It gets better mais plus pour Jamey

Tout a commencé par ce touite la semaine dernière qui m’a intrigué.

https://twitter.com/terminalose/status/116060392458956800

Et en cherchant un peu, j’ai trouvé un article qui racontait cette histoire terrible.

J’ai été bouleversé parce que Jamey Rodemeyer s’est suicidé à l’âge de 14 ans, et sans doute parce qu’il était gay et qu’il subissait d’insupportables brimades à l’école. C’est encore renforcé par le fait qu’il avait lui-même eu le courage extraordinaire de réaliser une vidéo « it gets better » pour évoquer son cas et tenter de redonner courage à d’autres ados comme lui. Quelques mois plus tard, il a finalement renoncé et s’est tué. Avoir la possibilité de voir cette vidéo et de contempler ce bout de petit mec qui admet ses souffrances et les combat de plus belle, qui dans l’adversité fait cela pour potentiellement aider d’autres gens qui pourraient en avoir besoin, change encore la donne. On le voit, on l’écoute, on est témoin, et il est encore plus choquant et troublant de constater qu’un tel drame puisse encore arriver de nos jours.

Son dernier touite évoquait son suicide et un remerciement à Lady Gaga pour tout ce qu’elle avait pu lui apporter. Ce n’est pas anodin, et la vidéo de Jamey est assez éloquente quant à l’importance que la chanteuse a eu dans son émancipation et le fait que it was getting better. Je suis un grand supporter de Lady Gaga pour cela, pour son soutien inconditionnel pour les pédés et son leitmotiv de « little monsters ». La chanteuse a d’ailleurs fait un hommage à Jamey lors d’un récent concert.

Les parents de Jamey ont aussi témoigné chez Anderson Cooper sur CNN. On peut lire leur douleur et leur tristesse évidemment, et ils expliquent qu’ils étaient au courant des problèmes que leur fils rencontrait à l’école, et il qu’il voyait même un conseiller pour cela. C’est plus tard que j’ai réfléchis à cette étrange manière de raconter les choses… C’est Jamey qui avait des problèmes à l’école, et c’est lui qui devait encore voir un professionnel pour se faire aider. Cela paraît dingue non ? Ce garçon n’avait pas de problèmes, mais les gens qui l’insultaient à longueur de journée oui ! Les parents évoquaient aussi les soucis de leur fils sur les réseaux sociaux en incriminant plus le web qu’autre chose. Encore une fois, ce n’était ni un problème d’internet ou de ce jeune garçon, mais bien de gros cons qui ont sévit et ont aujourd’hui son sang sur les mains.

Je voulais reparler du mouvement It gets better, et de la manière dont j’avais vécu gamin ces années de brimades et ces envies de disparaître, et en cherchant un brin, j’ai trouvé déjà pas mal de moments où j’avais évoqué plus ou moins clairement cela. J’ai surtout été étonné de constater comme ce champs lexical du « it gets better » était déjà tellement dans de vieux articles. Cela fait un an que j’ai découvert ces vidéos, et lorsque j’en ai parlé pour la première fois, j’ai aussi évoqué mes propres démons, et leur lent exorcisme. En 2006, je suis plus précis, et j’ai toujours cette approche ambivalente qui consiste à trouver cette période à la fois très dure et en même temps un parcours initiatique enrichissant… si on en réchappe.

J’ai pardonné à mon frère quand j’ai compris que ses brimades étaient aussi des choses qui avaient concourues à faire celui que j’étais aujourd’hui, et que finalement celui-ci me plaisait bien. De même pour mon éducation, l’homophobie à l’école ou pour tous les défauts qu’on trouve toujours aux autres, notre vie dépend d’abord de notre propre arbitre, et nous sommes en fin de compte maîtres de nos décisions et actes. C’est aussi en ayant vécu des années noires et mornes, que j’ai saisi avec encore plus de bonheur et d’acuité la libération de ce fardeau. Bref, il faut souffrir pour être heureux, ou du moins, il faut avoir souffert pour comprendre ce qu’être heureux peut signifier.

Le problème c’est que sur le chemin de la vie, des personnes ne résistent pas à ces épreuves, et en gardent des séquelles handicapantes, voire abandonnent en route. Des jeunes gens se suicident, encore aujourd’hui, parce qu’ils sont gays, et d’autres ne résistent pas à l’éducation qu’ils reçoivent. Je me souviens bien, et mes carnets en sont noircis, de la détresse de l’adolescence et de ce manque d’espoir en son avenir, de la douloureuse incertitude quant à la possibilité de sortir un jour la tête hors de l’eau. Mais ceux qui n’ont « rien » traversé sont parfois les personnes qui ont le plus de mal à profiter de leur bonheur. Evidemment je ne dis pas que la condition pour être heureux est d’avoir été élevé par les Thénardier, et de s’appeler Cosette ou Fantine. Chacun vit ses épreuves, et celles-ci sont ressenties parfois aussi douloureuses même si très différentes. L’exemple du film « The secret life of words » est bien probant sur le sujet, et il devient vite malsain et déplacé de faire des comparaisons de « j’ai souffert dans ma vie ».

