La nuit vient

L’auteur de ce livre, John Rechy, a été connu aux US pour avoir écrit en 1963 « City of lights », un bouquin dans lequel il évoquait directement sa vie de prostitué gay. Il est un auteur « queer » assez emblématique, et ce roman précis, publié en 1999 (2001 en France), a la particularité de se dérouler pendant l’été 1981, soit quelques mois avant l’épidémie de Sida. C’est donc en cette curieuse période de « relapse », de sortie des années noires de l’épidémie, qu’il sort un bouquin qui narre par le menu la sexualité des gays de Los Angeles « avant ». Et c’était d’autant plus marquant pour moi, que ce bouquin avait été édité par « Le Rayon/Balland », la fameuse collection dirigée par Guillaume Dustan.

Je vais encore jouer les vieilles tatas, mais il se trouve que ces années 1996-2002 correspondent en gros à ma vingtaine, et à mon entrée dans la vie gay parisienne. Je me souviens de ces temps étranges où l’homosexualité a été sur le devant de la scène, comme une énième libération sexuelle, entre les plateaux de Mireille Dumas, la publicité de la Gay Pride et des Drag Queens, ou bien d’un Guillaume Dustan qui choquait à sa manière. Ce dernier avait de quoi choquer avec son attitude si outrancière, mais surtout son goût prononcé pour le barebacking. Je dois avouer que j’avais une grand fascination pour le personnage, et même si j’étais loin d’adhérer à ses idées et ses propos (au contraire même), j’ai suivi de près ses bouquins et son influence dans la littérature et la fameuse « autofiction ».

C’est ainsi que j’ai acheté pas mal des romans « gay » de Balland, mais globalement ce n’était pas terrible… J’avais tout de même beaucoup aimé « Je mange un oeuf » de Nicolas Pages, et « Nicolas Pages » de Dustan, et justement « La nuit vient » de John Rechy. (Il y avait aussi l’étonnante bio de Joey Stefano par Charles Isherwood, chez Balland/Modernes.) Mais revenons à nos moutons !

« La nuit vient » est donc un roman qui se passe juste avant le Sida à Los Angeles. John Rechy y raconte une journée de l’été 1981, en dix chapitres qui s’étalent du matin au soir. Chaque tête de chapitre marque un lieu emblématique de LA qui est un lieu de drague gay de la ville. L’auteur explique comment on s’y rend, et ce qu’il s’y passe… Cette journée est marquée par l’influence du Sant’Ana, ce vent brûlant qui rend fou et qui fait bouillonner les appétits sexuels. Chaque chapitre est construit de la même manière, il s’agit d’une succession de points de vue de personnages identifiés. Ils vivent chacun leur journée, et peu à peu, ils se croisent ou interagissent discrètement les uns avec les autres, jusqu’à l’ultime chapitre qui marque leur rencontre inopinée.

On croise donc les destinées de n personnes, dont Jesse qui est le parfait petit minet qui compte bien célébrer ses 22 ans d’une manière bien spéciale. Il veut s’économiser jusqu’au soir, où là il se fera baiser par un maximum de mec. Buzz, Toro et Linda sont trois hétéros, racailles homophobes du coin, qui traînent dans les quartiers et cassent occasionnellement du pédé. Le père Norris est ce matin même chargé d’une mission particulière par une mère désespérée. Il doit retrouver un « Angel » qui se prostitue sur Hollywood, et qui a un Christ géant et nu tatoué dans le dos. On suit aussi Za-Za (on reconnaît aisément Chi-Chi Larue) et ses comédiens qui sont en train de tourner un film porno en plein air pour un richissime producteur voyeur et ses amis. D’un autre côté, Thomas Watkins est le gay quadragénaire, intello, fan d’opéra par excellence, il recherche l’amour avec un grand A, et va de désillusion en désillusion. Orville est un gay black qui assume son côté bourgeois, tout en voulant éviter les petits blancs qui ne fantasment que sur sa couleur de peau. Paul et Stanley sont en couple depuis quelques années. Mais Paul est fidèle, et il endure un petit ami qui vit ouvertement son libertinage sexuel. Nick est hétéro, mais il tapine pour quelques dollars sur les boulevards de LA. Clint est un quadra sexy et à tendance SM qui est dans son hôtel, et se remémore ses nuits chaudes et cuirs à New York. Ernie est une gym queen qui ne vit que pour la beauté de son corps body-buildée, et a un sérieux problème avec la taille de son sexe… Mitch et Heater sont deux hétéros en couple, mais bon elle regarde un peu trop les nanas, et lui les mecs. Dave, enfin, est l’archétype du gay viril et dominateur qui cherche la proie de son futur fantasme.

