Homo Laborans

C’est en lisant ce court post de Panama, et en reluquant l’article de Libé auquel il fait référence, que j’ai pensé à ma propre situation, et je me suis dit que j’avais pas mal de chance dans le domaine. En effet, j’ai toujours été très explicite sur mon orientation sexuelle au travail, et je n’ai jamais eu de (trop) mauvaises surprises en relation avec mon homosexualité.

La difficulté réside vraiment dans le fait que lorsqu’on rentre dans une entreprise, on est censé en théorie ne pas avoir d’orientation sexuelle, puisque les sphères professionnelles et privées peuvent tout à fait être disjointes, mais en pratique nous sommes tous hétéros. Du moins c’est le présupposé de tous et toutes. Alors faut-il clarifier la chose ? Jouer sur l’ambiguïté, rester neutre ou simuler l’hétérosexualité ? Je connais même des types qui féminisent le nom de leur mec pour aussi s’exprimer sur leur vie privée.

Car on a beau être au boulot, on est rapidement amené à parler de soi, de ses sorties ou de ce qu’on a fait pendant ses vacances et week-ends. Sans que cela soit le résultat d’une inquisition ou en étant soumis à la question, c’est souvent lors de simples conversations et badinages classiques entre collègues autour d’un café que des éléments de vie privée sont librement évoqués. J’en connais certains qui refusent obstinément de parler de leur vie intime, hétéro ou pas, et qui restent donc cois sur le sujet. Mais moi j’ai toujours trouvé que la facette « socialisation » avec ses collègues était un truc absolument indispensable pour bien se sentir au taf. Du coup, j’ai toujours aimé faire connaissance intimement avec les gens avec lesquels j’étais amené à bosser.

N’étant ni coiffeur, ni steward, j’ai du faire face à des milieux professionnels dans lesquels ce n’était particulièrement pas facile de s’afficher pédé (l’industrie, notamment). Mais étrangement, je n’ai pas eu trop de difficultés à m’aouter ni à me faire accepter en tant que tel. Je crois que le plus important est l’honnêteté avec laquelle on se présente, et lorsqu’on n’en fait pas tout un plat à priori les autres ne dramatisent pas non plus spécialement la chose. J’ai toujours annoncé cela avec naturel et candeur, et mes interlocuteurs, parfois choqués ou seulement surpris, se voyaient mal vivre mon homosexualité moins bien que moi. :mrgreen:

En outre, je dois surtout assumer une chose : je fais pédé. Vraiment, je ne peux pas le cacher, je ne cherche ni à me masculiniser ni le contraire, mais naturellement il est manifeste que j’aime la bite. Or, si dans un milieu hétéro, on fait pédé et on ne le dit pas haut et fort, rapidement les messes basses arrivent, et ça tchatche et ça cancane, et le résultat peut en être catastrophique. Moqueries, doutes, perfidies, l’ignorance mène à toutes les ignominies que l’entreprise peut produire. Et les relations informelles dans une boite sont bien souvent du niveau d’un cour de récréation d’un collège. Il y a les groupes d’influence, les lèche-culs, les méchants, les gentils, les langues de pute, les studieux etc.

Je me souviens d’un copain dont l’homosexualité ne pouvait vraiment pas être plus ostentatoire, et qui a fini par se casser de son boulot tant il subissait les cancans des gens de son service. Même pas de l’homophobie, juste des gens qui parlaient, qui supposaient, qui riaient et qui ont fini par perdre tout sens commun. Quand j’ai bossé en 2000 dans une grosse boite de consulting, je me rappelle aussi d’une mission où nous étions une quinzaine de consultants à tapoter sur nos laptops, avec un chef particulièrement connard et homophobe. Dans ce groupe, il y avait deux pédés et une lesbienne, sans l’ombre d’un doute. Et le boss se permettait des remarques assassines insupportables sur les homos, jusqu’à ce que je lui dise (je venais d’arriver) que j’étais « pédé » (et pas « homosexuel ») et que ses insultes à mon égard me dérangeaient, mais que nous pouvions en parler en privé, surtout s’il avait besoin d’éclaircissements sur le sujet. Au final, il avait été extrêmement gêné et m’avait assuré ne pas avoir voulu me heurter. C’était faux, mais ce retour sur terre avait au moins remis les choses en place.

