Traces méruviennes

Parfois je vois des taches de chewing-gum en forme d’Espagne, et plus souvent je croise des plaques en fonte, en fonte ductile même, c’est écrit dessus. La fonte ductile vous vous demandez ce que c’est hein ? Eh bien je vais vous l’avouer, il s’agit d’un alliage fer/carbone/silicium avec des bouts de carbone pur dedans. Pour faire joli vous pensez ? Eh bien non, car il s’agit de petites sphères de graphite, et cela permet de donner des propriétés assez dingues à ce type de fonte. Le matériau possède alors une très grande élasticité et résistance aux déformations. Du coup ça évite les fissures, les cassures et cela permet une meilleure absorption des chocs. On l’utilise énormément pour les conduites de diverses matières, et on se prémunit ainsi des dangers de sols instables, de zones sismiques, de changements de températures etc.

Bref, j’aime la fonte ductile, mais pas autant que les narvals ou les mitochondries, donc je m’arrêterais là. Si vous êtes observateur, vous en voyez quotidiennement dans les rues, dans les couloirs du métro, et un peu partout. Et si comme moi, vous lisez à peu près tout ce qui vous tombe sous le regard, vous déchiffrez les noms des boites qui produisent cette fonte.

Quand j’étais petit, on a déménagé avec pôpa et môman, on est parti de la cité qui pue (le pneu brûlé reste une de mes odeurs de môme), et on est allé dans la campagne qui pue aussi, mais pour d’autres raisons (la bouse de vache dans laquelle j’ai marché mille fois par erreur). C’était aux confins du 95, dans le mignonet petit village de Berville (dont j’ai déjà parlé, quoi vous ne me lisiez pas en 2003 bande de flibustiers ??), charmante bourgade de 266 habitants, et plus de ruminants je crois (c’était mes copines, j’ai plus parlé aux vaches qu’aux gens pendant des années – oui je sais). Nous allions faire nos courses dans l’Oise, on allait précisément au Centre Leclerc de la ville de Méru, à quelques kilomètres d’où nous habitions.

En face de l’hypermarché, il y avait cet immense mur de briques rouge et brun, et sale, qui m’impressionnaient beaucoup. Et derrière, on apercevait des cheminées avec de la fumée, et des bâtiments flippants, en briques aussi. Tout cela avait l’air à l’abandon. Et en effet, les « Fonderies de Méru » ont été peu à peu démantelées, et ont disparu du paysage industriel local. Une de ces restructurations de l’industrie métallurgique française qui a été une rupture difficile pour bien des régions. Le film « Les Virtuoses » me rappelle toujours ce genre de transition abrupte.

Alors quand je chemine tous les matins entre les taches de chewing-gum hispanomorphes, je tombe aussi sur ça sur le trottoir :

Traces méruviennes

Et quand je sors de la ligne 11 à Châtelet tous les matins et les soirs, y’a ça sur le sol :

Traces méruviennes

Ou quand par hasard, je prends la 1 à Etoile, y’a aussi ça sur le bord du quai :

Traces méruviennes

Et à chaque fois, je revois les images de ce long mur de briques, sale. Et comme c’est un souvenir de gamin, je le vois à travers la vitre de la voiture (il faut dire que je ne l’ai jamais vu qu’ainsi), et puis pas bien parce que je devais lever la tête pour apercevoir les cheminées brinquebalantes. Je repense à Méru, à ces fugaces impressions puériles et à la rémanente image que cette ville a imprimée en moi. Donc cela fait des années que c’est terminé, mais je suppose que ça vit longtemps la fonte ductile.

Il se trouve que j’ai croisé ces socles historiques lorsque je me trouvais tout seul, à certains moments de ma vie où j’avais besoin d’un signe. Et alors que j’étais à Newcastle Upon Tyne en 1996, j’étais tombé sur l’un d’eux. Et perdu à Tokyo un soir, j’étais aussi tombé sur une de ces plaques dans le métro. Même si ce souvenir a l’air un peu déprimant, il ne n’est pas tant que cela, il est juste une accroche du passé, une parenthèse étrange et singulière qui n’appartient qu’à moi, et qui me parle. J’aime ces signes cabalistiques urbains qui sont comme des sceaux de ma propre mythologie.