J’ai souvent constaté que les personnes qui avaient eu des difficultés étaient les plus armées pour s’en sortir dans la vie, mais aussi celles qui finalement en profitaient le plus (entre deux névroses).

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Cela fait des années que je suis agacé par les nouvelles générations de pédé qui nient l’importance du militantisme, ignorent même l’origine de leur émancipation, et commencent à instaurer une nouvelle ségrégation dans la communauté gay. Je le serine toujours et encore mais la follophobie ambiante me rend hors de moi, et en 2005 je profitai d’un article sur la Gay Pride pour bien expliquer ce que je vivais, et sans ambage les petites hontes qui me rongent (toujours). J’ai été comme Jamey au même âge, certainement aussi efféminé et autant sans ami mais avec beaucoup d’amies (c’est d’ailleurs pourquoi j’aime encore aujourd’hui tant les femmes, elles ne m’ont jamais lâché), mais j’ai survécu. Et même comme cela, ce n’est pas aujourd’hui une sinécure, même si « tout va bien« , « ça va s’arranger » et « tout va aller de mieux en mieux« , ce qui suit est encore parfaitement actuel.

Alors je voudrais simplement dire qu’aujourd’hui, on me traite encore de pédé dans la rue (et sans mon ticheurte d’hier). Simplement parce que je n’arrive pas à le cacher, mais oui c’est écrit sur ma tronche et dans mes gestes, et dans mes intonations, je suis pédé. Et vous voyez ce que j’ose dire moi-même ? « je n’arrive pas à le cacher ». Oh putain, je l’avoue en plus. J’ai essayé de cacher, gommer, effacer, enfouir pendant des années les stigmates de cette orientation sexuelle différente de la majorité. J’avoue que maintenant, à presque trente balais, je m’en branle totalement la nouille. Mais j’essaie de bouger de moins possible lorsque je prends le métro ou le RER dans des coins craignos (comme simplement d’où je viens et où je suis né, Cergy), car si des cailleras me repèrent, je sais que je peux me faire agresser. Et puis, quand je suis au travail aussi, je me tiens, je fais attention à comment je m’exprime pour que ça ne se voit pas, sinon ça pourrait chauffer pour mon matricule. De toute façon, si cela se voyait, je n’aurais certainement pas été embauché, pas le genre de la maison. Avec mon copain, on ne se donne pas la main dans la rue, même si on en a envie, non, non. C’est trop dangereux selon les quartiers. Il n’y a que dans le ghetto qu’on peut le faire, où l’on est relativement à l’abri des quolibets selon les jours. On ne s’embrasse pas non plus, on ne s’enlace pas non plus. Bah non, trop dangereux. On se ferait frapper par des racailles, insulter, voire vilipender par d’autres si on faisait cela devant des enfants. Bah oui, les pauvres, ça pourrait les choquer les enfants de voir deux hommes se manifester de l’affection. Un enfant, ça le perturberait carrément de voir deux hommes se faire un bisou, ouh là là, ça fouttrait en l’air tous ses fragiles repères de normalité. Faudrait pas qu’il devienne pédé le poupin !! D’ailleurs, les pédés ont du trop voir d’hommes s’emballer quand ils étaient petits.

Et puis pour la majorité des homos en France, c’est le placard. La famille ne supporterait pas. La honte, le déshonneur, la violence même ! Certains ont légitimement peur des réactions homophobes de leurs parents, de leurs proches, de leurs amis. Mes parents sont des gens très ouverts et adorables. Oh oui. Ma mère ne dit pas que je suis pédé, elle a encore honte de moi je pense. Honte de ce que les gens penseraient d’elle, et de l’éducation qu’elle m’a donnée certainement. Mais donc elle l’omet, elle ne parle de que des choses qui font bien à dire. Et de la copine de mon frère, mais pas de mon copain.

Il ne m’arrive pas une semaine sans avoir peur, sans ressentir la peur d’être découvert et de savoir que si tel est le cas, je risquerais alors ma peau. Littéralement, concrètement, tangiblement.

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Plus loin encore en 2004, je me souviens de ces connards de l’école, de cet univers impitoyable (Dallaaaaas !), et non seulement les choses s’arrangent, mais elles finissent aussi souvent par s’inverser. J’écoute encore aujourd’hui des amis qui témoignent de leur propre attitude de bourreau sans s’en émouvoir plus que cela, ou encore avec cette facilité à expliquer que l’autre avait un problème avec tous les types du coin. Ma famille et mes amis ont carrément oublié, il faut dire qu’à l’époque on se mettait déjà tous la tête dans le sable, c’est plus simple. C’est certainement un truc comme cela qui serait arrivé aussi à Jamey.

