La Horde du Contrevent

Je ne suis pas branché Fantasy, mais vraiment pas. Moi les histoires d’elfes, de nains de jardins magiques, d’ensorceleurs, de chevaliers et de quêtes mystiques… bof, bof. Je n’ai jamais pu m’y mettre, et aussi bien dans le genre Tolkien (j’ai essayé mais nan, vraiment j’ai pas accroché) que Neil Gaiman, dont mon pote Lord FiddleBubble est féru, et a tenté de me convertir (le bouquin m’avait quand même bien plu). Mais je dois reconnaître que ce bouquin d’Alain Damasio m’a énormément captivé, et au final je dois admettre qu’il s’agit d’un excellent roman.

Et pourtant rien que le titre m’a fait peur, et les noms des personnages (qui sont alignés sur le repli de la couverture) : Golgoth, Sov Strochnis, Caracole, Erg Machaon, Arval Redhamaj, Oroshi Melicerte, ou bien leurs fonctions : traceur, combattant-protecteur, géomaître, aéromaître, braconnier du ciel, feuleuse, croc, n’avaient rien pour me mettre en confiance. L’histoire non plus n’était pas censée me parler. Nous sommes sur une terre étrange où un vent à décorner les boeufs souffle d’amont en aval. En cet aval justement, appelé Aberlaas, on forme depuis des centaines d’années, générations après générations, des groupes de personnes spécialement entraînés pour remonter à pied, vers la source du vent. On n’a jamais découvert l’Extrême-Amont, car les 33 hordes ont jusque là échoué. La 34e horde, constituée de 23 compagnons (hommes et femmes sélectionnés et experts en un domaine ou métier), est partie comme les autres, alors qu’il ne s’agissait que d’une bande de gamins. Et là, ils ont la quarantaine, ils « contrent » le vent, et avancent vers l’Amont.

Il ne s’agit pas que d’un vent mais d’une multitude de nuances et de forces, il en existe même 8 formes, du doux slamino au terrible furvent. Les formes ultimes du vent se matérialisent sous la forme de Chrones, des sortes de manifestations énergétiques aux pouvoirs plus ou moins conscients et dangereux (ils altèrent le temps, les éléments et parfois pire). Les vents terribles font que cette civilisation en a développé la maîtrise à un haut degré pour se transporter ou faire de l’énergie. Les villages et habitations sont profilés pour mieux résister, et la survie passe par une connaissance aiguisée de ce « fluide ». Le vent interne ou « vif » étant un souffle intérieur qui s’apparente à l’âme, et qui obéit aussi à des lois aérodynamiques.

Les hordiers vont à pied, et ne peuvent pas emprunter de transports éoliens, car c’est cette « trace » qui leur donnera la puissance et l’expérience pour affronter les terribles épreuves de l’Amont, et ces territoires où nul, même le mieux équipé, n’a pu pénétrer.

Voilà pour un résumé succinct, car le bouquin est assez épais et touffu, et surtout grouille de détails scientifiques, métaphysiques et philosophiques sur les vents et les artéfacts de ces peuplades. D’aval en amont donc, et même dans la lecture puisqu’on lit ce livre avec une pagination décroissante ! Moi mon personnage favori, c’était depuis le début celui du scribe, Sov Strochnis, dont le rôle est de tenir le « journal de contre », mais qui a aussi l’érudition pour transcrire les vents. Du coup, on trouve de temps en temps de curieuses phrases de ponctuations qui marquent les bourrasques comme ça ( ) ‘ , « , « ‘ ; ‘ « ( )

Donc j’ai eu peur, mais au final, bah j’ai carrément aimé ce bouquin. J’ai été emporté par sa narration, ses aventures et surtout par les personnages, et l’univers recréé. En effet, j’aurais pu alléger sans vergogne certaines descriptions ou allusions un peu trop médiévistes à mon goût. Mais par contre, Alain Damasio délie une écriture vraiment belle, et il a créé un vocabulaire et tout un écosystème autour du vent qui est fascinant, et passionnant. De ce point de vue, le récit est largement associable à de la SF, et de la très bonne SF (un peu comme les descriptions et l’univers incroyable d’Arrakis, avec son écologie et sa civilisation). J’ai souvent pensé à Nausicaä pour le vent bien sûr, mais pour les habitations aussi, les objets et les planeurs, et même certaines thématiques.

Et puis une quête comme celle-là, tellement singulière et cruelle, une quête initiatique aussi qui nous rapproche de cette vingtaine de personnages dont la vie entière a été vouée à cette Horde, et ce « contre ». Eh bien rapidement, on est comme aspiré dans cet univers cyclonique, et le vent souffle, et on ahane avec eux. L’auteur a manifestement mis tout son coeur et toutes ses tripes dans ce récit épique, et ça fonctionne terriblement bien. C’est à la fois efficace d’un point de vue « lecture » (de l’action, des intrigues, des dialogues, des narrateurs variés), mais aussi poétique ou allégorique, ou encore pseudo-scientifique et métaphysique. Donc autant j’ai de temps en temps eut envie de sucrer quelques passages, autant j’ai parfois été complètement soufflé par d’autres.

Et la fin n’est même pas en eau de boudin, elle transcende plutôt tout le reste. Non vraiment, un livre et un auteur à découvrir, même si le genre ne reste pas ma tasse de thé. Il s’agit d’une oeuvre originale et qui recèle beaucoup de charme. Par contre, le CD qui est fourni avec le livre… eurk. Alors là, nan ! Là je suis trop prosaïque sans doute, mais les airs New Age avec le synthé… non, non, non. Faut pas pousser mémé dans les orties non plus !

La Horde du Contrevent - Alain Damasio

10 Commentaires

  1. M’enfin Matoo, de Gaiman il faut absolument lire « American Gods ». Et « The Sandman » bien sûr, même si la traduction française a une nouvelle fois du plomb dans l’aile.

  2. Essaie la série de « L’assassin royal » de Robin Hobb, ça devrait te plaire. Et pour une fois, je recommande la version française, traduite magistralement par Arnaud Mousnier-Lompré. C’est vraiment de l’excellent boulot, que ce soit du côté de l’auteur ou du traducteur, et ça incorpore très, très peu d’éléments magiques. (Et c’est un roman où les femmes ne sont pas des potiches et où les hommes arrivent parfois, tant bien que mal, à s’aimer.)

    Robin Hobb, « Assassin royal », vf. Retiens. :)

  3. Ce livre est un chef d’oeuvre, en ces temps où les nouveaux auteurs de SF se font rares, et encore plus en France – je partage aussi ton avis sur le CD de la « bande originale du livre », même dans un ascenseur, ce serait de trop.
    J’avais pu discuter un peu par mail avec l’auteur sur le fait qu’il avait écrit cette histoire sous le vent du Cap Corse, ce qui me l’avait rendu encore plus sympathique (c’est la terre de mes aïeux).
    A ne pas louper, définitivement!

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