Longue vie à la fonte ductile des « Fonderies de Méru » !!

27 Commentaires

    1. bonjour Je suis le petit fils de Jean Mauclet
      si ça te dis … les plaques SEBEL elles ne tremblent pas comme celles de pont à Mousson !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  1. Le petit détail quasi proustien ou comment faire parler des riens, j’aime beaucoup et pratique quelque chose de pas trop éloigné, je pense. Et si tu as beaucoup de temps, tu peux aussi me lire sur frevall.blogspot.com ou frevall.over-blog.com. A bientôt

  2. Emouvant.
    Tu marchais dans les bouses par erreur? Tu n’as jamais attendu que la croûte soit sèche pour appuyer délicatement dessus et la faire craquer?
    (je regrette la disparition des avatars. Difficile d’aller s’inscrire quand on a un nom aussi commun que le mien).

  3. Tout cela me rappelle cette musique du hasard dont Paul Auster s’est fait un spécialiste au travers de ses romans, ou plus scientifiquement « la synchronicité » de Yung.

  4. Tu vois Matoo, ça fait partie des textes qui m’ont fait accrocher à ton beulogue. C’est futile, c’est un détail, c’est un petit rien qui nous renvoie tous à un souvenir du même type dans notre vie. La madeleine comme l’a déjà dit quelqu’un plus haut.
    C’est gentil de nous attendrir de la sorte, nous autres, pauvres brutes.
    Matoo, il est love. Comme les lapins de Larcenet.

  5. D’accord avec Marie : « et Pont-A-Mousson, c’est de la merde ? » :-(

    Sinon, je confirme aussi que la poésie de tes textes est précieuse… :ok:

    Vive le Matoo poétique et urbain ! :rigole:

  6. « on est allé dans la campagne qui pue aussi, mais pour d’autres raisons (la bouse de vache dans laquelle j’ai marché mille fois par erreur) ».

    Ca fais plaisir à lire. Les 27 premières années de ma vie, je les ai passé dans un village de 800 habitants (et pour moi aussi, autant de vaches). Lorsque j’ai expliqué que les désagréments odoriférant de la campgane me poussaient plutôt vers la ville, je suis passé pour un fou.:gne:

    Merci de me montrer que je ne suis pas seul…:rigole:

  7. Pour information les plaques sont fabriquées à Meru comme indiqué et plus precisement dans les usines Norfon… ( mon voisin travaille la bas et quel voisin !!! slurp:love:) c’est une super boite qui paie super bien !!! alors y’a des amateurs pour la Picardie???

  8. J’adore ce genre de texte. Tu me fait penser au collectionneur de plaques d’égout dans le livre de Joseph Connolly, Vacances anglaise (il me semble que dans le film Embrassez qui vous voudrez le personnage ne les collectionne pas):-)

  9. Ooooh Matoo était copine avec les vaches… :love: Allant toutes les vacances (grandes et petites) chez mes grands-parents fermiers j’ai moi aussi beaucoup côtoyé les vaches…
    Si tu repasses par Montpellier un jour on pourra s’faire une p’tite « bouse » :ok:

  10. si tu les lis toutes, il y en a certaines qui portent le nom de la ville où j’ai grandi, près du Palais Royal, et sur les plus beaux lampadaires de Paris, le nom d’un petit bled, trou du cul du monde d’où l’on ne soupçonne pas qu’il puisse sortir de si belles choses, et où je me suis tapé de sacrées murges. Un gros bisou si tu les trouves !

  11. mais attends … tu veux dire que si la fonte est ductile, c’est pour ne pas que les plaques de méru pètent :eek: ?

    :boulet:

    bon à part ce jeu de mots foireux, je suis fan de ce que tu décris de ton univers, et j’aime autant ce post que celui de la tache hispanique. vivent les réveurs ! :pompom:

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