L'engeance est un plat qui se mange froid

Hier midi, Gilda est venue déjeuner avec moi à Boulogne. On fait ça de temps en temps, et c’est très plaisant de se croiser ainsi, et de papoter pendant une heure. Nous nous lisons mutuellement depuis quelques années, mais finalement nous nous connaissons peu, et à chaque rencontre c’est l’occasion de se dévoiler un peu plus.

Je ne sais plus comment, nous avons parlé de nos études, de nos familles et de ce qui nous avait poussé à faire telle ou telle chose. Quand j’évoque ce qui m’a encouragé à faire des études, à persévérer alors que tous les autres membres de ma famille n’ont pas même le bac, les gens ont du mal à le croire. Car je me rappelle exactement avoir subi les mêmes découragements pour l’école que mes coreligionnaires, ce même atavisme prolétaire qui met très tôt dans la tête ce « C’est pas pour toi. ». Et cela est encore renforcé par des parents laxistes ou des ridicules « Tu seras avocat mon fils. ». Les jalousies de certains aussi qui me regardaient d’un mauvais oeil et qui susurraient : « Encore des études ? » comme si j’étais une feignasse. Si si, ça existe. Je me remémore parfaitement l’envie d’arrêter le collège par exemple, et cette étrange autopersuasion de l’inutilité d’étudier.

Mais alors que l’adolescence pointait le bout de son nez, à peu près au début de la cinquième pour moi, j’ai commencé à vaguement comprendre ce que j’étais. Et c’était très clair, j’étais une engeance. Une monstruosité, un anormal, une horreur, une honte et je finirais probablement détesté de tous, et surtout de ceux qui me montraient le plus d’amour, de ceux que j’aimais le plus au monde, papa et maman. Oui c’est à peu près l’idée que j’avais de moi à l’époque, et ce curieux souvenir, cette impression prégnante, me procure encore des frissons d’angoisse quand j’y repense.

C’est aussi à peu près à cette époque que je voulais mourir, je voulais disparaître, et je voyais d’un oeil assez heureux la possibilité de passer l’arme à gauche, juste pour éviter une vie trop difficile, un présent insupportable et un futur que je ne voyais qu’en noir. Le suicide chez les ados ? Oh comme je le comprends, comme je n’ai pas une minute oublié les affres et le spleen de cette funeste période.

Et tout cela vous l’aurez compris était simplement lié au fait d’être pédé. Rien d’autre en fait. Car ça allait vraiment bien pour moi, je ne suis même pas d’une famille homophobe (j’ai même un oncle homo), et je n’avais aucune raison concrète de m’en faire. Mais vous savez bien, à cet âge, la raison…

J’étais donc une engeance, mais il y avait un truc qui était plus fort que cela, c’était l’amour que je portais à mes parents. Et mon principal problème, mon unique problème, était que j’allais les décevoir, j’allais être leur honte et leur fardeau, ils n’allaient certainement plus m’aimer. Alors il ne restait qu’une chose, je devais les rendre fiers de mes études. Je sentais que c’était un domaine dans lequel je pouvais tirer mon épingle, et qui ne dépendait vraiment que de moi (j’étais déjà très porté sur Marc-Aurèle sans le savoir). Et je ressentais leur anxiété pour notre futur à mon frangin et moi, et comme ils étaient contents quand nous réussissions.

Eh bien, c’est la seule chose qui m’a motivé toutes ces années. Il y a eu d’ailleurs un vrai changement dans mon comportement au collège, et j’ai accumulé les « félicitations » et les bonnes notes pendant les cinq années suivantes. Tout ce qui importait c’était le sourire de mes parents, leurs gentils mots et quand je les entendais m’évoquer à leurs collègues ou amis. Après le bac, j’ai grandi aussi (enfin !!), et peu à peu je me suis détaché de ce principe un peu réducteur. Je suis sérieusement devenu pédé, et juste très fier de moi. Enfin « moi », je pouvais voir l’avenir avec un peu plus d’optimisme et de sérénité.

Je conserve tout de même cette empreinte de l’adolescence, et j’ai toujours ce satané besoin de reconnaissance de mes parents. Heureusement, ils ne sont pas avares de preuves de leur considération et fierté de leur fiston. Et ce trait, cette névrose, n’est pas étranger du tout au choix d’entreprises dans lesquelles je suis allé. Il fallait que ce soit quelque-chose qui leur plaise, qui les rassure et qui les enorgueillisse encore. J’ai réussi à me faire violence et à lutter contre cela, mais j’avoue que j’ai du mal, et que c’est une de mes facéties les plus difficiles à contrôler.

Avec le recul, tout cela me donne le vertige. J’ai étudié parce que je voulais que mes parents continuent à m’aimer, parce que mon homosexualité allait les faire me détester. Je suis très heureux aujourd’hui, et d’avoir fait des études, et d’être pédé. Donc c’est aussi cette béquille, cette bizarrerie, qui m’a rendu plus fort, qui a contribué à mon émancipation (Alléluia !). Sinon… mais avec des si !

