« Le Mariage de Figaro ou la Folle Journée » à la Comédie Française

Cette pièce m’a définitivement convaincu qu’il fallait que je me mette à sérieusement fréquenter la Comédie Française. Quelle pièce ! Quel jeu, quelle mise en scène, et les costumes, et ces phrases que l’on connaît si bien, et qui, surtout, sonnent encore tellement justes… Ah ce Beaumarchais, quel auteur !

Vraiment je ne me doutais pas que j’aimerais tant cette pièce aujourd’hui. Je l’avais lue au collège je pense, et je n’avais clairement pas la maturité suffisante pour en saisir l’intelligence, la finesse, et tout ce qui en fait encore aujourd’hui un monstre d’originalité, d’irrévérence, de drôlerie et même de libertinage. Dire que le texte date de 1778, n’a été joué la première fois qu’en 1784 tant les censeurs étaient derrière son dos, et en définitive il s’agît toujours à mon avis d’un extraordinaire brûlot sur la politique, les politicards et les aristos. Le tout est en plus servi avec un superbe langage du 18ème, et un humour qui varie de l’aphorisme de haut-vol jusqu’au calembour vulgaire, incroyable !

Et la Comédie Française nous présente là dans son plus bel écrin, cette pièce revue par Christophe Rauck qui a eu le talent de livrer une version à la fois moderne et totalement conforme à la tradition, et ce qu’on attend d’une pièce classique au Français. Il prend des libertés avec la mise en scène, mais suit avec une grande rigueur la narration, les costumes et décors sont parfois fantaisistes et anachroniques mais des touches incessantes d’époque viennent nous recaler dans l’histoire et son contexte (et avec des moyens qu’envient certainement tous les théâtreux), les comédiens et comédiennes réussissent à rendre ces répliques immortelles, comme si elles pouvaient avoir été écrites hier. Brillant, brillant !

D’ailleurs, les trois heures de représentation, qui me faisaient un peu peur, sont passées inaperçues tant j’ai été emballé par le spectacle. C’est pourtant vrai que cette vision un peu « vaudevillesque » de la pièce a du dérouter, mais je pense au contraire que cela lui donne un peu plus de peps, et exploite son énergie originelle dans le bon sens. Ce qui sauve les choses, et même rend l’oeuvre si brillamment interprétée, c’est encore une fois le texte et l’histoire qui descendent en flèche les privilèges des nobles, leurs petitesses et l’injustice sociale qui imprègne ces régimes iniques (dont la condition des femmes qui est aussi dénoncée).

L’intrigue se passe quelques années après le « Barbier de Séville », et on retrouve Figaro, le célèbre valet du comte Almaviva. Rosine est devenue comtesse, et c’est Suzanne, la camériste de la comtesse, que Figaro doit épouser. Seulement le comte, qui est toujours aussi coureur, est à la fois jaloux comme tout et aimerait bien user de son droit de cuissage avec Suzanne. Ajoutez à cela une vieille femme qui avait fait promettre à Figaro de l’épouser, un jeune Chérubin qui veut faire l’amour à tout ce qui porte une robe, et maintes péripéties pour empêcher le comte d’arriver à ses fins. Heureusement Figaro a toujours de bonnes ressources, il est malin et n’a pas sa langue dans sa poche !

Ce qui était notable durant cette pièce, et vraiment très agréable, c’est que les gens riaient énormément et franchement. Il y a tellement de scènes burlesques qui prêtent sérieusement à se gausser, et elles sont rendues avec un comique décomplexé qui faisait plaisir à voir. Et puis tous ces bons mots qui se succèdent, et qui ne peuvent qu’avoir des échos avec notre actualité. Notamment la fameuse :

Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur.

Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs.

Dans une pièce soumise à la censure, c’est merveilleux ! Et encore ces petites remarques sur les privilèges des nobles :

Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie !… Noblesse, fortune, un rang, des places : tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ! Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus…

Ou encore de la politique :

Feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce que l’on ignore… voilà toute la politique.

Mais aussi de l’amour :

En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.

Ou bien du plaisir et de l’épicurisme :

Ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… Avec délices !

Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.

Tout finit par des chansons.

Ou encore de ces petites phrases qu’on voudrait parfois ne pas oublier pour certaines conversations…

Dans le vaste champ de l’intrigue, il faut savoir tout cultiver, jusqu’à la vanité d’un sot.

Ce qui multiplie les libelles est la faiblesse de les craindre ; ce qui fait vendre les sottises est la sottise de les défendre.

Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant.

Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort.

Je me dois de rendre un hommage appuyé aux comédiens et comédiennes qui m’ont impressionné de leurs talents. Michel Vuillermoz, qui est connu au cinéma, était un incroyable comte, et Laurent Stocker un fabuleux Figaro. Mais je me dois surtout d’affirmer mon admiration sans faille et sans borne à Elsa Lepoivre qui interprétait la comtesse. Elle m’a bluffé ! Déjà je l’avais adoré en Infante dans le Cid, mais là encore dans un rôle plutôt secondaire, elle était aussi au-dessus du lot, et je n’ai eu d’yeux que pour elle ! Un clin d’oeil final à Dominique Compagnon qui joue l’huissier, ce dernier est un comédien bien connu des vieux films, et qui déploie là un humour irrésistible.

« Le Mariage de Figaro ou la Folle Journée » à la Comédie Française

2 Commentaires

  1. N’est ce pas qu’elle est chouette, cette pièce? :)
    Moi, ce que j’adore, c’est:

    FIGARO: Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si Madame est incommodée, elle sonnera de son côté; zeste ! en deux pas, tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien; crac ! en trois sauts me voilà rendu.

    SUZANNE: Fort bien ! mais, quand il aura «tinté» le matin pour te donner quelque bonne et longue commission, zeste ! en deux pas il est à ma porte, et crac ! en trois sauts…

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