La stratégie de se montrer pédé et de trouver cela tout à fait banal, a toujours été très efficace pour moi. Mais je sais pertinemment que cela ne peut pas fonctionner pour tout le monde, et dans tous les contextes. Je ne milite pas pour le « dont’ ask, don’t tell » puisque je trouve cela totalement illusoire. Soit les gens sentent que vous êtes gays, et vous subissez leurs messes basses ou incompréhensions, ou alors ils pensent que vous êtes hétéros, ce qui n’est pas la panacée, il faut avouer. ;-) Evidemment, si le risque est de se faire virer ou de ne plus avoir de promotions, il est utile de réfléchir aux conséquences de ses actes. Mais dans le fond, est-ce qu’un job ou une promotion valent qu’on simule son existence ? Je ne le pense pas.

Et surtout j’ai expérimenté le fait de changer les mentalités de certains des gens avec qui j’ai travaillé. Il n’y a rien de plus agréable que de réaliser que des personnes qui simplement s’accrochaient à des clichés, peuvent finalement changer d’opinion en vous connaissant. Et dieu sait que je ne suis pas du genre à vouloir donner une bonne image, il suffit de lire les nombreux posts où j’évoque mes conversations avec mes collègues.

L’article de Libé et les témoignages de copains et copines me montrent que l’expression de son homosexualité au boulot est loin d’être automatique ou ordinaire. Apparemment, beaucoup de personnes ne peuvent pas se permettre d’être aussi « permissif » que je suis. Mais j’espère que cela sera de plus en plus possible. Je pense que cette visibilité là est aussi importante que celle au quotidien.

25 Commentaires

  1. « Don’t ask, don’t tell »: j’y crois pas non plus. Pour m’éviter des noeuds au cerveau, je parle de mon homme comme les hétéros parlent de leurs époux/épouses, et puis voilà. Pas eu de remarque particulière des collègues ou de ma hierarchie, qui prend même des nouvelles de Grég: ca fait plaisir :-)

  2. Amusant Matoo, j’ai publié un billet en ce sens (en Anglais) il y a quelques jours… Je vois que nous avons des idées similaires sur la question! :redface:

  3. Une usine, 350 ouvriers, des machines bruyantes, et moi.
    J’ignore si d’autres gays besognent sous la tôle ; mon homosexualité, en tout cas, est sue (mon contrat de PaCS figure dans mon dossier administratif). La majorité de mes collègues apprécie mon conjoint, certains-mêmes visitent mon blog. Je ne doute pas que des ricannements un peu idiots se promènent de temps à autre dans l’ombre, mais je dois avouer sans trop de crédulité que respect et complicité prédominent.
    (Bon, mesurer 1m92, parfois, ça aide…^^)

  4. Qu’entends-tu par « je fais pédé ? »
    De toutes façons, que l’on parle ou non de son homosexualité au travail, quand on reste officiellement célibataire et qu’on ne passe pas son temps à parler de nana ou à faire référence aux seins de la secrétaire, on devient systématiquement l’objet de suspicions. C’est presque une loi. Cela insite plutôt au coming-out.
    Cependant, certaines personnes ne peuvent se payer le luxe de se faire virer pour celà (l’employeur s’ingéniera à trouver un autre prétexte).

  5. Pour rebondir, même si c’est un peu décalé : il y a eu au Nigeria, récemment, une concurrence journalistique pour aouter hommes politiques, chanteurs, acteurs et joueurs de football (le Nigeria serait-il à comparer à une grosse boite de consulting?). Comment se désaouter ? Comment prouver alors qu’on n’est pas gay (dans un pays qui n’hésite pas à condamner à la mort par lapidation une femme ayant eu des relations sexuelles hors mariage) ? Faire appel à une mannequin :

    Soccer ace, Jermaine Jenas had sex after using a mobile …as a phone, report reveals.
    The cheeky England and Tottenham star rang raven-haired beauty Tia Hithersay on his handset while overtaking her in his Range Rover.
    Then he bombarded her with saucy texts, including a picture of himself naked, saying « See how pleased I am to see you » before bedding the smitten model at his mum’s house.
    And their exhausting session left Tia in no doubt there are still some footballers that know how to tackle a girl.
    La suite (limite porno soft) : http://www.independentng.com/saturday/snmar040605.htm/

  6. Le commantaire de Garfieldd m’a bien fait rire…

    « Don’t ask, don’t tell » ne marche certainement pas, mais « Don’t hide, don’t show » marche très bien (ce que tu fais, en fait).

  7. Excellente chronique. Il faudrait créer un Observatoire de l’homophobie au travail… J’observe l’évolution suivante : quand j’ai commencé à travailler, on parlait très peu entre collègues (sauf entre femmes) de la vie privée, même lorsqu’on partait en déplacement pendant plusieurs jours ou pendant plusieurs semaines. Depuis quelques années, on observe que la vie personnelle est plus présente pendant les heures passées au travail. Cela n’arrange pas la vie d’un hétéro ! Le plus simple à mon avis est d’en parler avec un peu d’humour.