Je me dis que j’ai au moins eu cette chance, alors que tant se donnent encore la mort de désespoir. Je suis heureux d’une chose en tout cas, c’est de ne pas oublier, d’avoir réussi à fixer les émotions et quelques ressentis de mes vertes années (mon premier « affect » date du CP). Tout cela est tellement utile pour mieux se construire, mieux se connaître, conserver son humilité, et éviter de juger autrui à l’emporte-pièces. Scripta manent.

20 Commentaires

  1. …et dire que moi ce qui me donnait des envies de suicide, c’était Mylène Farmer (époque Ainsi sois-je)…

    ouais… ok… :-)
    …sérieusement y’avait pas qu’elle… y’avait surtout que je me prenais en pleine gueule la médiocrité de mes parents, en train de divorcer et de devenir des simples imbéciles qui se déchirent parce qu’ils n’assumaient pas leurs échecs…
    Du coup, le fait que je sois pédé, franchement, c’était pas un drame, même plutôt une fierté (déjà Pride) et puis de toute façon y’avait mon boulanger qui était là pour me montrer combien on pouvait s’faire du bien avec une bite (et une belle) !

    Faire plaisir à ses parents !! Pfff… :-)

  2. Tandis que moi j’avais tellement l’impression que la seule chose qui comptait pour mes parents, c’était mes notes (et que maman puisse se la jouer auprès de ses copines) que j’ai commencé à avoir des mauvaises notes au collège, pour voir s’ ils m’aimeraient encore (je n’ai pas été déçue du voyage!)

  3. Du grand Matoo !

    C’est « à cause » d’un post de cette même veine que je lis ton blog tous les jours depuis déjà quelques années.

    Bises,

    Bruno (qui bosse aussi Pte de St Cloud et qui adorerais déjeuner un jour avec toi, même si moi je n’ai pas de blog)

  4. C’est intéressant ce que tu dis. D’après plusieurs études (cf. Réflexions sur la question gay de Didier Eribon), les pédés auraient en moyenne un diplôme plus élevé que les hétéros : non parce qu’ils sont plus intelligents, mais parce que la situation les y aurait poussé pour compenser, pour se protéger…

  5. Tiens c marrant moi j’ai eu le raisonnement inverse
    Si j’étais mauvais en classe, intenable et fugueur, c’était pour leur dire « fuck je vous emmerde je suis différent je suis pd ».
    Bref, tout faire pour attirer l’attention et montrer sa différence : non je ne renterai pas dans votre systeme ou shéma de valeur.

    N’empeche, si l’acceptation est arrivé apres, c’est en corrélation directe avec ma « reussite » professionnelle. PD et cadre ok, pd et coiffeur faut pas pousser maman dans les orties.

  6. Je rejoins un peu l’avis général.
    Pourquoi fait-on des études ? Par goût certainement… Mais sûrement aussi pour assouvir une vengeance personnelle, se prouver quelque chose, signe d’un mal-être et d’un besoin de reconnaissance (et peut être aussi d’une quête de soi : « je suis capable de »).
    Durant mon long travail de thèse auquel j’espère mettre bientôt un point final, je me suis posé à de nombreuses reprises cette question : mais pourquoi suis-je là ? Pour la carrière et être maître de conférence un beau jour ? Non, pas vraiment. Je me rends compte que ces honneurs n’ont que peu d’impact et que finalement la poursuite de mes études au delà du raisonnable n’est qu’une sorte de thérapie, pour me laver de mes angoisses, apprendre qui je suis vraiment, à vivre avec, et prouver au reste du monde (et à moi même) que je ne vaux pas moins qu’eux.

    Boudu… Ch’uis con défois… ^^
    C’est grave docteur ?

    PS : très joli billet que tu nous livres là.

  7. Bel article… du moins, je compatis à cette envie de « plaire » à sa famille, ne pas décevoir. Après tout, on oublie peut être tous ça, mais on sort du ventre de notre mère.
    Je me demande en même temps si tu n’avais, à cet âge, pas peur de décevoir tes parents car ils ont essayés au mieux de te pousser vers la réussite ? Peur de contrecarrer les plans de tes parents, peut-être ?

  8. Merci Matoo.

    Je te lis seulement aujourd’hui (aux dimanche calmes je tente de rattraper mes retards), et oui j’y ai repensé depuis, à notre conversation, à ce que tu disais, parce qu’il y a là quelque chose d’important, au delà de nos propres existences, et tant d’autres qui dans des cas voisins, même encore maintenant, ne s’en sortent pas.

    La suite quand tu veux [sourire].

  9. Tout ce que j’aime! Quand je vois les efforts que certains font pour que les ados n’aient jamais ce genre de difficultés dues à leur sexualité… Au contraire, ça peut avoir des conséquences très positives et ça n’empêche pas de finir par s’accepter une fois que la maturité suffisante est atteinte.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Petite opération antispam à résoudre : * Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.

:bye: 
:good: 
:negative:  
:scratch: 
:wacko:  
:yahoo: 
B-) 
:heart: 
:rose:   
:-) 
:whistle: 
:yes: 
:cry: 
:mail:   
:-(     
:unsure:  
;-)  
 
Partages