Parce que c’était lui

Je ne suis pas un fan des maisons d’édition gay, je ne sais pas pourquoi mais je me dis toujours que ce sont des bouquins pas assez bons pour sortir chez des éditeurs traditionnels. Or, il y a aussi certainement des textes qui sortent de ces pédéditeurs parce qu’ils ne trouveraient pas un écho suffisant chez les autres. En effet pour des bouquins spécifiquement liés à la culture gay, je suppose que c’est un bon moyen de ne pas souffrir de sa position minoritaire (autant en part de marché que socialement). Je pense que ce bouquin en fait parti, parce qu’il est un tout petit texte d’un auteur peu connu, et qu’il évoque spécifiquement une histoire homo, en plus d’une sorte de témoignage d’une époque.

Je n’avais jamais entendu parlé de Roger Stéphane, qui est une de ces personnalités politiques et mondaine de l’après-guerre, à la fois très connu et pas du tout. Comme le dit Pierre Assouline dans un de ses posts :

Voilà un homme pour lequel il faudrait créer un mot. C’est dire à quel point il ne se laisse pas enfermer. Il a écrit une douzaine de livres et des milliers d’articles, fondé L’Observateur, produit et tourné des films de télévision, libéré l’Hôtel de Ville en août 44 avec son pistolet, loué de Gaulle, écouté Malraux, fréquenté Gide et Cocteau, clamé sa pédérastie, tenu table ouverte pour ses amis et bougé sans cesse. Pour autant, ceux qui ont eu le privilège de l’approcher ne songeraient pas à le définir comme un écrivain, un journaliste, un producteur, un grognard du gaullisme, un malrucien béat, un militant de la cause gay. Trop réducteur, trop incomplet. Car Roger Stéphane (1919-1994), qui était tout cela à la fois, n’était rien de cela séparément, exclusivement et totalement.

Et je ne suis pas non plus un adepte de ces « pédérastes » écrivains, penseurs et philosophes de l’après-guerre, tous ces mecs qui prônaient en silence l’homophilie dans des associations dignes des francs-maçons. J’ai toujours préféré les folles militantes, flamboyantes et révolutionnaires, aux pédés de droite bourges, intellos et « discrets ». Mais Roger Stéphane n’a pas non plus l’air de coller à l’un de ces deux profils, très manichéens et caricaturaux je le reconnais. Il était apparemment un « gaulliste de gauche », et a toujours revendiqué son homosexualité, tout en étant très mondain et au niveau de vie élevé. Il s’est suicidé en 1994 :

Quand il a senti son état se dégrader, quand il a compris qu’il ne pourrait plus mener grand train et qu’il n’aurait plus les moyens de son panache, il s’est choisi une sortie romaine à la Montherlant. Digitaline + revolver. « Tous les avilissements sauf celui de manquer » disent ses biographes.

Et le bouquin dans tout cela ? Eh bien justement, on a l’impression que ce texte a plus été édité pour sa préface (d’Olivier Delorme) et postface (de Jean Le Bitoux), que pour les quelques dizaines pages qui font le livre. Ce dernier est un récit assez poignant qui raconte comment son ami et amant, Jean-Jacques, arrivé à l’hôpital suite à un accident de voiture en Hollande, meurt finalement de blessures internes graves. Roger se rend immédiatement à son chevet dès qu’il apprend l’accident, et exprime les différentes phases dans lesquels il passe, alors que l’amour de sa vie expire quasiment dans ses bras.

Il s’agit certes d’un beau texte et très touchant, et assez extraordinaire vue sa date de parution (1953), mais je ne suis pas si sensible que cela à la relation dépeinte. Une relation platonique apparemment, fondée sur une amitié amoureuse très sincère et loyale, qui pendant quatre ans a animé les deux hommes. Tout cela parait tellement suranné, et en même temps, ces types là vivaient vraiment des relations en dehors de tout cadre. Nous sommes finalement aujourd’hui beaucoup plus enclins à nous hétéronormaliser (fidélité, couple, foyer, paternité, reconnaissance sociale) qu’à l’époque. Ironiquement.

Je n’ai donc pas été totalement conquis par le bouquin, mais je reconnais à l’auteur un style au panache peu anodin, et je suis content surtout de ne plus ignorer qui il fut.

Parce que c'était lui - Roger Stéphane

11 Commentaires

  1. Matoo, j’aime bien ta remarque : « nous nous hétéro-normalisons ».
    La librairie Blue Book, rue Quicampoix (4e), organise un débat sur le thème « Le couple gay doit-il être hétéro-normé ? » (vendredi 14 avril, à 19h30).

  2. Dans cette littérature pédé-compassée, il y a de tout. Je ne mettrais pas Stéphane ou Peyrefitte dans les bons. Par contre, Montherlant ou Green sont des génies. En tout cas, je ne vois pas bien où pourrait être la relève, parce que si c’est pour nous faire lire du Ph. Besson, j’aime encore mieux la collection Harlequin: c’est con, mais assumé.

  3. Peyrefitte a même été ré-édité aux éditions Textes Gais (le site du même nom, textesgais.com) cette année, dans deux de ses ouvrages, Les amitiés particulières, et… et… et un autre. Voilà.

    Je ne suis pas un farouche défenseur de la littérature « gay », mais pour connaître assez bien une de ces maisons d’édition spécialisées, je sais qu’elles sont le recueil de beaucoup de « premiers bouquins » à thème plus ou moins gay, plus ou moins érotique.

    Ce n’est pas toujours déplaisant ;)

    Brice:love:

  4. Pétasse ! :mrgreen:

    Ca veut dire quoi « pas assez bons » ? Sur quels critères ? La littérature, c’est très subjectif… Ce n’est pas une science exacte, on ne peut pas mettre une note sur 20 à un bouquin !

    Si ça peut te rassurer, je pense que rares sont les maisons d’édition à ne pas publier des trucs que tu n’aimeras pas. Et heureusement, ça prouve que les goûts sont divers…

  5. Parmi les chefs d’oeuvre (presque) inconnus de la littérature gay, (et de la littérature tout court d’ailleurs), il y a « L’Age d’or », de Pierre Herbart (éditions Le Promeneur). Tous ceux qui l’ont lu ne sont pas près de l’oublier …

  6. mouais, bof bof bof ce bouquin, je me suis ennuyé à le lire … trop loin de moinssans doute … par contre dans la même collection, plongez donc dans  » ma moitié d’orange » de jean-louis Bory …. beaucoup plus z’à mon gôut …

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