Le seigneur des porcheries

Comme à chaque fois que je termine un roman, je fais quelques recherches sur son auteur, et je viens donc de découvrir avec stupéfaction que celui-ci, Tristan Egolf, s’est suicidé l’année dernière (à 33 ans). J’ai aussi constaté que je ne suis pas le seul à le rapprocher d’un John Kennedy Toole (qui reste mon auteur fétiche), et leur funeste et similaire destin me trouble encore plus (JK Toole s’est suicidé à 32 ans).

« Le seigneur des porcheries » possède cette force incroyable des romans américains qui figurent des personnages aussi charismatiques que plongés dans des existences effroyables, et qui font une critique au vitriol d’une Amérique bigote, raciste et beauf. Comme John Kennedy Toole, Tristan Egolf fonde son roman sur la destinée d’un homme, anti-héros par excellence, en révolte contre sa communauté. Un homme qui n’est pas forcément le plus vertueux, mais qui se retrouve noyé dans la médiocrité ambiance, petitesse morale brandie en valeur par ces gens veules et bornés. Et encore beaucoup d’ironie, d’humour noir, de situations extraordinaires et initiatiques dont le héros ressort laminé, mais grandi à certains égards.

John Kaltenbrunner est un paria de son patelin depuis tout jeune, tout cela plus ou moins lié à un père qui est mort dans des circonstances troubles. Il a un seul but qui est de devenir fermier et éleveur. Mais rien ne s’arrange lorsque les bigotes méthodistes du coin mettent la main sur sa mère, avant d’avoir des vues sur leur ferme. Et John résiste à toutes les attaques, à tous les coups du sort, à un destin qui s’échine à le réduire à néant, à le traîner dans la boue et le spolier. Mais il est fort, il est intelligent, et il s’en sort. Il garde en lui assez de rancoeur et de souffle vital pour se venger, un jour, et revenir de la plus incroyable manière sur les traces de son père.

Comme JK Toole l’avait cité pour « La conjuration des imbéciles », cette phrase correspond aussi très bien à John Kaltenbrunner :

« Quand un génie véritable apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »
Jonathan Swift

L’écriture est vive, acérée, les personnages sont longuement étudiés et cernés par un récit qui forme une sorte de saga locale, à Baker dans le Midwest. John passe par la destruction millimétrée de la ferme qu’il aime tant, et dans laquelle il s’est tant investi, uniquement pour qu’elle échappé à la rapacité d’une missionnaire méthodiste (qui m’a fait penser à l’infirmière de « Vol au dessus d’un nid de coucou », vous voyez la salope avec son air de gentille et ses paroles calmes et mesurées). Il va en prison, se retrouve dans une un abattoir de volailles, et finit enfin éboueur. Alcoolique, solitaire et démuni, il se lie néanmoins d’amitié avec Wilbur, un des gars de la décharge. Les éboueurs sont quotidiennement humiliés par les gens de la ville, et John fomente alors un stratagème dont la portée sera bien plus immense que prévu.

Le bouquin est assez clairement découpé en différentes phases qui correspondent aux aléas de l’existence de John, et l’auteur détaille énormément ces instants. Parfois un peu trop à mon goût, sa manière de faire durer les scènes et de faire des répétitions rendent parfois le récit laborieux. Parfois ils servent aussi la narration en matérialisant véritablement des situations répétitives et usantes. Mais la fin notamment part dans un déluge de détails et de simagrées qui m’ont paru bien inutiles et empesées.

Malgré cela, j’ai beaucoup aimé le roman, c’est une oeuvre riche, foisonnante et qui tient en haleine. Il s’agit indéniablement d’un brillant auteur qui a réussit à imaginer là un de ces anti-héros qui touche profondément le lecteur.

Le seigneur des porcheries - Tristan Egolf

3 Commentaires

  1. Zut alors je savais même pas qu’il était mort (Egolf pas Toole, lui quand même j’étais au courant) !
    (je veux dire zut qu’il est mort, pas zut que je savais pas, encore qu’en ce moment j’ai des problèmes pour trier les morts des vivants je n’arrête pas d’apprendre que certains que j’aime lire ou voir (au cinéma) ou entendre sont morts dont certains que je croyais tout bien là depuis longtemps quand d’autres que ma mémoire défaillante enterrait étaient encore vivants – ça finit par devenir inquiétant, à force -)

    Dans la série les USaméricains lucides envers eux-mêmes, ou plutôt le fonctionnement de la société dans lesquels ils vivent, Babbitt de Sinclair Lewis est plus que bien. Mais si tu as lu « La conjuration … » tu connais sans doute aussi.

    Je te l’ai sans doute déjà dit ou écrit mais quand tu as aimé un livre tu sais rudement bien donner l’envie d’aller y voir.

  2. L’ouverture du « Seigneur des porcheries » me fait penser un peu à la fin de « Cent ans de solitudes »: un flux énorme qui emporte tout sur son passage. Et c’est vrai que dans le style roman-monde, la « conjuration des imbéciles » est des premiers titres à m’être venus en tête en lisant le Seigneur ainsi que, curieusement, les « Enfants de minuit » de Rushdie.

  3. L’ayant lu deux fois… à 5 ans d’intervalle…

    Je le recommande à toutes celles et ceux qui tentent d’écrire…

    Tout à fait d’accord avec toi ‘Ol’ pour le rapprochement littéraire avec Cent ans de solitude…

    Mais espérons que tous les écrivains assez ‘géniaux’ pour commettre ce genre d’oeuvres, ne s’auto-détruisent pas tous les uns après les autres…

    ;)

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