  8. Léo> Tu as terriblement raison, je n’ai même pas pensé à le préciser. Mais c’est évidemment un truc de gonzesses, avec l’avantage qu’elles, au moins, elles parlent. Les mecs sont plus à même d’avoir des soupçons et de ne rien dire, ou alors d’être la candeur même. Et moi en tant que bon dèpe, j’adore faire copines avec les meufs du coin !! Huhuhuhu. Donc le coming-out passe en effet d’abord par les nanas. Mais comme je ne bosse pas non plus dans un milieu très féminin (vraiment pas), ce n’est pas si aisé.

    Fred> « Je fais pédé », bah ça veut dire que je ne peux pas le cacher si je suis naturel. Quelques gestes, intonations dans la forme, et de bons flagrants traits de caractère dans le fond me trahissent très vite. Contrairement à plein de pédés straight-acting qui peuvent tout à fait ne rien demander, et ne rien raconter.

  9. Ben là non, je conteste : ce sont majoritairement des hommes qui sur notre lieu de travail me confessent leurs tracas, parfois très intimes et personnels. A bien y réfléchir, je me demande même si les femmes ne furent pas les plus gênées de mon aisance à dire « il » au lieu de « elle ».

  10. tres bon post! tu as vraiment de la chance de travaller ds une boite aussi ouverte et des collègues malgré tout ouverts .Mais pour ceux qui ont une double vie comme moi :marie avec enfants pas évident ts les jours :je suis hétéro avec les hétéros et moi ds ma complexité avec les gays ou les bi comme moi très nombreux.Mon boulot de controle ds les entreprises m’a souvent amené à lutter contre l’homophobie ds les années 70 c’était pas évident surtout ds l’industrie !!
    alors Mat cette queue d’aronde:-)

  11. « mes interlocuteurs (…) se voyaient mal vivre mon homosexualité moins bien que moi.  »

    Je trouve que cette phrase est une très bonne synthèse. Dans la mesure où l’hétéro de base (moi, M’sieur, moi!) n’est jamais à l’abri d’une expression tout faite sans penser réellement à ce qu’elle dit, mais qui peut blesser (j’en parle plus facilement ici à cause du post de Matoo sur le jour où il a gaffé sur le thème « va donc, eh, handicapé! »), je pense qu’il est plus facile pour tout lemonde d’être au courant, afin que ce ne soit justement plus un sujet de remords (quand on pense à toutes les fois où on a pu blesser) ou de surprise (le blanc dans la conversation après un prénom inattendu).

  12. Il y a beaucoup de milieu où la différence entre le très certainement et l’établi fait un monde. Par exemple, Mauresmo est devenue beaucoup moins populaire après l’euphorie de son coming out. Il n’est pas prudent de conseiller l’outing dans une société très homophobe (vide Brockeback Mountain). En tous cas, ce n’est pas un bon conseil pour tout le monde.

    Je ne fais pas du tout PD paraît il (même si j’aime bien le ghetto et que le fréquente depuis très longtemps) et quand on me demande si je suis marié ou si j’ai une petite amie – relations de travail – , je dis non (je ne m’invente pas d’histoires) mais je ne me sens pas obliger de dire que je suis homo. Je ne pense pas contrairement à toi que cela stopperait d’éventuels ragots au contraire ! Ma chance certainement, c’est que ces ragots – sils existent – ne viennent pas jusqu’à moi et ne me pourrissent donc pas l’existence.

    Pour ceux qui en ont les moyens psychologiques, il faut être prêt à lutter en cas d’homophobie et rendre coups pour coups. La meilleure défense étant l’attaque (et ne pas hésiter à diviser pour se venger).

  13. D’ailleurs, l’affaire Garfield est un cas exemplaire de l’homophobie et de l’hypocrisie au carré : les raisons de l’acharnement sont certainement qu’il était odieux (cd propos sur intendant Marcel) ; les raisons invoquées étaient la pornographie ; cette dernière était prétendument établi par son homosexualité affichée sur son blog (avec en fond la confusion habituelle homosexuel/pédophile). Il n’y aurait rien eu s’il s’était agit d’un hétéro.

    Sur le même plan, de nombreux juifs conseillaient pendant la seconde guerre à leurs corréligionnaire de bien porter l’étoile jaune parce que ce n’était pas une honte et que c’était un signe de respect des lois et de bonne intégration. Ceux qui étaient planqués ont eu raison a posteriori …

    Quand on est une minorité, il vaut mieux le combat affiché sur le plan politique mais la clandestinité et éventuellement le combat dans la société civile.

