Erevan de Gilbert Sinoué

Gilbert Sinoué est cet immense écrivain qui a écrit le non moins immense « Avicenne ou la route d’Ispahan » que j’affectionne tant. Il a publié plusieurs romans à la veine historique forte, et là il a fait très fort en narrant le génocide arménien. A la manière d’un véritable roman, passionnant et dramatiquement épique, il dresse un témoignage saisissant et habilement documenté sur cette partie sombre de l’histoire turque moderne.

La trame romanesque mêle de véritables personnages historiques à la famille Tomassian, fictive mais très réaliste. Hovanès est un des députés arméniens du Parlement turc, tandis que son frère Achod vit avec sa femme et ses jeunes enfants, sa fille Chouchane et son fils Aram, à Erzurum. Le roman démarre par l’épisode historique de l’attaque de la Banque Ottomane en 1896, pendant lequel des arméniens tentent d’attirer le regard des européens sur les massacres du sultan Abdülhamid. L’un des participants de l’attaque, Armen Garo, est envoyé en France avec les autres « terroristes », mais il revient en Turquie pour devenir un de ces députés arméniens, avec Hovanès Tomassian. Les Jeunes-Turcs qui ont renversé le sultan sont d’abord la promesse d’une ère meilleure pour les arméniens, mais en définitive c’est aussi l’avènement d’un terrible nationalisme, qui va précipiter le génocide du peuple arménien.

Le livre est une mine de renseignement sur les us et coutumes de l’époque, sur les événements de ces années de première guerre mondiale, mais aussi sur la situation géopolitique de la Turquie de 1915. On comprend comment les arméniens représentaient un frein à l’unification musulmane, notamment, du pays, et comment insidieusement l’attaque des russes pendant la première guerre mondiale a été un argument fallacieux pour justifier des massacres et des déportations (les arméniens étaient accusés de comploter avec les russes). Gilbert Sinoué a réussi l’incroyable alchimie en alliant des informations historiques qui seraient rébarbatives dans un autre contexte, avec les témoignages de ses personnages qui nous transmettent cette dimension humaine unique et indispensable à la pleine compréhension de l’horreur.

Il est incroyablement troublant de lire comme ce génocide a des points commun avec celui des juifs pendant la seconde guerre mondiale… On y trouve les mêmes procédés, des actes de barbaries similaires dans cette suppression pure et simple de tout un peuple. Même la diaspora qui s’en est suivie, et la vendetta contre les responsables turcs est un trait commun. En ce sens, j’ai beaucoup pensé au film « Munich », avec la fin du roman qui se penche sur Soghomon Tehlirian, un héros arménien qui est aussi un des personnages du bouquin.

On voit et on vit le génocide, avec ce qu’il a de plus cruel et une crudité parfois à peine soutenable. Je repense à des descriptions de viol ou de tuerie d’enfants qui m’ont donné des hauts le coeur, mais qui ont le mérite de dépeindre (à mon avis encore en dessous de la réalité) une partie des exactions de 1915. Gilbert Sinoué décrit aussi les centaines de milliers d’arméniens qu’on a mené dans le désert, sans eau ou nourriture, juste de points en points pour les faire mourir de fatigue, maladie ou multiples rapines…

Les européens composent avec la grande guerre, mais surtout avec leurs intérêts, et en cela rien a vraiment changé. La Turquie appartient complètement aux pays d’Europe, et cela fait bien penser à « Persépolis », qui y gèrent avec de très confortables bénéfices les infrastructures, les industries, le tabac ou les ressources naturelles. On voit bien quelques bonnes volontés, comme cet ambassadeur américain Henry Morgenthau, ce diplomate anglais Lord James Bryce ou bien la missionnaire danoise Karen Jeppe, qui a suivi et apporté secours aux arméniens en déportation. Mais tout cela est noyé dans le conflit mondial, et certains conflits d’intérêts largement économiques.

Gilbert Sinoué offre là un ouvrage qui non seulement est un excellent roman, mais qui constitue un témoignage et une mise en perspective essentielle pour le devoir de mémoire, et la formalisation, la projection concrète et terrible de ce génocide. Il intéressera évidemment à plus forte raison les arméniens et personnes d’origines arméniennes, mais aussi tous ceux qui veulent en savoir plus, et tout le monde devrait être dans ce cas. En outre il y a beaucoup d’arméniens en France, et on a tous un ou une amie qui est indirectement concerné par ce fait avéré. Pour ma part, j’ai pensé pendant toute ma lecture à mon amie Naïri, qui est une personne très touchée par ce passé, et qui verra dans ce bouquin un tribut aussi douloureux que nécessaire et digne.

Erevan de Gilbert Sinoué

5 Commentaires

  1. Tu donnes très envie de lire ce livre.
    En effet on sait tous ce qu’est le génocide arménien, je connais un couple de personnes de mon âge qui parlent arménien comme leurs parents qui sont arrivés en France suite à ce génocide, qui on un nom de famille qui se termine en -ian. Leurs enfants ne le parlent pas. La copine de mon fils a toute sa famille qui a disparu en camp de concentration sauf ses quatre grands parents, c’est moche de n’avoir plus qu’une toute « petite » famille. Ma voisine et son mari eux ont été touché par le génocide cambodgien. Il ne faut pas croire que cela est terminé et que c’est du passé, plein de gens vivent ou ont vêcu des situations dramatiques et ce sont des personnes que nous cotoyons.

  2. J’ai trouvé votre article touchant, vraiment. Comme vous le dites justement, il est important de se remémorer ce génocide même si l’on est pas arménien. Gilbert nous offre à nouveau un excellent roman, c’est bien digne de lui! Merci pour les compliments que vous lui adressez, c’est gentil et ce n’est pas faux, l’homme est aussi passionant que l’écrivain! ça lui plaira surement. Mes amitiés!

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