La course à l’abîme

Sacré livre que ces 800 pages de Dominique Fernandez qui sont une biographie romancée, fictive donc mais reposant sur des faits avérés, de Michelangelo Merisi aussi connu sous le nom de « Le Caravage ». Ce célébrissime peintre fut un bretteur de première, bagarreur, et aussi provoquant dans ses tableaux que dans sa vie privée. En effet cet homosexuel notoire n’hésitait à pas à bouleverser les canons artistiques de l’époque, et à contrer les représentations religieuses qui avaient été définies depuis le Concile de Trente. Il eut une vie tumultueuse et aventurière, dut échapper à des condamnations, et son talent, reconnu de ses maîtres, pairs et protecteurs, lui permis d’être autant adulé qu’honni.

Avant de le lire, ne connaissant que superficiellement les oeuvres du peintres, j’ai compulsé les quelques informations qu’on trouve sur Wikipédia à ce sujet. Il est d’ailleurs extrêmement cocasse de lire les petits sous-entendus de l’auteur qui pourraient être assez discutable.

Par ailleurs il mena une vie dissolue, riche en scandales provoqués par son caractère violent et bagarreur — allant jusqu’à tuer lors d’une querelle —, sa fréquentation habituelle des bas-fonds et des tavernes, ainsi que par sa sexualité scandaleuse, ce qui lui attira de nombreux ennuis avec la justice, l’église et le pouvoir.

Il a trouvé, dans son art, une sorte de « rédemption à toutes ses turpitudes », mais il fallut attendre le début du XXe siècle pour que son génie soit pleinement reconnu, indépendamment de sa réputation sulfureuse.

Mais personne ne sait si le peintre avait trouvé une expiation dans son art, et en avait-il besoin après tout ? Que de rodomontades pour expliquer l’homosexualité d’un artiste de cette époque. Même si comme je l’avais lu auparavant, on peut difficilement mettre l’acception contemporaine d’homosexualité sur son comportement.

Le crime de sodomie était théoriquement passible des plus lourdes peines au XVe siècle ; sa pratique était pourtant trop répandue à Florence pour que cette sévère législation puisse être réellement appliquée. […]

Léonard homosexuel ? La question n’a pas grand sens pour l’Italie de la Renaissance, où nombreux étaient ceux qui, dans les ateliers mais aussi dans les cercles du pouvoir, devaient sans doute pratiquer une paisible bisexualité, ou du moins une variété de pratiques sexuelles qui n’est pas réductible aux catégories tranchées de l’homosexualité et de l’hétérosexualité « inventées » à la fin du XIXe siècle.

(Voir mon post sur un magazine qui évoque Léonard de Vinci.)

Ce roman, dont le narrateur n’est autre que Le Caravage « himself », est un extraordinaire récit d’aventures et un fascinant parcours artistique. On peut dire que l’auteur a vraiment tapé dans le mille avec un peintre pareil. En plus d’avoir écrit un roman avec un style adapté à l’époque et délicieusement désuet, l’écrivain véhicule une force énorme par sa plume. Ce garçon qui a révolutionné l’art pictural de son temps, a été protégé par les plus grands de son temps, a eu la vie la plus passionnée et déraisonnée qui soit. On se sent happé par cette histoire dès les premières pages, et jamais l’attention ne faiblit tant l’émotion, les repères historiques et les revirements de situations viennent dynamiser le tout.

La structure même du roman suit évidemment le fil historique avéré du peintre, mais aussi les peintures qui émaillent concrètement sa vie. Et quelle meilleure illustration de ses fréquentations, son état d’esprit, sa quête artistique ou bien ses nouvelles provocations peut-il y avoir que celle de ses fantastiques tableaux ? J’ai là aussi, pas à pas, cherché les images des tableaux que je ne connaissais pas, qui sont les indispensables éléments de compréhension de l’intimité du Caravage, et clefs qui permettent d’appréhender (ou de suivre le cheminement de pensée de l’auteur) les détails du bouquin. L’auteur explique la genèse de tous les tableaux, et en profite pour lier cela avec les relations du peintre avec son modèle, ainsi que les différentes manières de traduire la symbolique mystique des peintures. Ainsi Le Caravage se permettait de jouer avec les interdits de l’Eglise tout en peignant des toiles pour des autels de cathédrales. Il peint des garçons d’une langueur tout autant suggestive aujourd’hui, mais défend son oeuvre (avec ses protecteurs) en ayant recours aux métaphores religieuses les plus érudites et alambiquées.

Evidemment il s’agit d’une vision romanesque, une oeuvre littéraire qui est le fruit de recherches, mais aussi d’un talent d’écrivain. Dominique Fernandez nous montre Le Caravage comme un homo accompli (qui couche aussi de temps en temps avec des femmes), qui a vécu des histoires d’amour et de sexe avec plusieurs de ses modèles (ou bien les mauvais garçons qu’il aime tant), et dont le tempérament latin et volcanique l’a amené à se mettre en danger tant professionnellement que personnellement.

