L’oeil dans le ciel

Oh là là, mais quel écrivain alors ce K. Dick ! Mais quel écrivain !

Ce bouquin n’est certainement pas un des plus connus, mais à chaque fois qu’il évoque un sujet, cet auteur fait mouche quelque part. Et tout cela en 1957, j’ai presque du mal à croire à un esprit aussi fin et avant-gardiste, à une imagination pareille, à ce talent qui lui permet de mêler avec une habile facilité des concepts sociaux et politique dans ses intrigues de SF.

Et là avec ce roman, la démonstration est exemplaire. Nous sommes en 1959, et une poignée de personnes, accompagnées d’un guide black, visitent le bévatron, une sorte d’accélérateur de particule extraordinairement puissant et novateur. Parmi ces gens, il y a un couple, un brillant électronicien, Jack Hamilton, et sa femme, Marsha, un peu fantasque et idéaliste. A cette époque, l’idéalisme conduit souvent à la suspicion, et les deux sont surveillés par un homme qui la pense carrément une menace communiste. Jack qui travaille à la fabrication de fusées pour l’armée, est sur le point de se faire virer à cause de l’épais dossier de sa femme. Et là catastrophe, le bévatron « explose » et le groupe est soumis à un rayonnement radioactif intense.

On amène le groupe de 8 personnes à l’hôpital, puis chez eux. Mais rapidement Jack comprend que le monde a changé, les règles sont différentes, et le monde a comme été remodelé selon une nouvelle religion. Les prières semblent s’exaucer et il n’y a plus de scientifiques ou de travailleurs, il suffit de prier et de grigris. Jack se rend alors compte qu’ils sont toujours allongés et meurtris dans le bévatron, et qu’ils sont la proie du monde tel qu’il est figuré dans l’esprit d’un des accidentés.

Il va s’agir de sortir de ce monde et de retrouver le vrai, mais en fait ils passent des fantasmes des uns, aux délires obsessionnels des autres, les univers se succèdent et sont de plus en plus dysfonctionnant. Finalement comment savoir si le monde réel est le suivant ? Quid de la réalité ?

On reconnaît bien là les plaisanteries habituelles de K. Dick qui aime les chausse-trappes et les faux-semblants, les réalités multiples et les névroses de ses personnages. Et là en faisant que ses personnages entraînent ses compagnons dans leur « vision du monde », il en profite pour tailler des costards à qui de droit, pour évoquer (sans le citer) le Maccarthysme et la peur aveugle et stupide du communisme, le racisme et les préjugés raciaux à travers le personnage de Bill Laws (le guide noir qui est aussi diplôme en électronique), la bigoterie et les religions, etc. Le voyage que propose l’auteur est toujours aussi dépaysant et surprenant. J’ai adoré la première partie avec le monde selon le vieux général, une Terre dominée par le Second Bab et les babiistes, une religion islamique hégémonique qui permet de communiquer directement avec Dieu, reléguant l’Eglise Catholique à une secte de seconde zone.

Evidemment, le texte a un peu vieilli, et il possède quelques accents désuets. Mais il n’en reste pas moins une démonstration supplémentaire du fascinant savoir-faire de ce monsieur. Et un bouquin Philip K. Dick de plus dans mon escarcelle, mais je n’ai pas encore fini ! Tant mieux !

L'oeil dans le ciel - Philip K. Dick

Les autres critiques :
Substance Mort
Coulez mes larmes, dit le policier
Paycheck
Souvenir
Mensonges & Cie
Le dieu venu du Centaure
Le maître du haut-château
Au bout du labyrinthe
Plus tout ceux que j’ai lu « avant », notamment le génial Ubik;-)

5 Commentaires

  1. Mes deux chouchous sont « Au bout du labyrinthe » et « Ubik » forcément.
    32 ouvrages dans ma bibliothèque :pompom:
    Faudrait bien que je me remette à chercher/dégoter les rares qui me manquent :lol:

  2. Quelle belle critique, quel talent !
    J’avais été fasciné par K. Dick dans les années 80 puis j’ai laissé tomber la SF. Ta critique me donne envie de me replonger dans les univers si incroyables de ce grand auteur. Promis, je m’y remets !

  3. Perso, ce sont les trois (quatre en fait) nouvelles qui ont été réunies sous le titre de « La Trilogie Divine » qui m’ont particulièrement marqué (surtout les deux premières). Parce qu’en fait, on rentre de plein pied, à la première personne, dans le délire à moitié-schizophrène, à moitié-mystique de P.K. Dick qui l’emportera à la fin de sa vie. Et c’est à la fois terrifiant et fascinant, inquiétant et jubilatoire. :pompom:

  4. L' »oeil dans le ciel » peut être lu comme satire sociologique, politique ou religieuse, mais à mon sens, c’est dans la métaphore de certains processus psychologiques que ce roman SF est vraiment géniale. Imaginer se retrouver aliéné dans la subjectivité de quelqu’un d’autre, çà donne le vertige, çà déstabilise. Le malaise est constant au fil de la lecture et P.K. DICK nous fait éprouver un peu de l’angoisse qu’éprouve le schizophrène au quotidien. Mais il pose une question plus générale, celle du risque de l’aliénation à la subjectivité de l’autre ou des autres dans toute situation de groupe où nous nous perdons un peu nous même…

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