Maurice Sachs, ou les travaux forcés de la frivolité (Henri Raczymow)

Maurice Sachs, ou les travaux forcés de la frivolité (Henri Raczymow)

Je n’ai aucune idée de la manière dont j’ai entendu parlé de Maurice Sachs, sans doute une émission radio ou une de ces balades virtuelles qui m’a mené de pages en pages. J’ai été arrêté et stupéfait en lisant grosso modo qu’il s’agissait d’un type détestable et qui avait été simultanément et dans le désordre séminariste, homosexuel, escroc, faussaire, trafiquant, juif, converti au catholicisme, écrivain, conférencier aux USA, résistant, collabo, etc. Oui car il y aurait encore quelques adjectifs pour définir cet homme dont la biographie se lit comme un roman tant cela paraît du domaine de la fiction. En réalité, à lire cette biographie de Maurice Sachs par Henri Raczymow, justement sous-titrée « les travaux forcés de la frivolité », j’ai cru me retrouver avec mon héros favori de la littérature américaine : Ignatius J. Reilly !!

Alors que je pensais découvrir ce curieux personnage, j’ai eu la surprise de constater qu’Embruns lui avait consacré un article en 2004 !! C’est un personnage secondaire de son époque, et c’est marrant car le bouquin est très « name dropping » avec une succession impressionnante du Paris des années 20, et surtout le gotha gay de l’époque. Maurice Sachs étant né en 1906, c’est une génération déjà trop lointaine pour que mes parents même en aient entendu parler, et en effet quand je leur ai posé la question, ils ne connaissaient pas. De même certains noms ne m’étaient pas totalement inconnus même si je ne les connaissais pas vraiment : Jacques Maritain, Paulhan, Jouhandeau, Max Jacob etc. D’ailleurs j’ai passé un nombre d’heure dingue sur Wikipédia à en apprendre plus sur tous ces gens !! A cela il y avait aussi d’autres noms plus illustres comme Cocteau (et Jean Marais, très jaloux de Sachs), Gide, Mauriac, Pierre Fresnay, Violette Leduc

La biographie que dessine là Henri Raczymow est très classiquement chronologique, mais revêt des qualités littéraires non négligeables, et bénéficie surtout d’un sujet en or ! L’auteur prend bien son temps et nous instruit de chacun des épisodes reconstitués ou directement chroniqués, parfois par Maurice Sachs lui-même (avec plus ou moins de déformations…), le bouquin est assez volumineux mais se lit avec une facilité déconcertante, et me concernant, un plaisir jouissif. J’ai adoré vivre un peu dans ce Paris des années du Boeuf sur le toit où toute la clique de Cocteau, Maurice inclus, se retrouvait tous les soirs pour faire la fête dans la plus grande insouciance.

Mais pour vous retracer brièvement qui était Sachs, il faut savoir qu’il avait des relations difficiles avec une mère froide et distante, qu’il s’est retrouvé seul à 17 ans, et que sa grand-mère, avec qui il a vécu bien plus tard, avait épousé en seconde noce le fils de Georges Bizet. Maurice Sachs est éduqué dans une bonne famille juive mais totalement laïque, et lorsqu’il se retrouve seul, il est plus ou moins recueilli par Maritain et sa femme Raïssa qui l’amènent sur le chemin de la conversion au catholicisme. Il rencontre Jean Cocteau avec qui il partage aussi cette passion chrétienne, mais déjà il commence à tremper dans quelques malversations… Il termine tout de même au séminaire, dont il est expulsé parce qu’il a dévoyé la moitié des résidents !!! De retour à Paris c’est la grande période d’insouciance et de folie furieuse, Maurice s’enivre sans fin en devenant pilier du Boeuf sur le toit et s’endette pareillement. Il fait les bals homos et commence déjà à entretenir quelques amants de passage. En même temps, il écrit et voudrait devenir un écrivain célèbre et reconnu comme certains de ses amis et mentors (il finira par se brouiller avec tous à force d’escroquerie). Il fréquente même Gaston Gallimard qui lui fait confiance à plusieurs reprises dans le cadre de la prestigieuse NRF. C’est fou aussi de constater que la plupart de ces gens décrits dans le bouquins sont des demi-mondains assez insupportables, globalement très à droite et enclin à des sympathies nauséabondes avant et pendant la guerre (et ils avaient tous l’air pédé, voilà bien un truc qui a changé aussi dans la communauté).

Il déconne tellement (il y a notamment une sombre histoire de fausse lettre qui lui permet de vendre une partie des affaires de Cocteau) qu’il est contraint de fuir créanciers et anciens amis passablement énervés. Il part aux USA et contre toute attente devient conférencier assez réputé outre-atlantique, il finit même par devenir protestant pour épouser la fille d’un pasteur. Mais il la quitte car l’appel de la bite est trop fort. Huhuhu. Il repart en France avec un jeune homme californien, un de ses grands amours. Il y a bien la curieuse Violette Leduc qui est apparemment toute sa vie restée amoureuse de Sachs, et lui profite vaguement d’elle comme de tout son entourage. Il ment, il abuse, il manipule pour continuer à gagner quelques kopeks et de quoi assumer son mode de vie mondain. Il finit tout de même par écrire une pièce de théâtre pour Fresnay et Yvonne Printemps, mais là aussi c’est un semi-échec. L’arrivée de la guerre le voit s’enfuir puis rapidement revenir à Paris, complètement insouciant… Mais non encore plus fort, il se lance avec un insolent succès dans le marché noir, et se refait une « santé ». Alors qu’il était considéré par la Gestapo comme un dangereux antifasciste suite à une émission de radio, il décide, alors qu’il est ruiné et acculé par les dettes, de partir pour l’Allemagne et le STO !!! A Hambourg, il se roule encore plus dans la fange tout en jouant les informateurs de la Gestapo, mais ils ne peuvent tellement pas avoir confiance en Maurice, que ce dernier se retrouve arrêté, honni par tous. Il meurt en 1945 d’une balle dans la nuque alors qu’il est trop fatigué et malade pour suivre les prisonniers convoyés pendant la débâcle.

Et là je n’ai que résumé, il y a encore des centaines de pages passionnantes qui décrivent ses relations amoureuses, avec un excellent Henri Raczymow qui nous le resitue dans son contexte politique et culturel, et nous offre surtout un intéressant profil psychologique de Sachs. Maurice Sachs a beaucoup écrit sur son époque et ses livres sont aujourd’hui un témoignage important sur l’entre-deux-guerres à Paris. Personnage aussi passionnant que détestable, j’ai été happé par cette existence hors norme et d’une flamboyante médiocrité. A découvrir !!!!

Maurice Sachs, ou les travaux forcés de la frivolité (Henri Raczymow)

2 Commentaires

  1. Je serais curieux de savoir ce que dit précisément le livre de la fin de Sachs, puisqu’il y a une part d’ombre et de légende à ce propos (voir les commentaires de mon billet de 2004).

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