Naissance d’un pont (Maylis de Kerangal)

Naissance d'un pont (Maylis de Kerangal)

C’est bien simple, je n’ai entendu que des louanges de ce bouquin. D’abord à la radio et puis dans tous les médias, et Maylis de Kerangal en a récolté le prix Médicis (qui n’est pas du pipi de chat tout de même). On a parlé de l’écriture, du style très « américain », de cette originale localisation dans une ville imaginaire du sud des USA, et de ce thème tout à fait singulier : la construction d’un pont. « Naissance d’un pont » est bien tout cela, et plus encore, mais je n’ai pas vraiment aimé, malgré les diverses qualités que je reconnais au roman et sa romancière.

L »intrigue se déroule donc à Coca, ville factice de Californie, et son maire, John Johnson alias le Boa, décide que la construction d’un immense pont au-delà du fleuve va permettre à sa modeste municipalité d’accéder à la popularité et la grandeur qu’elle mérite. A partir de là, l’auteur nous accompagne dans tout ce complexe processus de construction du pont, autant d’un point de vue financier, politique et mafieux, que dans le cœur même de l’ingénierie, jusqu’aux grutiers et ouvriers les moins qualifiés, aux indiens autochtones dont la terre sera désormais accessible par la route. On y trouve donc une histoire ample, riche, dense et vertigineuse parfois, qui mêle tous les milieux sociaux, et fait entrevoir du plus stratégique et politique au plus terre à terre et humain. Le récit prendre la forme concrète d’une immense fresque de personnages. Tous ces acteurs qui vont contribuer à la naissance du pont, sont les protagonistes, et leurs vies sont égrenées chapitre après chapitre.

On y trouve à la tête du chantier, le personnage central du roman, Diderot, un français donc, qui va tenir d’une main de fer les équipes, les financiers et les éléments qui jouent parfois contre les hommes. Sinon c’est aussi Katherine Thoreau qui s’impose sur le chantier et dont la vie personnel n’a rien à envier aux pires intrigues de Zola, et aussi un mineur chinois, Mo Yun, Sache Cameron le grutier, Diamontis qui est une femme ultraspécialisée dans le béton, et d’autres américains, indiens, russes etc. On retrouve donc l’ambiance de ces projets de BTP titanesques qui requièrent des compétences et des équipes internationales. Ce qui est très étonnant dans ce roman de Maylis de Kerangal, c’est qu’elle mélange avec une fluidité dans pareille, les histoires mafieuse du Boa, aux problèmes de construction très « Ponts et Chaussée », aux histoires personnelles et trajets initiatiques des uns et des autres, à une réflexion de fond assez philosophique, sociologique et éthique.

Et le tout est servi par une langue, j’insiste là-dessus, admirable. Ah oui là il faut avouer qu’elle écrit diablement bien, et que l’on boit ses mots. Son style est aussi précis que fleuri, avec énormément de métaphores poétiques et lyriques ou au contraire des descriptions très prosaïques et sombres.

Bon là, on a l’impression que je n’ai que de bonnes choses à dire sur ce bouquin. Mais non… Parce que je n’ai eu aucune difficulté à rentrer dedans, et j’y ai nagé avec une certaine aisance et plaisir, mais je me suis noyé avant la fin. Il se passe à la fois énormément de chose dans le livre, et à la fois rien du tout. L’auteur développe mille intrigues et histoires secondaires, mais rien ne se conclut vraiment ou proprement, et le style « américain » qu’on m’avait fait miroiter ne m’a pas du tout convaincu. Elle en use de quelques ressorts et gimmicks, mais recouvre le tout d’une littérature française complètement en décalage avec ses propos. Du coup, au bout d’un moment, j’avais l’impression de trop voir les ficelles du roman, d’en trop deviner la mécanique, et certaines superpositions ou juxtapositions ne me paraissaient juste pas « coller ». Le propos social et la dénonciation politicarde, avec les envolées lyriques et descriptions de la nature, les indications techniques (au demeurant fort intéressantes, puisque j’ai découvert beaucoup de choses sur les techniques de construction d’un pont) qui ne riment pas vraiment avec les histoires personnelles des employés, et moins encore avec les métaphores filées ultra-françaises, et presque empreintes d’une préciosité décalée.

