Le cuisinier de Talleyrand

J’avais d’abord lu un premier roman de Jean-Christophe Duchon-Duris qui a écrit quelques romans dans la pure veine de ceux de Jean-François Parot avec Nicolas Le Floch. Mais ce premier opus m’avait un peu déçu, alors que le second (poussé par l’auteur qui avait posté un commentaire) m’avait carrément conquis. Et là j’ai craqué pour ce « cuisinier de Talleyrand » qui ouvre peut-être une série pour un nouvel enquêteur « historique ». Nous ne sommes plus sous Louis XVI, mais quelques dizaines d’années plus tard, en 1814, alors que Napoléon a été vaincu et que les « Alliés » se repartagent l’Europe à Vienne.

Seulement c’est sans compter sur Talleyrand, ce grand homme politique français, aussi admirable que détestable, qui vient aussi à Vienne pour permettre à la France d’éviter les pots cassés. Il emmène avec lui tous ses atouts, même les plus informels, comme une nièce courtisane et incestueuse ou bien son cuisinier, le meilleur du monde, Antonin Carême. Or notre histoire commence par un meurtre, le meurtre du rôtisseur du célèbre cuisinier. Ce crime menace directement toutes les subtiles et délicates actions diplomatiques qui jouent le sort de l’Europe, et rejaillit aussi sur les complexes alliances et les services d’espionnage et de contre-espionnage de tous les états impliqués.

Talleyrand ne peut pas faire de vague, et il accepte donc qu’un détective autrichien, Vladeski, pénètre dans ses cuisines pour enquêter. Ce dernier va entrer dans le monde culinaire de Carême et ne va pas pouvoir résister au charme orphique de la cuisine française du Maître des Maîtres. En attendant, le mystère s’épaissit, on fouille le passé de Carême, et les tractations diplomatiques remettent plus de trouble encore sur l’affaire criminelle. Mais Vladeski tient bon, et il commence à cerner tous les personnages de cette fresque historique qui donne le vertige.

Ah Talleyrand, quelle bonne idée de l’inclure dans un roman comme cela, et surtout de m’enseigner par là même un pan de l’histoire que j’ignorais. Je n’avais en effet aucune idée qu’en 1814, les grands états qui s’étaient alliés contre Napoléon, s’étaient rassemblés au Congrès de Vienne, et y avaient décidé des frontières. En gros, ils se partageaient le gâteau, et la France n’aurait pas du y gagner grand-chose. En définitive, Talleyrand a été tellement habile diplomate qu’il a réussi à s’allier avec l’Autriche et le Royaume-Uni, contre la Prusse et la Russie, tout en défendant les « petits états » qui étaient les perdants de l’histoire. Et il a bien évité que la France perde quoi que ce soit dans lors du Congrès.

Talleyrand est certainement le plus grand retourneur de veste de l’histoire si l’on considère sa carrière :

Ainé d’une famille de la haute noblesse, boiteux, il est orienté vers la carrière ecclésiastique, où il devient prêtre puis évêque. Il abandonne le clergé pendant la Révolution et mène une vie laïque ; il ira jusqu’à se marier. Occupant des postes de pouvoir politique durant la majeure partie de sa vie, il est agent général du clergé sous l’Ancien Régime, député et ambassadeur pendant la Révolution française, ministre des Relations extérieures sous le Directoire, ministre des Affaires étrangères sous le Consulat, ministre des Affaires étrangères sous le Premier Empire, ambassadeur et président du Conseil des ministres sous la Restauration, ambassadeur sous la Monarchie de Juillet, et assiste à quatre couronnements.

Et l’extraordinaire talent de Jean-Christophe Duchon-Doris dans ce roman est de donner autant d’intérêt à l’intrigue policière qu’à la passionnante description des faits historiques et des personnages impliqués. Ainsi Talleyrand apparaît avec toute son intelligence et sa perfidie, et Antonin Carême, qui est vraiment un cuisinier qui a marqué son temps, y revêt le caractère fier et égotiste qu’on lui connaissait alors. Le bouquin est en outre encore très bien écrit, dans cette langue magnifique (et joliment désuète) du 19ème. Le rythme de l’intrigue est parfait, et malgré quelques incohérences ou petites « facilités », on accroche et adhère complètement au déroulement de l’enquête.

Le grand charme du bouquin réside aussi dans l’importance et la qualité des descriptions culinaires, qu’elles soient visuelles ou gustatives ou même tactiles, l’auteur a mis tout ses efforts pour véhiculer des expériences sensorielles que j’ai rarement lu aussi efficaces. On a faim tout le temps en lisant le roman ! Il s’agit vraiment là d’une grande réussite, un livre qui allie un intérêt culturel certain (et pour tous les publics), qui est bourré d’actions et de péripéties, d’une intrigue policière qui tient la route, et de personnages attachants. Vraiment pas mal du tout !

Le cuisinier de Talleyrand - Jean-Christophe Duchon-Doris

5 Commentaires

  1. Ah, Talleyrand… Fascinant personnage. Si tu n’as pas peur des biographies pures, je te recommande celle de Waresquiel, « le Prince immobile », dont j’ai parlé à quelques reprises chez moi. Un bon bouquin pour comprendre ce curieux personnage de Talleyrand.

  2. Ah Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord ! Mon personnage historique préféré. Mais s’il a été effectivement de tous les régimes, c’était pour mieux servir la France. J’abonde dans le sens de Rouge-Cerise, la biographie de Waresquiel est la meilleure éditée à ce jour consacrée au Diable boiteux (merci Guitry).

  3. Je te rejoins complètement sur cette analyse, le livre de Jean-Christophe Duchon Duris dont la trame s’appuie sur différentes intrigues (enquête criminelle, enjeux politiques et diplomatiques, caractères des personnages historiques…) est un ouvrage subtil et raffiné à savourer sans modération. J’ai effectivement eu parfois un peu faim en parcourant les descriptions des menus d’Antonin Carême, c’est manifestement un exercice que l’auteur maîtrise bien mieux que Jean-François Parrot.

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