Dave croise Jesse, la boucle est blouclée. Les personnages commencent à se rencontrer, se frôler, se bousculer, dans un véritable « Short-Cuts » gay, et tous les chapitres se composent de ces 12 points de vue qui font évoluer le récit. Tout est clairement structuré et expliqué, donc on est jamais perdu, et les moments où les protagonistes sont en contact sont très plaisants pour le lecteur, qui a eut le temps de faire connaissance de chacun d’eux.

La première remarque sur ce roman est déjà qu’il est incroyablement bandant. Je dois vraiment donner cette qualité à John Rechy, il sait faire bander son lecteur dans le métro le matin en allant au boulot. Car les récits tournent tous autour de personnages qui sont tous affolés par cette journée de chaleur, et surtout dans une culture gay qui est basée sur la sexualité et son exercice débridée.

Au-delà de l’histoire et de son caractère sympathiquement érotique, tout l’intérêt tient dans les multiples portraits de gays qu’il dépeint ici. On a vraiment un éventail incroyablement complet et assez authentique des « typologies de gays » qu’on pourrait encore aujourd’hui trouver dans le Marais à Paris. Evidemment, l’auteur se sert pour cela de toutes les caricatures qu’il connaît, mais en en servant autant, il arrive finalement à nous faire voir une galerie assez représentative. Ce que j’apprécie dans cela, c’est qu’il ne juge pas ses personnages. Ok, ce n’est pas le portrait le plus reluisant qui soit, mais au moins on en a une description de toutes ses facettes, autant dans le minet qui veut se faire défoncer, que le quadra SM, celui qui est dépressif et malheureux, la gym-queen à petite bite, l’hétéro refoulé, le prostitué ou bien encore l’acteur porno.

Grâce à tous ces points de vue, John Rechy peut aussi jouer sur tous les sentiments, et nous servir d’un côté une histoire d’amour, de l’autre un plan cul, ou encore une bouffonnerie lors du tournage avec Za-Za, ou une improbable quête mystique du curé, etc. Du coup, ce qu’on peut prendre au premier abord pour un roman assez basique et « simpliste » revêt, à mon sens, des qualités bien plus saillantes.

Je ne sais pas pourquoi John Rechy a écrit un bouquin pareil à cette période… Voulait-il marquer une similitude aux moeurs de l’époque, et à ceux de maintenant ? Ou bien dénoncer des dérives qui ont été en grande partie normaliser par notre époque plus puritaine ? Ou au contraire exprime-t-il un regret de cet âge d’or du sexe libre et débridé ? La conclusion du roman ouvre sur encore plus de questionnements, voire de remises en question…

Malheureusement, je vois que le bouquin n’est disponible qu’en occasion… Pourtant, il me paraît être un « must read » pour tous les homos, et au moins une bonne occasion de lire d’excellents passages de cul bien meilleurs que ceux de la littérature spécialisée. Et encore une fois, je vois dans ce roman une finesse bien plus intellectuelle et sociologique, que ce qu’il peut faire croire au premier abord.

La nuit vient - John Rechy

5 Commentaires

  1. Bon, ben tu l’as bien donné envie de le lire. Je viens de le commander, d’occase en effet (mais on le trouve aussi neuf, sur mamazon. T’as intérêt à avoir raison, sinon je te lynche :)

  2. Je ne connaissais pas ce livre, et tu m’as bien tenté. L’histoire me fait penser à celle de Hustler White, de Bruce LaBruce, qui racontait la journée d’un hustler à L.A., avec aussi une typologie de gays assez bien réussie. Et qui, en plus d’être sacrément bandant, avait aussi une (fine) portée sociologique.

  3. Sur un sujet assez proche, mais déja plus dans l’ère sida, « Au bord du gouffre » de David Wojnarowicz se classe dans mes bouquins de référence…

    C’est un ensemble de textes qui traitent en vrac d’art (et de façon intelligente, ce qui est encore plus rare), de politique, de cul ou simplement de rien, mais avec une écriture d’une beauté à tomber par terre… et ce malgré le filtre de la traduction…

  4. Je ne connaissais pas ce livre que je vais essayer de me procurer, j’ai découvert L.A. en 1980… Cité de la nuit est un très grand livre qui est dans la même « couleur » que le film Macadam cow boy. C’est curieux qu’un écrivain aussi important que Rechy soit aussi méconnu en France.

  5. « Cité de la nuit » est un de mes romans préférés … chose étonnante, parce que je n’ai jamais plus le finir, bloquant sur le chapitre « Draps blancs » où quelque chose m’affole et me bloque … Néanmoins, ce roman figure au panthéon de mes livres préférés, bien que ma culture livresque soit imparfaite et chaotique (cahotique ?) …
    Je vais donc dès que possible me procurer ce roman dont tu parles si bien et vraisemblablement le dévorer …
    Merci à toi !:-)

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