Livre 9 – XXXII

Tu peux supprimer bien des sujets pour toi de trouble superflus et qui n’existent tous qu’en ton opinion. Et tu t’ouvriras un immense champ libre, si tu embrasses par la pensée le monde tout entier, si tu réfléchis à l’éternelle durée, si tu médites sur la rapide transformation de chaque chose prise en particulier, combien est court le temps qui sépare la naissance de la dissolution, l’infini qui précéda la naissance comme aussi l’infini qui suivra la dissolution !

Pensées pour moi-même, Marc-Aurèle.

7 Commentaires

  1. Mais non, ne chopez pas mal à la tête en vous la fracassant contre les murs en lisant Marc Aurèle ! Il n’y a pas de raison, ce qu’il dit est assez clair.

    Je poursuis mon petit blabla théorique, ça me fait réviser. Selon les Stoïciens, maintenant vous le savez si vous avez lu mon commentaire précédent sur Marc Aurèle, le monde, qui est le dieu, est parcouru par la raison (qui est aussi le dieu. Eh oui, c’est ainsi). Celle-ci est immanente au monde : elle est en lui, à l’intérieur de lui. Le dieu est donc immanent au monde, il n’est pas comme le dieu chrétien, juif ou musulman au-delà du monde, transcendant.

    Dans leur théorie physique, les Stoïciens pensaient ceci : la raison (= le dieu, = le feu artiste, = le monde, vous le savez par coeur désormais) est présente dans tous les êtres du monde (puisqu’ils constituent le monde). Elle est présente notamment sous la forme d’un souffle, soutenue par un mélange (krâsis) de feu et d’air. Principe actif, elle met en forme le principe passif, la substance, cad la matière composée de terre et d’eau. Ainsi, ce souffle donne une disposition (héxis) aux êtres et cela se combine avec une tension du souffle. Selon la tension, on est pierre, plante, animal, homme, astres ou le dieu même. Avec ceci de particulier qu’à partir des hommes, l’âme (particularité : l’âme est un corps puisqu’elle composée de feu et d’air) l’âme, donc, est rationnelle, cad qu’on est doué d’une raison, qu’on pense. Les autres êtres n’ont pas assez de tension dans leur souffle pour être raisonnable, bien que la raison soit en eux (à titre de principe actif, formateur en un sens).

    Au besoin relisez tranquillement avant de poursuivre.

    Avec son âme raisonnable (psukhè logikè), l’homme est capable de comprendre que le monde entier est ordonné par la raison. Il peut comprendre que le monde est régi par la raison du dieu : qu’il y a une « providence » disent les Stoïciens. Cette providence est un destin : le monde est régi par un enchaînement fatal, auquel on ne peut échapper. Dans le monde, chaque chose est à la place que le destin lui assigne.

    Dès lors, tout ce qui est hors de notre pensée ne dépend pas de nous. L’homme a la capacité, de par sa raison, de comprendre cela. S’il ne le comprend pas, il perçoit les choses comme parfois dérangeantes, mauvaises, elles lui font mal : mon petit ami meurt, je suis triste. Mais, disent les Stoïciens, cela est une opinion. J’ai eu une représentation du monde et j’ai eu l’opinion que c’était mal, j’ai donné mon assentiment à cela. Donc je suis triste. Mais, en réalité, du fait de la providence, il était nécessaire que mon petit ami meurt. Et je n’ai pas à en être peiné. C’est ainsi. C’est le destin. Ainsi, supprimant les opinions, je me délivre des troubles. Notez qu’il y a aussi trouble si j’ai l’opinion que mon petit ami vit et m’aime : la joie exagérée est une passion, elle trouble (et en effet, s’il meurt, je serais d’autant plus triste !)

    En tout cas, s’ouvre un « champ libre » : celui de la pensée et de l’action qui ne seront plus limitées et perturbées par les passions et les opinions, mais conduites par la raison donc conformément à l’ordre du dieu.

    Et d’ailleurs, puisque je sais que la providence divine conduit le monde selon la raison, je sais aussi – j’en ai abondamment parlé – que le monde est « infini », « éternel », qu’il est né et se dissolvera… mais qu’il recommencera à nouveau. Je saisis ma place dans l’ordre du monde et le court temps qui « sépare [ma] naissance de [ma] dissolution. » M’en affligerais-je ? Non pas, car j’embrasse « le monde entier », je suis sans trouble : ce qui arrive je le veux tel qu’il arrive, sans joie, sans peine. Peut-être ressentè-je une joie calme mais pas perturbante.

    En effet, usant de ma raison, je supprime les « troubles superflus » qui résultent de l’opinion : les passions. Une représentation compréhensive du monde me fait saisir que tout cela ne dépend pas de moi. Par ma raison, je peux « embrasser… le monde tout entier » cela veut dire en comprendre le fonctionnement, comprendre son destin. Comprendre donc que la mort de mon petit ami ressort de la marche harmonieuse, ordonnée, raisonnable du monde. Et ainsi, je ne suis plus triste.

    Bon, j’espère que cela vous aura éclairé – enfin au moins grosso modo -, et que vous voyez que c’est très beau. Toutefois ce que Marc Aurèle ne dit pas ici, c’est que si tout homme est en droit capable de s’élever à cette vertu totale, – conformité à la nature, à l’ordre du monde – très peu y arrivent : nous restons des insensés, et les opinions continuent à susciter en nous des « troubles superflus ».

    Que serait cet accomplissement vertueux (cad l’excellence, pas la vertu au sens : « pas coucher, ceinture de chasteté) : « Impassibilité, en tout ce qui concerne les événements venus d’une cause extérieure. Justice dans les actes dont tu es toi-même la cause : cad une volonté et une action, qui se terminent à l’intérêt commun, puisque c’est là pour toi se conformer à la nature » (Pensées, IX, 31, pour ne pas chercher bien loin)

    En espérant, encore une fois, vous inciter à suivre le bon exemple de M. Matoo qui vous propose du Marc Aurèle, je vous retrouverai l’un de ces jours pour un autre petit commentaire.

    J.

  2. Mais à ton service, c’est un plaisir de développer ces textes. Si tu aimes les Stoïciens, et en particulier l’empereur philosophe, je te suggère de lire Pierre Hadot qui est un grand commentateur de Marc Aurèle (Pensées pour moi-même traduite par P. Hadot et cmt. Ou encore les articles dans « Exercices spirituels » chez Albin Michel) : tu vas aimer.

    Enfin, si tu ne connais pas déjà, tu peux aussi lire les Stoïciens, ou ce qui a trait à eux, antérieurs. Je te recommande vivement les textes compilés et édités par Bréhier (« Les Stoïciens », à la Pléiade ; ou encore en deux volumes aux éditions Gallimard, coll. Tel. Tu trouves ça sans problème chez Gibert en ce moment : c’était au programme de l’Agrég. de philo cette année).
    J.

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