David Lynch, « The Air is on Fire » à la Fondation Cartier

On avait découvert David Lynch en famille avec « Dune », puis avec son premier long-métrage « Eraserhead » (1977), et ensuite la série « Twin Peaks ». Mon père décida alors que Lynch était un très très grand réalisateur et artiste de cinéma. Bon, il faut dire que mon père est un peu ouf, mais comme je le suis aussi, il se trouve que j’ai une fascination certaine pour David Lynch. Et pourtant si vous avez vu « Eraserhead », vous comprenez à quel point il faut être barré pour rentrer dans l’univers du monsieur.

J’ignorais complètement que Lynch était un artiste si complet et si accompli, je pensais que l’exposition serait focalisée sur l’oeuvre cinématographique, mais il n’en est rien. Et cette expo est simplement géniale ! La Fondation Cartier innove souvent dans son domaine, mais là il faut avouer que la scénographie, les oeuvres et l’atmosphère globale sont extraordinaires. Cela en déroutera certainement plus d’un, mais moi j’ai complètement été sous le « charme ». Il faut dire que David Lynch a été plus que l’artiste invité, mais aussi le maître de cérémonie et l’instigateur de cet ensemble artistique : musique, tableaux, croquis, photographies, images retouchées, salles complètes ou courts-métrages. Bref, vous entrez dans l’univers Lynchien, et vous n’en ressortez pas indemne.

Le rez-de-chaussée est consacré pour moitié à la peinture et à des oeuvres « composites » de l’artiste, tandis que l’autre partie contient une kyrielle de croquis de tout genre (griffonnages de coin de cahier, illustration de scénario ou véritables « petites oeuvres ») ainsi que des peintures d’un autre genre, très sombres et inquiétantes. Il faut dire que tout est à peu près inquiétant dans son oeuvre, et que l’ambiance musicale, créée pour l’occasion, concourt à ce malaise, à cette atmosphère étrange, déroutante et singulière.

Dans la première partie, on trouve les oeuvres plus récentes à priori, même si la chronologie n’est pas du tout respectée dans l’exposition, et elles sont un peu plus colorées même si les thèmes et les représentations restent étranges ou horrifiques. Mais il y a un véritable talent de plasticien dans ces oeuvres, et surtout ce qui est immédiatement frappant c’est l’oeil du cinéaste. David Lynch compose ses tableaux comme des scènes d’un film. Il y dispose des personnages, des costumes, un décor, et même des dialogues qui s’inscrivent sur la toile. La matière est en relief, elle semble parfois vivante ou en putréfaction, il capture alors le mouvement ou l’angoisse avec une impressionnante virtuosité. On y retrouve aussi ses visions un peu déformées et monstrueuses, des corps difformes, des montages et retouches numériques qui amputent de membres ou imaginent des engeances biologiques.

J’ai beaucoup pensé à Francis Bacon pour sa manière de peindre, ses thématiques, sa palette de couleurs et ses personnages monstrueux. La seconde partie est encore plus frappante dans la noirceur employée, et le détachement sensible à la représentation formelle. Les croquis rassemblés montrent le foisonnement créatif incroyable de cet homme, et pose pour moi les limites de notion de folie et d’art. On se demande vraiment si ce type est sain d’esprit pour avoir de telles visions en lui. Et en même temps, son génie créatif est absolument indéniable. On trouve dans ces crobars et autres graffitis quelques oeuvres qui surprennent par leur beauté et leur potentiel.

Au sous-sol, il y a une projection de courts-métrages de l’auteur. On n’a pas bien eu le temps de s’y consacrer, mais ça paraissait bien conforme au nawak Lynchien. Il y avait aussi une série de photographies très belles et fascinantes, notamment celles consacrées au corps ou bien à des parties d’industries ou d’usines désaffectées. J’ai adoré celles, banales au premier abord, qui ont pour sujet de simples façades de maisons de banlieue. Car il choisit de prendre des clichés en hiver, et se focalise sur des bonhommes de neige. La série devient alors plutôt inquiétante, car qu’y a-t-il de plus effrayant que des photos en noir et blanc de bonhommes de neige devant des maisons (sans présence humaine) ? Encore plus glauque, il y a aussi ses montages qui figurent des anomalies anatomiques, réalisés à partir de photos érotiques de la fin du 19e et début du 20e siècle.

Et puis, cerise sur le gâteau, on découvre à la dérobée, une petite salle dans le fond. Et là c’est l’hallu complète ! A partir de ce dessin de David Lynch, les équipes de la Fondation Cartier ont reconstitué le décor correspondant en matériaux réels, et on peut circuler à l’intérieur de ce mobilier bizarre, et ces motifs inusités.

David Lynch, « The Air is on Fire » à la Fondation Cartier

L’impression est fabuleuse, et j’ai particulièrement été accroché par les formes, les couleurs et les objets créés pour l’occasion. En effet, cela m’a irrémédiablement fait penser à l’univers de Tim Burton, et particulièrement aux animations de Beetle Juice. Que ce soient les éléments de décors lorsque Beetle Juice est là, ou sinon plutôt les sculptures hideuses de la belle-mère…

Il y a donc au final beaucoup de choses à voir, et à découvrir dans cette exposition. C’est tout bonnement passionnant !

L’avis des copines : Deedee, La Page Française, Fulgineuse.

David Lynch, « The Air is on Fire » à la Fondation Cartier

6 Commentaires

  1. Veinard! Bon, quoi que Lynch, j’adore le suivre au ciné et niveau musique, mais ses photos ne me font pas ressentir grand chose et ses montages m’amusent mais c’est tout (il y avait un des kits poisson ou poulet?).
    Pour ceux que ça intéresse, ça y est, normalement le coffret saison 2 de twin peaks est dispo. Pas en français bien sur, mais il y a des sous titres anglais. Pour une sortie française, peut être dans 40 ans….:ben:
    Bon, maintenant si Lynch pouvait nous sortir des films un peu plus souvent maintenant….:mur: (surtout que bon, si c’est pour attendre 5 ans et se taper un truc comme Inland empire….:doute:).

  2. Il se trouve que par le plus grand des hasards j’avais prévu de voir l’expo Linch aujourd’hui et j’en reviens. Il faut dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vu les films de Linch pour aborder et apprécier son travail de plasticien même si celle-ci est en parfaite cohérence avec son oeuvre cinématographique. J’ai bien sur pensé à Bacon, mais la palette de Linch est beaucoup plus limitée et sombre. Pour les petit format j’ai senti parfois les influences de Pollock et surtout de Kandinsky et un peu de Dubuffet tout en restant très personnel. Il faut tout de même dire qu’il est conseillé de n’être pas trop dépressif pour attaquer cette extraordinaire exposition tant elle est morbide. Devant certains tableaux je me suis dit que c’était les meilleurs représentations des créatures indicibles de Lovecraft.:-)

  3. Et cette collection de serviettes en papiers et blocs d’hotels gribouillés….
    Depuis moi aussi, après chaque conversation téléphonique où je laisse mon stylo aller, je garde ma feuille précieusement.
    Vous viendrez à mon expo??? :boulet:

  4. cette expo est aussi sublime et passionnante que son dernier film est moche et chiant. A découvrir en nocturne, quand les lettres en néons éclairent la façade en verre de la fondation…

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