Donc pris bout par bout, il y a d’indéniables qualités d’écriture (vraiment vraiment), de documentation, de peinture sociale, de réflexion philosophique même, et d’une belle fibre romanesque. Mais l’ensemble ne m’a pas convaincu… Bon il faut dire que je suis bien le seul à la lecture de la palanquée d’articles qui professent tout le contraire. Alors c’est peut-être moi qui manque un brin de culture ou de jugeote sur le coup…

Naissance d'un pont (Maylis de Kerangal)

13 Commentaires

  1. J’ai beaucoup de mal avec son style, je le trouve très indigeste et pourtant, elle a eu d’excellentes critiques et toi même tu as été emballé par son écriture… mais moi, je n’arrive pas à dépasser le début de ses romans.
    Je crois que tu ne manques ni de culture ni de jugeote, on peut être lecteur sans être agrégé de lettres! Et on n’a pas toujours le même avis que les autres, ouf, c’est rassurant !

    (sinon, sur Paris-Match une certaine Aurélie Raya en a fait une critique qui, bien qu’excessive et inutilement méchante, ne me semble pas dénuée de fondement)
    http://www.parismatch.com/Culture-Match/Livres/Actu/Maylis-de-Kerangal-Naissance-d-un-ennui-profond-naissance-d-un-pont-prix-medicis-226428/

  2. Ah ah merci pour l’article de Match ! C’est en effet saignant !! Ça c’est pas faux : « les travaux publics expliqués au monde germanopratin ». Huhu.
    Mais comme j’aime les belles phrases alambiquées, j’ai accroché à son style en effet. C’est vraiment sur l’assemblage du tout que ça coince pour moi…

    Merci de me rassurer quant à mon estime de moi-même !! :coeur:

  3. Aujourd’hui on ne peut pas vraiment faire confiance aux critiques, il y a de nombreux livres encensés qui sont souvent imbuvables,à se demander si cette critique est très honnête d’autres ouvrages passent à la trappe alors qu’ils sont très bons, heureusement certains libraires les sauvent!

  4. Euh, Matoo: en parlant de « phrases alambiquées », ton 3ème paragraphe, il a fallu que je le décortique pour être sûre de bien comprendre. Rejette un oeil dessus! :)

  5. Je suis justement en train de lire ce livre et je dois bien avouer que je trouve ce pont très très long à construire… J’ai comme un doute sur ma capacité à arriver sur l’autre rive

  6. Ah et bien écoute, cette critique tombe à point nommé, car si l’histoire ne m’intéressait pas outre mesure, les critiques quasi unanimes à son égard avaient quand même suscitées un peu d’intérêt chez moi.

    Tu m’enlèves le doute, merci ;)

  7. nanoukae> Tu me connais, je ne suis pas le champion de la concision ni de la lisibilité moi aussi. Huhu. (Mais je ne suis pas écrivain !)

    En revanche, j’ai relu bien le 3e paragraphe, et je le trouve compréhensible, j’ai juste encore fait plein de fautes (arghhh). Tu parlais du 3e vraiment ? :tresgene:

  8. « j’ai découvert beaucoup de choses sur les techniques de construction d’un point » : Ben évidemment si tu l’as lu comme l’histoire de la construction d’un point c’est normal que tu l’aies trouvé lourd :tirelangue:

    (merci pour l’éclat de rire, le lapsus est si joli)

    J’ai vraiment aimé, malgré un coup de mou comme par hasard lors de l’interruption du chantier, une scène qui m’a trop fait rire d’invraisemblance vers la fin, et que le style lyrique à envolées n’est pas mon truc (mais je sais dans certains cas l’apprécier). Entre autre les deux pages que j’appelle de l’appel d’offre au début, avant que le chantier ne soit attribué, sont à mes yeux de vieille ESTP un petit chef d’œuvre (avec la partie aussi sur la réaction des épouses des heureux sélectionnés).
    Et beaucoup de choses de la motivation de ceux qui travaillent en ces places y est. Et si juste. Je reste admirative.

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