On suit donc l’histoire de Michelangelo Merisi qui part de Caravagio (d’où son pseudonyme) pour entrer en apprentissage à Milan, puis atteint par la suite Rome, et devient peu à peu le peintre favori de protecteurs puissants, jusqu’au Pape lui-même. Le Caravage est plongé dans les affaires politiques de l’époque avec une papauté qui se déchire entre un parti français et un parti espagnol, ainsi qu’une volonté forte de lutter contre la Réforme et les hérésies. Mais c’est aussi une puissance religieuse redoutable, tant au niveau politique qu’économique, et dont le niveau de vie est outrageusement florissant.

Michelangelo choque rapidement ses contemporains en vivant une relation amoureuse quasiment officielle avec un peintre et modèle sicilien, Mario, et en commençant à peindre des sujets bibliques avec une liberté tout licencieuse. Mais grâce aux soutiens de ses puissants admirateurs et son talent, il se tire toujours des mauvais pas dans lesquels ses passions l’entraînent. Il mourra jeune et dramatiquement, mais aura eut le temps de brûler de tous ses feux, et surtout nous laissera dans ses peintures le témoignage édifiant d’une existence peu commune.

La course à l'abîme - Dominique Fernandez

9 Commentaires

  1. je suis allé 2 fois à Rome et j’ai été « scotché » par les tableaux du Caravage et à coté les autres tableaux font vraiment « fades ».Seule la Chapelle Sixtine m’a fait de « l’effet »,mais je trouve cette oeuvre trop foisonnante et trop immense pour vraiment l’appécier!!!!! J’aime vraiment les tableaux de Caravage .J’ai aussi lu le livre lorsqu’il est paru et il me semble qu’il rends bien l’atmosphère qui baigne ces oeuvres:précision, violence, sensualité,érotisme ,violence de la lumière et troubles de l’ombre:enfin quoi j’adooooore

  2. J’ai lu ce livre cet été et j’ai adoré. En parallèle, j’avais aussi le petit « Taschen » sur le Caravage pour y retrouver les toiles dont il est question dans le roman. Passionnant et décoiffant.

  3. Ca donne envie de le lire, d’autant plus que cela doit être dans la même veine que « Tribunal d’honneur » (du même auteur), que j’avais beaucoup aimé, qui extrapole sur la fin de la vie de Tchaïkovski (qui lui aussi ne suçait pas que des Valda). Vivement son roman sur George Michael.

  4. Site retrouvé fortuitement, mais avec grand plaisir à l’occasion de recherches sur Google. Brièvement, oui j’aime beaucoup Caravage et particulièrement pour avoir eu le plaisir de contempler des expos qui lui furent consacrées à Florence et à Naples. J’apprécie également la prolifique roduction littéraire de D. Fernandez qui ne cesse de nous faire aimer l’Italie autant que Peyrefitte, nous fit aimer la Grèce antique…
    Petit détour pour vous inviter à lire l’ouvrage de Régis Revenin, intitulé « Homosexualité et prostitution masculines à Paris 1870-1918″
    parue aux éditions de l’Harmattan » fin 2005 (Mémoire de maîtrise). Excellent travail de recherche historique foisonnant d’anecdotes – érudit et croustillant. (Ouvrage trouvé aux Mots à la Bouche).

  5. J’ ai pas lu ton post c’était trop long. De toute façon TOUT LE MONDE EST GAY,pas besoin de 800 pages pour comprendre qu’ un type qui aime peindre des hommes nus est de la jaquette ! EVERYBODY’S GAY !!!! Et ceux qui ne le sont pas c’est uniquement pas flemme !:ben:

  6. 1.T’as vu la bête dans « Flagellation du Christ » ?
    2. un jeu: toi aussi, amuse-toi à retrouver le peintre dans un de ses tableaux.
    3.La course à l’abîme…Je me souviens d’un truc un peu lourd ,non?
    4.chez PHAIDON, il y a un très beau caravage.

  7. Salut Matoo,

    je te fais confiance sur ce coup… parce que le livre il est tout de même assez imposant en taille, j’espère que ça va me plaire. A propos, c’est hallucinant, j’ai l’impression qu’ils n’arrivent pas à le ranger à la F..C : ils étaients tous abîmés (couverture, pages,…), c’est trop gros pour eux ou quoi?

    Moi aussi j’aime bien Caravage (cf. post précédents) : il y avait une TB expo à Londres l’année dernière. Ce qui doit être vraiment TB c’est d’aller les découvrir ds ds pttes églises en Italie… à suivre.

    A bientôt et tjs bravo pr ton site,

    Louis

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