Des vies qui commencent tôt

« Des vies qui commencent tôt », poursuit-il, libérant d’un gros ruban élastique trois livrets individuels attribués aux enfants Derien, dûment signés par le maire de Bagny, dont celui de la couturière :

Republique Française
Travail des enfants dans l’Industrie
Valentine Derien

délivré sous les conditions que l’enfant soit « au moins âgé de treize ans et déclaré apte physiquement », limitation ramenée à douze ans pour ceux qui avaient obtenu le certificat d’études primaires comme un privilège, une chance leur permettant d’aller plus vite au turbin, protégés par l’article du code qui fixe la durée maximale du travail à « huit heures par jour, soit quarante-huit heures par semaine, soit une limitation équivalente établie sur une période autre que la semaine », sorte de grand n’importe quoi assorti de dérogations permanentes « pour certaines catégories d’agents dont le travail est essentiellement intermittent » et de dérogation temporaires « accordées aux entreprises pour faire face à d’extaordinaires surcroîts de travail ou à des nécessités d’ordre national », de même que les deux articles interdisant le travail de nuit des enfants et des femmes sont suivis, avec une sorte d’obstination comique de deux pages de dérogations permanentes pour certaines industries – comme cette mine du Nord où le frère aîné fut envoyé à quatorze ans grâce à l’article 27, où il put descendre dix heures par jour entre quatre heures du matin et minuit grâce à l’article 28, dont il revint enfin, mais à l’article de la mort, grabataire de vingt-deux ans crachant le sang de ses poumons – et de dérogations temporaires « pour n’importe quelle industrie en cas de chômage résultant d’une interruption accidentelle ou de force majeure », toutes dispositions légales devant trouver leur pleine efficience dans un métier de couturière soumis aux caprices des saisons et à l’urgence si peu urgente des livraisons : à en croire le livret individuel et les certificats de travail datés 1927 à 1939, Valentine, adolescente, puis jeune femme, pouvait travailler jusqu’à trois cents heures certains mois avant d’être congédiée en termes louangeurs dont la formule (« Nous ayant donné entière satisfaction elle a été mise au repos, libre de tout engagement, pour cause de chômage ») varie à peine d’un atelier à l’autre.

L’homme aux souvenirs s’indigne sur le cuir frais du canapé, file dans sa tête de longues diatribes politiques, songe à écrire un journal pour dénoncer l’exploitation des enfants dans les usines textiles et les gisements miniers d’Afrique ou d’Asie, il ne sait plus très bien, les deux continents sans doute, sa mémoire se dilue comme le reste sous la sueur, s’énerver le fait transpirer davantage, il s’éponge, boit une gorgée de thé et regarde l’heure. Il n’a encore rien fait de la journée.

Citation extraite de « Les jardins publics » de Gilles Leroy. Page 51.

1 Commentaire

  1. J’aime beaucoup tes citations, elles ont toujours un je ne sais quoi de prophétique, c’est amusant… Un peu comme Des fortune cookies qui se seraient mis à la littérature au lieu des proverbes :mrgreen:

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