Les petits garçons naissent aussi des étoiles

Pour résumer mon impression de ce formidable bouquin (encore un « motifs » du serpent à plumes) en quelques lignes, je dirais qu’il s’agit de Candide en Afrique, avec un fond politique digne d’une « ferme des animaux » purement orwellienne. Emmanuel B. Dongala se débrouille bigrement bien, il délie sur 400 pages une écriture aussi belle qu’ingénue, au style simple mais posé. Mais surtout son histoire est irrésistible !

Son héros est un jeune garçon congolais, prénommé Matapari, dont on suit les aventures de la naissance à une quinzaine d’années (donc de 1980 à 1995). Comme souvent dans les contes africains, la naissance même de l’enfant indique déjà sa singularité. En effet, Matapari fut le troisième frère de triplés qui a attendu deux jours avant de se signaler à sa mère. Cette dernière a accouché de jumeaux, et c’est seulement deux jours après que le troisième bébé s’est fait ressentir et a été délivré. Drôle de destin donc pour ce Candide congolais qui est curieux de tout, et qui nous explique ce qu’il vit de ses credo d’enfant innocent.

Matapari naquit dans des circonstances politiques particulières, mais plus particulier encore est son environnement familial. Nous faisons donc rapidement connaissance, à travers de savoureuses anecdotes « à l’africaine », avec des membres de sa famille. Le Congo s’appelait à cette époque République Populaire du Congo, et l’auteur dessine une fable tragi-comique par les récits faussement naïfs du perspicace petit héros. Et Matapari a une drôle de famille… A commencer par son grand-père qui, en tant qu’instituteur et grand défenseur de la laïcité et de l’école républicaine, chassa à coup de pied dans le cul un curé qui était venu y célébrer une messe. Le grand-père fut sanctionné mais à force de lettres et de perspicacité, il fut décoré par la France décolonisatrice puis par son pays nouvellement communiste pour ce fait « patriotique ».

Le père est un personnage très attendrissant, qui, en tant que professeur du village, est la personnalité intellectuelle et scientifique du coin. Il est le seul un peu droit et rigoureux, le seul qui voit le désastre politique de l’Afrique, mais il préfère donc s’occuper de qui a le premier conquis l’antarctique ou bien comment résoudre le théorème de Fermat… La mère est une fervente chrétienne qui doit faire avec les positions de son mari, tandis que l’oncle Boula Boula est un opportuniste qui ne fait que retourner sa veste pour profiter de la situation, etc.

Emmanuel B. Dongala dresse ainsi un portrait d’une Afrique dont les comportements politiques et sociaux sont vus par l’innocent Matapari. Ainsi j’ai vraiment pensé à « la ferme des animaux » de Georges Orwell qui avait su aussi saisir avec une acuité extraordinaire la perversité de tous les systèmes politiques existants. Et on sait bien que la succession des régimes politiques en Afrique n’a souvent été que de Charibde en Scylla. Là encore, on voit que le régime communiste est une dictature qui profite à une oligarchie organisée, tandis que lorsque la démocratie pointe son nez, les mêmes se recyclent dans des partis et continuent leurs affaires. Mais la démonstration est encore plus probante, à la fois drôle et triste à pleurer (dans le fond), grâce à cette mise en scène, à cette fable qui a l’air de rigoler, mais qui en réalité est d’une redoutable justesse.

Le livre est bien écrit, et fort agréable à lire. En outre, je le trouve presque « important » (même si ce n’est qu’un roman) dans ce qu’il explique et exprime en filigrane de ces anecdotes, et j’espère qu’il a trouvé échos là-bas aussi (il date de 1998, et a eu le prix RFI-Témoin du monde). Etre dans une narration aussi bonne, tout en étant intelligent, c’est assez rare pour le signaler.

Les petits garçons naissent aussi des étoiles - Emmanuel B. Dongala

3 Commentaires

  1. Elle a l’air vraiment bien cette collection « Motifs » serpent à plumes, ils éditent des trucs intéressants. Ainsi, ce sont les seuls qui éditent  » La folle semence » d’anthony Burgess, qui pour l’instant, m’apparait comme un de ses meilleurs bouquins, rien que ça (il en a écrit, le bougre!)

  2. Bonjour,

    Il s’agit d’un très beau roman. Ce n’est pas le plus abouti d’Emmanuel Dongala.
    J’ai personnellement beaucoup aimé son dernier ouvrage, Johnny Chien Méchant.
    J’adore son humour et la distance aux réalités qui décrit et la pertinence de son
    point de vue. Jazz et vin de palme, le recueil de nouvelles qui l’a fait connaître
    est écrit dans la même tonalité.

    Gangoueus

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