L’Evangile de Jimmy

C’est le premier bouquin de Didier van Cauwelaert que je lis, mais cet auteur est loin d’être un newbie. Il a publié pas mal de romans, et a eu le Goncourt en 1994. J’ai beaucoup aimé ce roman-ci en tout cas, et c’est drôle comme il se positionne entre deux livres que j’ai déjà lu. Clairement cette histoire un peu folle d’anticipation, avec son ton irrévérencieux et iconoclaste, fait penser à « En direct du Golgotha » qui m’avait tant plu, où Gore Vidal relisait lui-aussi l’histoire de Jésus. Et pour son style efficace, son récit prenant, son écriture très « américaine », et carrément une bonne partie de l’intrigue de base, j’ai pensé à « Genesis » de John Case (qui est un thriller brillant sur le thème du clonage du Christ à partir d’une relique).

Mais ce bouquin a sa propre âme, par son humour décapant, son anticipation du monde qui est à la fois pertinente, ironique et grinçante, et surtout pour la morale de l’histoire qui sert une magnifique parabole sur le clergé et la « chose » religieuse contemporaine.

(Nous sommes aux USA, en 2026.) Jimmy a 32 ans, il s’occupe de la maintenance de piscines, et il est déprimé car il s’est fait larguer par la femme de sa vie, quelques mois auparavant. Et voilà que d’un jour à l’autre, le FBI débarque dans sa vie. On lui apprend qu’il est le clone du Christ (réalisé à partir du suaire de Turin), et rapidement Jimmy est testé pour ses capacités « miraculeuses » et surtout formé pour devenir un bon messie. Car l’objectif du président des USA est de proclamer que JC est de retour chez eux, et de le faire authentifier par le Vatican.

Voilà un scénario de base tout à fait classique, et le bouquin ne réserve pas de terribles rebondissements ou révélations, mais il est vraiment très drôle, et propose un irrésistible pamphlet contre l’endoctrinement, quel qu’il soit, et les grandes causes de notre monde moderne. En effet, le bouquin commence par la passation de pouvoir entre G. W. Bush et Clinton, et ce dernier lance un dossier à W en lui disant « Ah oui, au fait, nous avons cloné le Christ. » On voit ensuite Bush enterrer le projet, jusqu’à ce que Jimmy refasse surface (il avait été « perdu » enfant et amnésique dans l’incendie du centre qui l’avait créé). Jimmy est retrouvé grâce à son code génétique, qui était surveillé par un dispositif central, alors qu’il va à l’hôpital pour la première fois de sa vie.

Didier van Cauwelaert nous décrit une société légèrement futuriste, avec une vision aussi fantasque qu’inquiétante, et qui fait rire en même temps qu’elle fait trembler, tant elle paraît crédible, voire probable. Un monde où les cancers sont ultragénéralisés, les croyances se muent en sectarismes, le flicage génétique est concret et instauré, la priorité numéro un du gouvernement est la lutte contre l’obésité, et les hommes frôlent l’infertilité complète… Ajoutons à cela un président républicain très conservateur et gay, qui voudrait bien que le Vatican lui fasse une fleur, en l’autorisant à se marier avec son mec… Ah oui oui, ça va loin !

Jimmy lui essaie de trier le bon grain de l’ivraie dans sa découverte des Evangiles, et de son propre destin de messie. Il n’est pas si bon que ça pour les miracles, malgré un arbre mort qui se met à bourgeonner, ou bien une belle propension à améliorer les tanins dans un verre de pinard. Mais toute une équipe travaille d’arrache-pied pour en faire un bon Christ, et le garçon ne tarde pas à trouver sa vocation. Mais tout de même en lisant les textes sacrés, il se prend la tête :

Ca tourne en rond, ça recommence les mêmes scènes, Jésus se répète à plaisir et dès qu’il sort ses paraboles, on se met à pédaler dans le sable. Le principe d’une parabole, c’est de prendre un truc simple que tout le monde comprend, et de le compliquer par des comparaisons jusqu’à ce que qu’on ne sache plus du tout ce que c’est. Le Royaume des Cieux, par exemple, nom savant du Paradis. L’endroit où l’on va quand on est mort et qu’on a été sympa sur Terre. Voilà que ça devient tour à tour un grain de moutarde, un filet de pêche, une pâte à pain et un marchant de perles. Et débrouille-toi pour trouver le chemin.

Ensuite il ressuscite, on change de saint et on se retape l’histoire avec les raccourcis et des nouveaux détails, comme lorsque l’on zappe d’une chaîne à l’autre en retrouvant la même info, couverte par des présentateurs différents à partir des mêmes images. Parfois ils se pompent intégralement, parfois ils divergent, ils en rajoutent ou ils censurent, et la plupart du temps ils font comme si tout le monde savait déjà ce qu’ils disent : ils passent sur l’essentiel, extrapolent au lieu d’approfondir ; résultat on se barbe et on décroche. Ce n’est pas très professionnel, tout ça. De deux choses l’une : ou c’est un recueil de légendes, et ça mérite mieux que ce premier jet qui manque de charme, où ils veulent nous persuader que c’est réel, et alors il faut un minimum de sérieux.

Le coup des pains multipliés par exemple. Si ça a vraiment eu lieu, si à partir de sept croûtons Jésus a nourri cinq mille personnes, ça a quand même dû marquer les témoins et on a forcément fait une enquête pour savoir comment il s’y est pris. Au lieu de nous raconter ça, les quatre reporters disent que voilà, il a rompu les sept pains et ça a suffi pour tout le monde, et on a même ramassé les miettes pour en nourrir encore cinq cents. Moi je dis qu’on se fiche de nous, ou alors on fait exprès de nous cacher les preuves, parce que la foi c’est de croire sans raisons. Encore un truc qui revient beaucoup, ça. Heureux celui qui croit sans avoir vu : le Royaume des Cieux lui appartient. A lui la moutarde, le filet de pêche, la pâte à pain et le marchand de perles.

Et le plus fort dans ce bouquin c’est que ce n’est pas spécialement un libelle contre le message chrétien, au contraire même il me semble qu’il est très bien véhiculé et positivement perçu. C’est plutôt exactement le genre d’enfumage qui pourrait nous arriver !

L

3 Commentaires

  1. Le debut m’avait bien plus, mais la fin m’avait plutot barbé. J’avais été déçu par cette fin serieuse, moralisatrice et deprimante. On y avait perdu l’humour du debut (je repense au president des USA et de son Premier Homme).
    Par contre, le « Genesis » de John Case m’avait bien emballé. :book:

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Petite opération antispam à résoudre : * Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.

:bye: 
:good: 
:negative:  
:scratch: 
:wacko:  
:yahoo: 
B-) 
:heart: 
:rose:   
:-) 
:whistle: 
:yes: 
:cry: 
:mail:   
:-(     
:unsure:  
;-)  
 
Partages