L’Immeuble Yacoubian

Trois heures de film dans un immeuble du Caire, dans les années 50, un immeuble où se croisent des personnalités très différentes, des hommes et des femmes qui figurent une société égyptienne en pleine mutation. Drôles de changements : du règne des pachas au régime de Nasser, d’un simple passage de pouvoir à l’autre ou de réformes en profondeur, des riches nababs aux pauvres gens qui vivent dans des baraques sommaires sur les toits d’immeubles cossus, de la montée de l’islamisme…

J’ai été plus que conquis par ce film, c’est vraiment mon coup de coeur de ces dernières semaines. Je le trouve en tout point parfaitement filmé, joué et avec un dosage extrêmement habile entre faits historiques et sociaux, entre mélodrame et comédie. On voit là dans ce microcosme, tout un univers qui raconte le passé, explique le présent et préfigure les années à venir pour toute une nation. Et puis évidemment il y a cette langue merveilleuse, ce mélange exotique extraordinaire dans un Caire encore imprégné des cultures occidentales qui commence à (re)trouver les marques de sa propre identité. On y trouve les nouveaux leaders, mais aussi les apparatchiks déchus qui vivent difficilement dans leur splendeur passée.

Le tout début du film explique brièvement (ce qui doit être certainement plus long dans le bouquin) l’origine de l’immeuble, et les changements politiques des années 30 à 50. Et nous nous retrouvons à une époque, où Zaki El Dessouki est un vieux casanova, un rentier fils de pacha mais aussi un francophile aux moeurs bien occidentales, qui vit et se dispute avec sa soeur tout en draguant la moindre minette. Il y a aussi Hatem Rachid, le rédacteur en chef d’un journal francophone, « Le Caire », un homosexuel notoire qui fomente de curieux et efficaces stratagèmes pour emmener de jeunes paysans dans son lit. Haj Assam est un homme d’affaire qui veut entrer en politique, alors qu’il a modestement commencé sa vie en tant que cireur de chaussures. Sur le toit, là où habitent des gens modestes qui vivent dans des baraquements, un jeune garçon et une jeune fille sont amoureux. Il est frustré de ne pas pouvoir entrer dans la police à cause de son statut social (il est le fils du concierge), tandis qu’elle vit mal les abus quotidiens des hommes, et aspire à une vie meilleure.

Tous ces gens se croisent et se côtoient, et on les voit évoluer pendant tout le film. Il y a aussi une kyrielle de seconds rôles très attachants, ou au contraire particulièrement repoussants. Le rythme n’est pas très soutenu, mais le charme est absolument continu, et chacune des intrigues se termine « correctement » (on ne reste pas sur sa faim). Je ne critique même pas la partie du rédacteur homosexuel (Niklaschou en parle aussi), car je la trouve plutôt bien ficelée, malgré le manifeste poncif. Mais aujourd’hui, on a droit à assez de représentations « polymorphes » de l’homosexualité au cinéma pour voir avec un peu moins de réticence des personnages aussi clichés. J’ai été par contre ému par ce personnage, alors qu’à constater les rires des gens dans la salle, leur réaction était tout autre. Et pourtant je vous garantie que c’était bien triste…

J’ai aimé le fait que le film ne tentait pas non plus de prendre parti. Il est toujours difficile de dire que « c’était mieux avant », car les périodes de transition sont toujours extraordinairement complexes. Mais force est de constater dans le film la nostalgie des uns, les extrémismes qui avancent et un pouvoir politique vérolé qui n’arrange rien. Donc c’était en effet différent avant, mais le futur brillant et équitable tant escompté et fabulé par les utopistes (?) a l’air de moins en moins crédible. Et dans ces cas là, on ne voit que le positif du passé qui n’est plus, tandis que les conditions de vie des plus pauvres n’ont pas vraiment changé, et que les nantis sont finalement toujours à leur place.

J’ai été étonné de la francophilie permanente qui nourrit l’ensemble du film… On entend du Piaf, on évoque Paris, je ne savais pas ce lien aussi fort entre nos pays à l’époque. Le personnage principal se targue d’avoir fait ses études en France et se demande pourquoi il n’y est pas resté. Mais finalement, il avoue à la jeune fille du toit qu’il avait menti sur ce sujet. Il lui explique qu’il est revenu au Caire et en Egypte, car c’est là qu’on est vraiment le plus heureux malgré tout.

L’avis des copines : Niklas.

L'Immeuble Yacoubian

5 Commentaires

  1. Lien « ténu » ? C’est sans doute le contraire que tu veux dire.
    Je me souviens d’un voyage en Egypte, où j’avais ressenti cette francophilie, surtout à Alexandrie : noms de rues, de magasins… Ce qui est triste, c’est que ce lien s’est beaucoup distendu de nos jours. La France incarnait sans doute pour l’Egypte, à une époque que je ne situe pas bien (les années 50 ?), une espèce de must culturel. Maintenant, évidemment, notre étoile a pâli. Et le pape chie dans la colle (quoique), mais c’est une autre histoire…

  2. J’avais préparé un post (que je n’ai pas publié finalement) sur le bouquin et j’avais noté le lien d’une journaliste française installée en Egypte dans lequel, comme toi, elle fait allusion aux rires moqueurs envers le personnage homo. Si ça t’intéresse, c’est ici : http://catherineweibel.blog.lemonde.fr/catherineweibel/2006/07/nouveau_succs_p.html
    Et comme il semblerait que nous ayons les mêmes goûts en matière de littérature, si j’en juge par les lectures que nous avons en commun, n’hésite pas à te plonger dans le roman (bon d’accord, ptet pas tout de suite maintenant, mais d’ici quelques mois quand le souvenir du film se sera un peu estompé). Enfin, moi ce que j’en dit…:redface:

  3. Jacques> Ah oui tu as raison, j’utilise « ténu » comme « proche », mais ça veut plutôt dire « mince », donc le contraire de ce que je voulais dire. Je vais changer cela. Merci !! :ok:

    cétoi> Merci pour le lien ! En effet je me disais que je le lirais bien un de ces quatre ! :book:

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