Sommeil du mimosa – Sonate des loups

Je ne connaissais pas Amin Zaoui avant de lire ce recueil de deux courts romans, inséparables comme les deux pans d’un diptyque. Cet auteur fait partie des écrivains algériens qui sont en danger depuis les événements des années 1995 qui ont vu l’assassinat d’une grande partie de l’élite intellectuelle algérienne. On a tous plus ou moins le souvenir de ces massacres qui ont terrifié l’Algérie pendant ces années sombre de terreur, et ce putsch de la peur dont le pays n’est pas encore remis.

Amin Zaoui s’est réfugié en France, et il continue à écrire d’ici. Ces deux romans évoquent justement l’atmosphère de ces années de mort à travers deux personnages. Le premier (dans le « Sommeil du mimosa ») à Alger est nommé directeur du « service communal de l’organisation des funérailles ». L’ironie est grinçante au possible puisqu’on comprend qu’il s’agit d’un poste important et stratégique vu le nombre de morts à gérer. On se retrouve dans Alger soumise à la peur, et les gens sortent le moins possible. Tout le monde reste cloîtré et tente de survivre. La vie se reconstitue autour du noyau de voisinage, à priori des gens de confiance. Le second personnage est à Oran, il a perdu sa fiancée Jamila, et n’arrive pas vraiment à faire son deuil, dans une ambiance où tout le monde a perdu, et continue à perdre des proches.

Cela sonne tristement, et ça l’est évidemment, mais le ton des romans est d’une stupéfiante beauté, et Amin Zaoui cisèle son écriture avec une poésie qui fleure bon les épices et cannelle.

On y lit beaucoup de réflexion sur la solitude à laquelle les pousse cette situation, mais aussi de mornes pensées sur ce qu’il advient du pays. L’auteur livre parfois à travers ses personnages des anecdotes plutôt drôles ou presque des aphorismes qui remettent en question les propos islamistes classiques. J’avais cité notamment du premier roman cette règle qui serait dans la Charia.

Aussi dans le Sommeil du « mimosa », on trouve ce beau passage :

Moi je m’appelle Mehdi, c’est aussi le nom que porta mon grand-père paternel, celui qui avait une barbe soyeuse enluminée de henné, passionné de beaux chevaux, de femmes charmantes et de poèmes.

Les roumis m’appelaient « Midi ». Ma mère Fatna refusait cette altération dans la prononciation du nom de son fils. En revanche, nos voisins juifs prononçaient « Mehdi » de la même façon que tous les membres de notre famille.

Nombreux sont ceux qui m’appellent « Si Mohamed », je ne sais pourquoi ni comment ils m’ont collé ce prénom. D’ailleurs, j’ai un frère aîné qui s’appelle « Mohammad » ; à la maison, on diminue son nom pour dire : « Moh ».

Je suis né à M’sirda, où le célèbre savant Ibn-Khaldoun a séjourné au Xe siècle pour écrire une partie de son fameux livre Al Mokaddimah. A M’sirda, comme dans tous les autres villages, on donne le nom de Mohammad au premier garçon né ; il y a même des familles qui ont deux Mohammad : Mohammad Al Kabir (le grand) et Mohammad Assaghir (le petit).

« Les Mohammad ne sont jamais oubliés de Dieu ni des hommes », disait ma mère Fatna.

Dans le second roman, « La sonate des loups », le personnage n’arrive pas à croire que tout cela arrive, et on comprend dans tout cela que ceux qui tuent soi-disant pour Dieu sont les vrais « haïsseurs ».

Je meurs par petits morceaux. Une mort continuelle et torturante.

Chez nous, on meurt depuis quinze siècles, tout en rêvant de vivre un seul jour cette vie… ou même une seule minute !

Contemplant, à travers les fentes, un morceau de ciel triste, malgré le bleu :

« Ô Allah… vous êtes absent ou quelqu’un vous a assassiné. »

Comme Jamila, Dieu aussi est mort.

Dieu aime-t-il les autres villes mieux que la nôtre ?

Ville de la vieille mosquée, de Santa Cruz, de la grande synagogue et de la chanson raï.

« Qui a assassiné Dieu à Oran ?
– Les Haïsseurs. »

Une autre « fable » que j’ai aimée :

H’Lima est le fruit d’une nuit d’erreur, fille d’un père français et d’une maman algérienne.

« Une musulmane couche avec un roumi, mangeur de cochon ! » disait Hadi, l’oncle de H’Lima.

En plein village, El Hadi a brûlé sa soeur, la mère de H’Lima.

Il a lavé son honneur !

Cinq mois après cet événement, El Hadi est mort attrapé par la lèpre.

« C’est un châtiment de Dieu, Dieu aime les mamans, malgré les nuits d’erreur. »

Ces romans m’ont vraiment plu, leur écriture, leur sève, leur charme algérien manifeste malgré les vicissitudes. Deux traces rémanentes d’un pays dont je suis étranger, mais pas tant que ça, et ça me fait du bien d’en saisir des bribes comme cela.

Sommeil du mimosa - Sonate des loups - Amin Zaoui

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