Les bébés de la consigne automatique (Ryû Murakami)

L’image que j’ai du Japon est toujours très contrastée, et représente bien ce qui nous en parvient. On a d’un côté la vision d’une société organisée, policée, hiérarchique et confucianiste, mais de l’autre une grande originalité notamment artistique, un côté déjanté et urbain, et une culture qui a notamment donné les mangas. Seulement dans les livres ou les films, on ne voit pas beaucoup ces facettes plus « décalées ». C’est pourtant exactement ce que fait ce bouquin de Ryû Murakami. En cela, il m’a un peu fait l’effet du film « The taste of tea », même si le thème est complètement différent. On trouve des personnages, des situations et des moeurs qui bouleversent la classique mise des oeuvres japonaises (en tout cas celles que je connais).

Hashi et Kiku sont deux orphelins, deux bébés trouvés dans des casiers de consignes automatiques, sauvés par miracle, qui vont être élevés par la même famille, comme deux frères. Le livre retrace leur parcours, et leur survie dans une jungle urbaine dangereuse et quasi-vénéneuse, aux prises avec leurs névroses et une sorte de funeste destinée. Hashi, le plus « faible », se retrouve à se prostituer dans les quartiers chauds et malfamés de Tokyo, avant de devenir une immense star du rock. Kiku lui devient champion de saut à la perche, se lie amoureusement à une curieuse jeune fille qui élève un crocodile, avant d’être accusé de parricide et d’être jeté en prison. Et bien évidemment, tout cela ne se finit pas bien du tout.

Le récit est acre et acide, il brûle les yeux par sa violence, et il jette ça et là les bouts de vie de ces enfants maltraités : abandon, violence, prostitution, drogue… On dirait du Bret Easton Ellis souvent par la crudité des descriptions et la véhémence de certaines scènes, mais moi j’ai plutôt trouvé du John Irving dans tout cela, ou plus exactement du « Monde selon Garp ». En effet, ce double récit qui nous entraîne dans une vision « réaliste » et très dure du Japon m’a un peu fait penser à la vie de Garp. On assiste à des moments très pénibles et de souffrance, et d’autres complètement barrés et déjantés, avec un parcours semés de rencontres surréalistes, et parfois absurdes. En tout cas le Japon en prend pour son grade, et la morale aussi par la même occasion. Ryû Murakami nous jette à la gueule la pauvreté, la bêtise et le crime, mais il n’oublie pas non plus l’amour et la fraternité, et fignole un roman qui explore ainsi la passion dans toutes ses extrémités.

L’écriture est superbe et chirurgicale, et l’auteur ne lésine pas sur les détails qui nous font mieux partager et appréhender les pensées de ses héros. Ainsi on ne ressort pas indemne d’une telle lecture, d’une telle plongée dans ce Tokyo, qui est tout sauf une image d’Épinal. Et tout au long de la narration, l’abandon, comme premier stigmate des deux protagonistes, résonne à chaque étape de leur construction, à chaque tentative d’émancipation. Le souvenir du casier de la consigne automatique, et des quelques éléments tangibles qui les lient à leur mère (des fleurs séchées pour l’un, un magazine d’une marque pour l’autre…), sont autant de trous noirs, un vortex à la force d’attraction irrésistible qui les entraîne irrémédiablement à leur perte.

Le roman est sorti en 1980 au Japon, et je me demande bien quel en a été son accueil à l’époque… Je n’ai pas réussi à en lire grand-chose au final. En tout cas, Ryû Murakami est considéré comme l’un des plus important auteurs japonais contemporains, et je comprends maintenant pourquoi.

Les bébés de la consigne automatique (Ryû Murakami)

4 Commentaires

  1. « La course au mouton sauvage » et « Kafka sur le rivage » sont très bien, aussi.
    Des descriptions très précises, très réelles, mais qui sont toujours à la limite de verser dans le fantastique et le surréaliste, c’est un peu sa marque de fabrique.
    J’en profite pour te souhaiter mes meilleurs voeux!

  2. attention…il y a deux Murakami..celui que tu cites (que je n’ai jamais lu) et Haruki Murakami, auteur de « Kafka sur le rivage », « la course aux moutons sauvages », « les amants du spoutnik », « au sud de la frontière , à l’ouest du soleil »(ce dernier étant le plus accessible, et sans doute mon référé)….etc…c’est un auteur prodigieux à mo sens, qu’i faut lire , et pour lequel il faut accepter de se laser porter dans son univers magique et onirique..j’adore

  3. Arghhh! :gene:
    Les bébés sont de Ryu, et non d’Haruki.
    Je suis d’autant plus nul que j’avais acheté « Miso Soup », de Ryu, en croyant déjà que c’était Haruki…
    La preuve que ça ne s’arrange pas avec les années!

    (Cela dit en passant, j’avais bien aimé « Miso Soup »)

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