Je suis né un jour bleu (Daniel Tammet)

Daniel Tammet est un anglais qui est connu pour avoir des capacités mentales assez extraordinaires, tout en étant atteint d’une forme particulière d’autisme. Une sorte de Rainman mais beaucoup moins socialement handicapé, et ce livre est son autobiographie. Lorsqu’on connaît ce garçon, pour l’avoir vu sur des plateaux de télévision (en France notamment), on retient brièvement cette histoire de mémoire prodigieuse, de récitation de milliers de décimales de pi (22 514 pour être exact), et globalement ce sobriquet d’homme-ordinateur.

Après avoir lu ce bouquin, et c’est son extrême valeur, on est seulement marqué par sa sensibilité, sa finesse et son incroyable regard rétrospectif (et introspectif). Fini le phénomène de foire vaguement intéressant, et on retient alors son nom et son parcours. Daniel Tammet, un homme de bientôt trente ans, touché par le syndrome d’Asperger, qui a une activité professionnelle, qui est gay et mène une vie amoureuse épanouie avec son compagnon Neil.

Le livre est passionnant parce qu’il raconte une histoire vraie et vraiment palpitante, mais aussi parce que son auteur, et le héros principal du bouquin, est d’une touchante sincérité. Evidemment ce n’est pas de la grande littérature, et on retrouve dans le style de Daniel Tammet toute sa rigueur mathématique et son immense préciosité à poser les choses, à décrire les situations et à construire méthodiquement phrases, paragraphes, chapitres. Les faits parlent simplement pour lui, et achèvent rapidement de nous détacher de l’homme-ordinateur pour nous attacher tout à fait à la vie de ce garçon, somme toute ordinaire.

Un des éléments les plus émouvants est certainement l’évocation constante de la famille et de l’entourage familial, qui n’a été pour Daniel Tammet que soutiens, encouragements et énormément d’amour. Il s’agit d’une famille très nombreuse, car l’auteur est l’ainé de 9 enfants, mais il décrit toute la complexité et le bonheur d’une telle fratrie, malgré une situation financière précaire. En tant qu’autiste, il avait à la fois besoin d’un certain respect de ses « rituels » mais aussi beaucoup de « stimulations », et cette famille lui a apporté un peu de tout cela. J’aime beaucoup quand il explique que ce n’était pas évident d’être l’ainé de tous alors qu’il était plutôt fragile en comparaison de ses cadets, mais il avait un pouvoir de grand-frère indiscutable : Il pouvait leur lire des histoires !!

Il est aussi assez cocasse de découvrir que l’ordinateur et surtout l’internet est perçu par Daniel Tammet comme un outil majeur de son émancipation. En effet, c’est pour lui un moyen de travailler sans contrainte horaire ou des collègues, ce qui serait presque impossible avec sa « maladie », tandis qu’il n’aurait jamais fait la connaissance de son petit-ami sans ce moyen. C’est marquant de lire une chose pareille car c’est à peu près diamétralement opposé à la classique diabolisation du réseau, qui déshumanise et empêche de s’ouvrir aux autres (ce qui est une grosse connerie…).

Ce qui est fascinant pour moi chez Daniel Tammet, c’est cette faculté de se raconter ainsi après avoir décrit toutes les difficultés qu’il a pour l’empathie, pour comprendre notre monde, et pour réussir à y survivre. Il doit sans arrêt faire des efforts pour décoder ce qui nous paraît naturel et inné, il doit aussi maîtriser ses peurs paniques qui sont nombreuses et complexes. On a du coup l’impression qu’il utilise son intelligence aussi comme bouclier contre notre monde, et comme tampon pour rationaliser et donc rendre digestes à son cerveau des informations qui rendent certains autistes totalement « hors-service ». Sa lucidité sur les choses, sur son évolution et les différentes étapes qui l’ont amené à écrire ce bouquin, est remarquable. Inutile de dire que j’ai été bouleversé par le livre et le garçon…

La facette autiste-savant qui est la véritable figure de proue de tout le plan de com du bouquin n’est évidement pas à mettre de côté. C’est aussi pour cela qu’on connaît Daniel Tammet, pour avoir notamment voulu faire connaître l’autisme en récitant ces 22 514 décimales de pi en public. Et ensuite, en réalisant le challenge d’apprendre l’islandais en quelques jours, car Daniel Tammet est diablement doué dans l’apprentissage des langues. Mais le plus intéressant, c’est plutôt d’apprendre qu’il utilise ses capacités synesthésiques pour réaliser tous ces prodiges. Car comme Kandinsky peignait des sons et des couleurs, l’auteur nous explique qu’il voit les nombres, et que les calculs qu’il effectue ne sont que des combinaisons de formes et de couleurs. Il fait de même pour retenir les décimales de pi, ou bien les mots de vocabulaire d’une langue étrangère. Il est donc « né un jour bleu », car le mercredi est de couleur bleu.

Enfin, Daniel Tammet est gay, et chrétien. Carrément ! Il évoque encore une fois de manière très didactique et simple ces deux faits. Même si le second me paraît toujours fort surréaliste (huhu), le premier me parle plus, et sa démarche est d’autant plus touchante et percutante. En même temps, tout se fait chez lui par pur examen logique, donc dès le moment où il a « déduit » cet état de fait, il ne s’agissait pas vraiment d’un problème.

Je vous conseille vivement ce bouquin, il se lit très rapidement et est assez « facile », mais son contenu recèle une richesse insoupçonnée. En le lisant au delà du simple phénomène, Daniel Tammet nous découvre aussi une partie de son monde intérieur. Et de la même manière qu’il fait les efforts pour communiquer avec nous, il nous invite aussi à partager ses visions colorées du monde.

Je suis né un jour bleu (Daniel Tammet)

6 Commentaires

  1. j’ai vu le documentaire sur youtube « the boy with the incredible brain » il y a quelques mois (il y est toujours) et ça m’a donné envie de lire le livre. très impressionnant, surtout l’idée de « voir », de « resentir » les chiffres comme des couleurs, des paysages.

  2. Je l’avais lu à sa sortie (à renfort de promo télé, j’avais été intrigué), et j’avais particulièrement apprécié toute la partie sur l’enfance de l’auteur. Certains passages restent assez déroutants car écrits de façon presque mathématique. Enfin, le fait que l’auteur soit chrétien m’avait également interpellé, comme quoi !

  3. « Même si le second ( se déclarer chrétien ) me paraît toujours fort surréaliste (huhu),… »
    Un peu court le huhu…Et puis, qu’est-ce que t’as contre le surréalisme? Un Belge, une fois.

  4. Hé Matoo, Daniel vient de passer sur Canal+ et j’ai donc appris son existence (je n’avais pas lu ce billet que Google m’a fait découvrir). Il vient de sortir un nouveau bouquin : « Embrasser le ciel immense ». Il a en effet l’air d’être un garçon très intéressant et je pense me pencher sur ses écrits :-)

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Petite opération antispam à résoudre : * Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.

:bye: 
:good: 
:negative:  
:scratch: 
:wacko:  
:yahoo: 
B-) 
:heart: 
:rose:   
:-) 
:whistle: 
:yes: 
:cry: 
:mail:   
:-(     
:unsure:  
;-)  
 
Partages