amoureuses qui ne fonctionnent pas, une sorte de pis-aller où l’instinct grégaire et la reconnaissance de ses pairs pallient à un manque d’affection manifeste.

Une qualité notable de ce roman, et qui n’est pas si courant dans cette littérature, est qu’il est remarquablement écrit. Cela fait du bien de lire un auteur avec tant de style et de panache. Il décrit évidemment des faits très « gays » et parfois très cul, mais a une vraie plume pour évoquer New York et les états d’âme de ses personnages. Cette acuité et forme très alerte et agréable renforcent l’attachement aux personnages. Tandis que la tension dramatique se densifie à mesure que le récit progresse, que Malone s’intègre et expérimente, on voit que les personnages prennent de l’âge. Et on retrouve là encore un des leitmotivs gays : vieillir fait peur, prendre de l’âge est une mort sociale, ce qui représente une mort tout court (puisque l’on ne vit que dans la représentation et dans le show-off).

Le roman est donc gai et triste à la fois. Et cette tristesse est une langueur assez terrible qui s’exprime sur toute la fin. Il semble que la fête soit finie, et qu’une nouvelle génération d’homos vienne déjà prendre le relais. Une nouvelle génération qui sera dévastée par une maladie que l’on ne connaît que trop bien, et dont les répercutions changeront aussi le « paradigme pédé ».

Je n’ai pas été totalement emballé par le bouquin, mais je lui trouve le mérite de raconter avec une sincérité très touchante cette période et ces gens. En tout cas, à pas mal d’égards, je ne regrette pas trop cette ère si singulière, malgré ses aspects les plus affriolants et attirants.

Le danseur de Manhattan - Andrew Holleran

7 Commentaires

  1. Ouaip, je rejoins ta conclusion. Un peu comme si un frenchy écrivait ses soirées au Broad, ses :censure: rapides à Le Bar et ses folies au Queen (ooops, pardon, ce dernier serait encore ouvert, il parait! :-) )
    Pour moi le véritable attrait de ce bouquin était son décor, cette ville que j’aime tant.

  2. J’aime aussi beaucoup comment ce roman de folle ultime se teinte peu à peu d’une mélancolie sourde. D’autant que les pédés new-yorkais vont devoir affronter en même temps les ravages du sida, les néos-réacs reaganiens, le retours des valeurs « morales » et la mutation de leur ville en temps du néo-libéralisme. La dernière phrase du livre me sert toujours (un peu) le coeur lorsque je la relis.
    (et cette idée que les gays redoutent trois choses plus que tout : « la pluie lorsqu’on est à la plage, les petites bites et la réalités »)

  3. Je n’ai pas lu le livre mais j’ai connu le New York de cette époque (ben oui, j’suis un vieux)!N-Y était une ville extraordinaire. Il y avait des gays partout, dans tous les quartiers ! Des garçons d’ascenseur aux exécutives dans leurs bureaux de verres, des snacks bars aux grands magasins, partout des regards s’attachaient à vos yeux, un léger mouvement de sourcil demandait « oui ? ». Et le coté ennivrant de l’homosexualité – la facilité de la rencontre & du passage à l’acte – faisait délirer un jeune Français obsédé par ce sexe à la portée de la main (et du reste) qui n’existait pas encore à Paris.
    Tout était permis, un échange de regards brûlant, un petit signe de tête, la clé dans une serrure et et c’était les baisers brûlants, les mains impatientes, les vêtements arrachés et les corps offerts et pris sans besoin d’aucune précaution ! ! ! Et aprés……. Bye…….. see you ! C’était fini, jusqu’à la prochaine rencontre au coin de la rue !
    Ne parlons pas de Fire Island ( un corps appétissant, grand et mince + l’accent français a suffit pour que j’ai beaucoup de succès). Au était facilement invité dans le club des riches et à leurs délirantes parties du vendredi soir ou certains faisaient leur arrivées demi-nus, portés par quatre athlètes sur un plateau doré ! ! !
    Je me suis laissé entraîner par les souvenirs, mais je ne suis pas nostalgique………
    c’est en rentrant en France que j’ai trouvé l’amour et nous avons vécu 30 ans ensemble !
    Je ne suis pas à plaindre. !!!!
    Vous embrasse tous, j’adore tout ceux quI écrivent dans ce blog……. surtout Mr. Matoo of course:langue: blogs

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