Alan Turing, l'homme qui a croqué la pomme

Je n’ai pas bien compris quand j’ai acheté ce bouquin, si c’était une biographie ou un roman. Et ce qui est drôle, c’est qu’après la lecture, c’est une impression des deux genres qui s’en dégage. Le nom de Turing m’était familier comme étant lié aux balbutiements théoriques de l’informatique. Mais rien de plus, sinon le fameux « test de Turing » qui permet de distinguer l’homme de la machine (comme mon petit code pour les commentaires en est une illustration, on appelle d’ailleurs ça un CAPTCHA : Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart).

Et il y a peu de temps, j’ai découvert (tout bêtement en surfant sur wikipédia sur la définition du « test de Turing ») que cet homme était un homosexuel célèbre, et dont la vie avait été bien compliquée à cause de cela, un homme aujourd’hui considéré comme un génie, et enfin un homme, fan de Blanche-Neige, qui s’est suicidé à 42 ans en croquant dans une pomme qu’il avait imbibé de cyanure. Tout cela fait que j’ai eu une énorme envie de lire ce bouquin de Laurent Lemire. Et avant cela, de manière assez ironique, j’ai « connu » un autre Alan, le héros du Magasin des Suicides que j’ai récemment lu. Le gamin était prénommé ainsi comme Turing pour son original suicide.

Globalement, j’ai beaucoup aimé ce livre, et j’en ai beaucoup appris sur cet incroyable destin d’Alan Turing. Laurent Lemire raconte chronologiquement tout l’histoire d’Alan Turing, de son enfance à sa mort, en passant par ses travaux décisifs dans le décryptage des messages d’Enigma pendant la seconde guerre mondiale, ses recherches dans le domaine qui va devenir l’informatique, ses performances au marathon, ou bien la manière dont il vit son homosexualité. Il conclut sur une légende urbaine bien controversée, en effet Apple aurait un logo qui serait un hommage à Alan Turing (une pomme croquée aux couleurs gay).

Tout cela se lit très facilement, et la plume de Laurent Lemire est plutôt alerte et agréable. Le seul hic dans tout cela, c’est que l’auteur flirte entre la biographie assez documentée et prosaïque, avec pas mal de vulgarisation, et le roman avec des digressions qui vont peut-être un poil trop loin. Et j’ai été un peu frustré car j’aurais absolument adoré que cela donne lieu à un roman, et croyez-moi il y a de la matière… Alors qu’en terme de précisions scientifiques, je pense que des gens un peu versés en mathématiques ou logique peuvent trouver cela léger et superficiel, ou même penser que les opinions personnelles de Laurent Lemire imprègnent un peu trop son « exposé ».

J’ai beaucoup accroché au bouquin aussi parce que l’auteur s’implique dans ce qu’il écrit. On suit alors son attachement au personnage, et son indignation lorsque Turing est persécuté ou condamné pour son homosexualité, ou même la perte d’un génie et le fait qu’il reste encore aujourd’hui un presque inconnu du grand public. Et il y a cette histoire en elle-même qui ne peut laisser insensible, et surtout si on est homo soi-même. Alan Turing a souffert toute sa vie, et s’est senti anormal pendant très longtemps, à se défouler dans le sport pour éviter de mauvaises pensées. Il a été mis à l’écart, et été considéré comme un potentiel espion de ce fait aussi. Ses histoires ou frasques ne lui ont pas apporté de véritables réconforts, et l’ont même mené jusqu’aux tribunaux. Il a du subir un traitement hormonal qui lui a fait pousser des seins, et l’a privé de victoires sportives (c’était un marathonien hors-pair). Et dans tout cela, il est le briseur des codes de la machine Enigma, l’inventeur reconnu de l’informatique et de l’ordinateur (de la notion de programme et d’algorithme notamment), et un membre de la Royal Society. Tombé pour le même motif et sous le coup de la même loi qu’Oscar Wilde, la justice anglaise va encore plus l’ostraciser. Il se suicide en 1954 de cette incroyable manière : en mangeant une pomme au cyanure !

Je pense que l’on verra un film américain un de ces quatre qui reprendra l’histoire d’Alan Turing, comme Harvey Milk prochainement par exemple. Mais c’est peut-être une histoire un peu trop triste et réaliste pour Hollywood… En tout cas, c’est dommage que cet homme soit si peu connu, lui, son oeuvre et son destin.

Alan Turing, l'homme qui a croqué la pomme - Laurent Lemire

14 Commentaires

  1. Bon, bah ma connaissance de l’histoire de Turing se limitait globalement à quelques éléments décrits ici. Je ne sais pas si cela me tiendrait en haleine pendant 150 pages (combien de pages fait le roman/essai de Lemire?), mais il est vrai que son histoire inspire de la sympathie et un peu (beaucoup) de révolte!