Je me souviens bien de ces figures d’antan, ces leaders branchés de l’époque, jeunes mignonnettes ou hobereaux, véritables starlettes des cours de récréation qui régnaient sur leur « cour » avec sévérité et sérieux. Et puis toute cette organisation féodale dotée de toute l’injustice d’un système absolutiste où le bon vouloir du monarque pouvait faire et défaire les privilèges. Mais parfois, on voyait des lignées se défaire, et des dynasties se succéder à partir d’un conquérant plus malin, plus habile ou simplement plus beau que ses prédécesseurs. Alors nous assistions à la grandeur et la chute de ces « grands » qui redevenaient « petits » en quelques jours, et qui souvent étaient mis à l’index. Enfin parfois, j’ai vu des retournements politiques qui pouvaient aussi mener à la sécession ou au schisme pur et simple.

Et je regardais tout cela de mon perchoir, en hallucinant sur ces gens qui n’étaient que le jeu des forces du destin (j’ai écrit ces théories sur une vingtaine de copies doubles, il faut absolument que je scanne ça). Evidemment, ce jugement hautain était le seul moyen que j’avais trouvé pour m’extraire de ce milieu que je n’aurais jamais pu pénétrer. Je n’étais pas beau, et surtout on m’insultait depuis toujours : pédé ! Ah, souffrance de l’enfance de l’homo si classique. Tellement, que lorsque je raconte cela les gens ne s’en émeuvent même pas. « Ah oui, c’est vrai, je me souviens j’avais aussi dans ma classe, un mec qu’on arrêtait pas de traiter de pédé ! » Il faut raconter ce que j’avais alors dans la tête et le coeur pour que les gens comprennent ce que ça faisait vraiment.

Mais bon, aujourd’hui certes, ça va mieux ! Et je considère que ces épreuves ont aussi permis un certain développement de ma personnalité et de mon caractère, développement que je ne renie pas du tout. Alors que ces anciens leaders sont parfois de pauvres mecs et nanas qui ne comprennent rien à la vie, qui ont échoué dans leurs études car ils n’en avaient pas « besoin », qui sont des beaufs sans intérêt. Et certaines personnes sont simplement sorties de leurs chrysalides.

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Matthew Shepard aussi est mort d’homophobie, alors âgé de dix ans de plus que Jamey, et moi j’en ai encore dix de plus aujourd’hui. L’histoire de Matthew m’avait d’autant plus touché que nous sommes de la même année (il aurait aussi 35 ans cette année), et que c’était une époque moins évidente (1998) pour les homos.

Jamey prouve que le combat n’est pas terminé, même s’il faut en effet marteler et répéter que ça s’arrange, ça va vraiment mieux, ça ira résolument mieux.

11 Commentaires

  1. Et là on se dit que si tu avais fait une vidéo avec une chanteuse, ce serait super d’en parler mais j’ai du rêver. Je pense que tu en as honte, je ne vois que ça. Tu sais, c’est pas à moi que ça fait du mal. C’est aux gens qui ne la voient pas et qui se flinguent.

  2. (Je vais encore me faire taper dessus mais j’ai l’habitude et vous aimez ça)
    Je trouve un peu fort de dire que ce gamin n’avait pas de problème. Dès gamins qui ont des problèmes plus ou moins sérieux à l’école, il y en a partout. Et heureusement tous ne se suicident pas. Avoir des envies de suicide à 14 ans, c’est un problème (qu’il ait des raisons ou pas) qui devrait entrainer un suivi psy automatique.
    Il y a aussi le problème des parents, au courant des problèmes, qui voyaient un conseiller mais qui ne changent pas leur enfant d’établissement. Que Jamey n’arrive pas à se protéger est une chose, mais que ses parents n’y arrivent pas est plus grave à mon avis.
    (tout cela n’enlève pas la part de resonsabilité des autres ados)

  3. D’accord avec ton poste à 100% (ou plus si c’est possible). J’ai ressenti la même chose que toi concernant Matthew Shepard (1976 power). It gets better est une bonne initiative en soi, mais en aucun cas un aboutissement. Le combat ne sera sans doute jamais gagné. L’important c’est de rester debout dans toute notre dignité.

  4. <3

    Dans la hiérarchie des persécutés, je devais être dans la caste juste au-dessus, autrement dit un naze. Mais donc j'avais une caste inférieur à persécuter tel un bon suiveur, à l'occasion. Je pense que les suiveurs sont souvent les pires.
    Même si j'ai rarement eu l'occasion de jouer ce jeu, je me rappelle d'une fille de prof qu'on harcelait tout à fait pour ses différences. Je m'en veux, mais pas plus que ça parce que j'étais un jeune suiveur imbécile, comme beaucoup d'ados, et que je pense m'être un émancipé de cette bétise crasse. Même si je reste un suiveur à bien des égards.

    Merci pour le post.

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