  14. Brunonation => S’il faut, certes, un minimum de force de caractère pour tordre à son « avantage » les glissements homophobes, ton conseil de la rétorque agressive, elle, me laisse perplexe. Pour ma part, j’évite son recours et lui préfère humour et tempérance (l’heureux self-control).

  15. Oui, parfaitement d’accord, ce serait dommage d’abîmer un ptit museau sexy comme le tien :-) Moi je n’ai pas ce pb !

    La rétorque est toujours une bonne solution : ce n’est la même pour tout le monde. Mais un bon principe est de ne pas laisser passer et de se venger. Même pour les personnes fragiles, c’est une situation très délectable d’attendre patiemment l’occasion : tant qu’elle ne se présente pas, cela donne de l’espoir et du piquant à la situation, et en plus, elle se présente toujours … Et là, comme disait Lénine à Staline – qui n’avait pas besoin en réalité du conseil – « que votre main ne tremble pas ».

  16. Ma mère voyage beaucoup pour son boulot. Elle va notamment à de nombreux séminaires où les conjoints sont invités. En rentrant de Naples il y a 2 mois, elle m’a dit, d’une façon un peu « rire sous cape », qu’un des directeurs qu’elle a rencontré était avec son conjoint. Dans son mileu, c’est-à-dire celui des grandes finances, être homo n’est pas très courant…

  17. D’accord avec toi. Changeant de projet tous les ans, j’ai pris le principe de me déclarer homo au bout de deux mois, histoire de ne pas être vu QUE comme un pédé. Mais à mon avis c’est important de le dire, histoire de leur faire comprendre qu’ils en croisent tous les jours sans le savoir. La dernière fois, je l’ai dit à la cantine après avoir entendu un truc du genre « On a qu’à faire une loi pour les zoophiles, c’est la même chose ! », j’ai insisté sur le fait que c’était d’abord des histoires d’amour, le débat a été tout de suite plus posé…

  18. Tres bon post mon Matoo, je me suis souvent posée la question de dire mon orientation sexuelle. Dans ma boite, on fete les naissances du dernier né des collegues, chacun raconte ses congés et ramene ses photos de vacances.Puis apres avoir un peu regardé autour de moi… dans le monde de l’electronique un mec qui n’est pas bon au boulot est un « sale pédé » et une nana un peu acariatre est une lesbienne mal lechée…Tu imagines bien qu’apres ces marques d’ouverture d’esprit je n’ai jamais dit que j’etais lesbienne. Alors j’ai décidé de simuler l’hétérosexualité et par chance à tous nos diners et fetes d’entreprise, les conjoints ne sont pas conviés. Souvent on croit que cela peut etre plus facile pour une nana d’avouer son lesbianisme ( soit disant fantasme masculin) mais crois en mon experience de nana qui  » ne fait lesbienne » les préjugés sont ancrés et c’est comme d’etre noire … les insultes fuseraient devant moi et on me dirait : « 

  19. Je travaille dans un milieu très privilégié (l’éducation nationale), et je n’ai jamais eu à « dire » (Je crois que cela se repère comme un nez au milieu de la figure)ou à me défendre d’être PD. Je ne mens pas ou je ne m’invente pas non plus une fausse vie. Simplement, un jour un collègue m’a « courageusement » demandé publiquement si j’avais un copain et ce qu’il faisait dans la vie. J’ai répondu le plus naturellement du monde, et tout le monde a paru soulagé (enfin un non dit qui éclatait sans faire trop de vagues !). Six mois après j’étais invité pour le week end par le directeur de mon UFR, « avec mon ami, bien sûr ». Ceci étant dit, si les choses se passent bien, je pense que c’est parce que 1) je vis en couple, 2) que mon couple fait très « respectable », et 3) que je ne parle JAMAIS de sexe sur mon lieu de travail (J’ai une réputation de puritain). En fait, si on fait abstraction du fait que nous soyons de même sexe, mon couple ressemble beaucoup à celui de mes collègues, et cela les « rassure ». Si j’étais célibataire, avec une tenue vestimentaire un peu exentrique, avec plein de partenaires sexuels différents, et que j’en parlais, alors je suis sur que les choses se passeraient beaucoup plus difficilement pour moi (genre, voilà le gros pervers). De mon expérience, dans mon milieu professionnel, l’orientation sexuelle pose bp moins de difficultés que la non conformité à une norme sociale souhaitée (vivre en couple stable bien identifié). D’ailleurs, je connais dans d’autres Fac des collègues qui ont une approche « militante » de leur orientation sexuelle et qui sont beaucoup plus stigmatisés.

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