    PS: mon code à quatre chiffre pour t’éviter du spam c’est le 7777. Je me demande si c’est pas un fake, du coup… :gne:

  2. Pour aller plus loin sur Turing, voir le livre d’Andrew Hodges, Alan Turing: the enigma, une (grosse) biographie passionnante. cf. http://www.turing.org.uk/book/

    La vie de Turing a fait également l’objet d’un téléfilm, Breaking the code. cf. http://www.imdb.com/title/tt0115749

    La cause de la mort de Turing est controversée. L’hypothèse du suicide est la plus probable (notamment à cause de la référence à Blanche Neige), mais un accident n’est pas à exclure (il faisait des expériences chimiques à cette époque là), et certains parlent d’un complot visant à l’assassiner… La pomme en question n’ayant jamais été analysée, difficile d’être certain.

    Turing était un génie et il est mort bien trop tôt…

    Turing believes machines think;
    Turing lies with men;
    Therefore machines do not think.
    — Alan Mathison Turing (1912-1954)

  3. il n’était pas complètement inconnue … j’avais lu les minutes de son procès pour homosexualité ( un peu comme Wilde ) et l’histoire de la pomme et du cyanure et le fait que Jobs avait repris le symbole pour la marque !

  4. Remarque sur le test de Turing : il existe une sorte de « bot » nommé ELIZA qui essaye de passer à succès le test. Bon, c’est loin d’être le cas, mais si vous voulez tester une version d’ELIZA, c’est ici (demande un client Java) : http://www.chayden.net/eliza/Eliza.html.
    Il existe également un jeu dont le but est de dialoguer avec les personnages, un peu comme le « bot » ELIZA, en mieux fichu : Façade. Celui-ci est gratuit et existe sur Mac & PC : http://www.interactivestory.net/.
    Désolé si ce commentaire fait publicitaire, c’est juste des expériences liées à ce que Turing a, en autre, recherché à faire.

  5. Perso, l’histoire du « suicide » de Turing m’a toujours laissé « perplexe ». Subjectivement, j’ai tendance à croire qu’ON l’a « suicidé », mais c’est subjectif ;-)
    Sinon j’ai connu quelqu’un qui disait que OuinnDaube était pour les nuls, Mac pour les « blondes » et Unix/Linux pour les gens bien… avantagés par la nature…:book:

  6. Salut ! Figure-toi qu’il y a cinq ans j’ai été Professeur Principal d’une classe de collège ; afin d’éviter de donner des numéros aux classes, nous devions leur faire choisir un nom célèbre (pour les 4ème, il fallait des noms demathématiciens). La règle était que le nom de ce mathématicien devait commencer par la première lettre du nom de famille du P.P. Comme je trouvais cette dernière règle idiote et que je désirais profiter de l’occasion pour démonter certains clichés (sexistes et homophobes), j’ai sciemment opté pour que mes élèves choisissent entre trois mathématiciennes (Ada Lovelace, Sophie Germain et Emily Noether), Alan Turing (histoire de montrer que je me fichais des ragots sur mon compte et que tous les pédés ne sont pas coiffeurs ou dans la déco) et un autre plus classique. Les gamins (20 gars et 4 filles)devaient faire des recherches et débattre de leur choix. Dans un environnement peu gay-friendly et assez sexiste, c’était un peu provoc (comme n’ont pas manqué de me faire remarquer certains collègues…). Finalement, le choix s’est fait entre Turing et Lovelace — et c’est le premier qui l’a emporté. J’ai été très fier qu’ils aient été capable de dépasser le « rrho, c’était un pédé! » et que le choix final ce soit fait entre un homme et une femme. Pour la petite histoire, j’ai appris bien plus tard qu’une des raisons de leur choix final (mais heureusement pas la seule !) avait été que Turing ça ressemblait à « tuning » — et dans la partie du Bassin Minier où je bossais, avoir une voiture « tunée », c’était le summum de la coolitude:petard: Pour ma part, j’avais découvert Turing à Manchester pendant mon année d’études là-bas. De plus, si tu cherches sur Youtube, il me semble qu’on peut y visionner une série que la BBC avait tournée sur sa vie.

  7. A propos du logo d’Apple, la POMME serait celle mordue par TURING, et ses couleurs (apparues à la fin des années 1970) seraient celles du drapeau arc-en-ciel[ gay ]. Cependant, « l’hommage présumé » a toujours été démenti par Apple, le drapeau arc-en-ciel étant postérieur au logo, et la pomme faisant référence à NEWTON.
    Le logo original d’Apple représentait d’ailleurs NEWTON au pied du pommier.
    :book:

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