Dans l’attente d’une réponse favorable (Gilles Marchand)

Ce titre sonne comme un terrible refrain, tellement itératif et pénible, rappelant les kyrielles de courriers et mails que j’ai pu écrire pour chercher du boulot. Mais Gilles Marchand utilise cette forme si familière et codée, aux expressions cadrée et au classique rythme syncopé, pour livrer un petit recueil de 22 lettres de motivation qui sont autant de nouvelles. On trouve dans ces lettres de motivation l’occasion de mettre en quelques paragraphes des candidatures qui sont chacune des bouts de vie à la fibre romanesque et au délire fantasque. Car l’auteur se plaît à endosser les personnalités des candidats les plus improbables, postulant aux emplois les plus ubuesques.

On trouve pêle-mêle une table de cantine qui a de l’ambition, un ami qui voudrait grimper dans les échelons, un gardien de musée qui veut devenir œuvre d’Art à son tour, un enfant qui va mourir et demande à Dieu un job d’ange, un mot qui veut émerger en postulant à l’Académie Française etc. Donc des gens, des idées plus ou moins saugrenues, des métaphores, des calembours, on trouve tout cela dans ce tout petit bouquin à la verve très cocasse et parfois grinçante. Cela se lit en deux coups de cuillère à pot, mais on ne boude pas son plaisir grâce à une très jolie plume de Gilles Marchand. Les illustrations encrées de Philippe Bernard sont aussi à saluer.

En utilisant ce procédé original, l’écrivain reste léger et plein d’humour, mais on ne peut s’empêcher de sentir ce truc de la lettre de motivation, ce récit de soi parfois trop lénifiant et autocomplaisant, ou bien terriblement pessimiste, très maladroit et vulnérable ou encore carrément à côté de la plaque. J’ai passé un bon moment à lire cet ouvrage, et je ne peux résister à l’idée de partager une de ces lettres, celle-ci :

Aux trentenaires

Madame, Monsieur,

J’apprécie votre énergie et votre sens de l’imagination. J’admire et je respecte tout ce que vous représentez, l’espoir des jeunes couples, les fantasmes des adolescents, les désirs de carrières, les envies de départ. Les envies de grands départs, ceux avec un sac comme seul bagage, avec une destination comme seul programme. Les départs pour plusieurs semaines, plusieurs mois, avec l’imprévu comme unique cahier des charges. Les désirs de grandes carrières, pas celles étriquées dans de petits bureaux avec ses petits dossiers et ses petits stylos bien alignés. Pas ces carrières qui commencent par des concessions, se poursuivent par des « pour le moment j’apprends » et se terminent par des « il faut bien manger ». Les envies de grandes amours, celles échevelées et passionnées, celles qu’on se promet éternelles, indestructibles, celles qui n’ont pas peur de transpirer, de pleurer et de flirter avec la rupture.

Mais ces rêves sont dangereux. Vos cheveux blanchissent, votre ventre s’arrondit, vos yeux se creusent, des rides apparaissent. Chaque matin, votre miroir veille à vous apporter un témoignage du passage du temps. C’est pour cette raison que je me permets de vous faire parvenir ma candidature spontanée pour vous accompagner. Sans moi, vous allez droit dans le mur.

Je suis le coucher tôt. Je suis le « ça serait pas raisonnable », le « on a plus vingt ans », le « soyons sérieux » et le « pas ce soir, j’ai eu une journée épuisante ». Je suis la mesure, la voix fredonnée, le cocktail sans alcool, le « c’est pas bon pour mon cholestérol » et le « faut que je me surveille ». Je suis la première gorgée de bière et le café du matin, je suis les plaisirs simples qui ne mange pas de pain, je suis votre quotidien, je suis l’ordinaire. Je suis parfois l’ennui et souvent les doutes, je suis la sagesse inassumée et la jeunesse perdue, je suis la crise de la trentaine.
J’ai plein de chose à vous apprendre.

Engagez-moi. Si vous ne le faites pas, je viendrais quand même… Mais ça sera plus douloureux.

Dans l'attente d'une réponse favorable (Gilles Marchand)

6 Commentaires

  1. Et hop, dans ma liste de bouquins du mois ! Cela se lit peut être rapidement, mais j’imagine que c’est le genre de livre que l’on se plait à relire régulièrement à la volée, en prenant une page au hasard.

  2. « Ce titre sonne comme un terrible refrain, tellement itératif et pénible, rappelant les kyrielles de courriers et mails que j’ai pu écrire pour chercher du boulot. Mais Gilles Marchand utilise cette forme si familière et codée, aux expressions cadrée et au classique rythme syncopé, pour livrer un petit recueil de 22 lettres de motivation qui sont autant de nouvelles. On trouve dans ces lettres de motivation l’occasion de mettre en quelques paragraphes des candidatures qui sont chacune des bouts de vie à la fibre romanesque et au délire fantasque.  »

    Matoochou, t’as fini de te br*nler intellectuellement quand tu écrit, hein hein ? huhuhuhuhuhu ;-)
    Mais ça donne très envie de le lire.
    :yeuxlove:

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