Homocheté verlainienne

Verlaine et Rimbaud

J’aime beaucoup écouter le podcast d’Au coeur de l’histoire qui est une émission d’Europe 1 animée par Franck Ferrand. Les sujets sont très variés, souvent divertissants et intéressants, et je trouve que Franck Ferrand a un vrai talent de conteur (quand il ne verse pas trop dans ses élans lyriques…). Cela fait plusieurs fois que je suis agacé par des manières assez spécieuses ou doucement ironiques de parler, ou pas du tout, de l’homosexualité de certains personnages. C’est souvent en filigrane mais je me rappelle avoir été frappé par une émission dédiée à Charles Trenet qui ne parlait pas du tout, mais absolument pas, de son homosexualité. Les moindres insinuations sont tout de suite détournées et désamorcées, ça paraît complètement dingue alors que la présentation explique qu’on va savoir « comment il était à la ville, en privé ».

Bref ! Là c’est un podcast sur « Verlaine emprisonné » qui revient d’abord sur l’histoire de la rencontre entre Verlaine et Rimbaud. Les participants mettent un certain temps à évoquer la relation entre les deux hommes, et je ne veux pas faire mon relou ou mon militant aveuglé, mais ils font tout pour éviter de dire les choses. Du coup l’effet est des plus embarrassant et maladroit, car les voilà à évoquer par métaphore le diable incarné par Rimbaud qui va faire perdre la tête à Verlaine. Et voilà Verlaine qui n’est pas né homosexuel, mais qui y a été « forcé » parce qu’il était laid. Et tous ces sourires intellos que l’on entend, ces allusions étranges qui paraissent expliquer que les deux hommes ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient (ou alors c’est juste le pédéraste Rimbaud qui a détourné le gentil et amoureux Verlaine).

Ensuite l’émission prend heureusement une meilleure tournure, et les choses sont dites un peu plus rationnellement. Ils finissent tout de même par lire des textes et expliquer que cette passion en était bien une, amoureuse, charnelle et littéraire. Mais pourquoi verser dans un premier temps dans ces malentendus gênés en 2013 ?? Pourtant je suis d’accord, le terme même d’homosexualité n’existait pas en 1873 (il apparaît pour la première fois sous forme imprimée en allemand Homosexualität, en 1869, dans un pamphlet de Karl-Maria Kertbeny) et ne revêtait pas du tout les mêmes réalités sociales ou affectives que cent ans plus tard ou même aujourd’hui. Et je suis même prêt à entendre cette histoire de laideur ou plus certainement le traumatisme d’avoir vécu toute sa vie en compagnie de ses frères morts-nés en bocaux (sa mère était assez facétieuse… aheum). Mais ça n’empêche que le ton utilisé et cette négation de la bisexualité de Verlaine m’ont énormément décontenancé. Ils ont cité à la fin le film avec DiCaprio et Thewlis comme étant une excellente illustration de leur relation, eh bien du coup ça me parait bien plus explicite.

— […] C’est là que le diable rentre dans la bergerie [en parlant de Rimbaud qui va dormir chez Verlaine]

— Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il avait déjà quelques pions le diable dans cette bergerie là. On peut dire que Verlaine était déjà sur une mauvaise pente en quelques sortes ?

— Oui il était sur une mauvaise pente car c’est un maudit dans tous les sens du mot Verlaine, bien au-delà de cet épisode, Verlaine est prisonnier de nombreuses cages, et sa première cage c’est sa laideur. C’est une chose qui l’accompagne du jour de sa naissance, jusqu’au jour de sa mort. […] Verlaine n’est pas né homosexuel, il l’est devenu, parce qu’entre l’âge de l’adolescence et 18 ans, seules les prostituées seront son recours, car il accumule les échecs avec les femmes. Et puis quant à la femme de sa vie, on en reparlera, la seule, celle qui était la femme idéale : elle va mourir.

Extrait de l’émission Au coeur de l’Histoire sur Europe 1 – Verlaine emprisonné – Franck Ferrand

Verlaine et Rimbaud

8 Commentaires

  1. On se croirait dans un vieux Lagarde et Michard (le mien date de 1972, je l’avais racheté d’occase). Dans le chapitre sur Rimbaud il y a un paragraphe intitulé « Rimbaud et Verlaine ». Admettons que potache intéressé par la littérature tu as déjà lu des écrits de l’un ou l’autre et donc conçu un doute solide quant à la nature de leur relation. Ton prof en classe s’est montré plutôt évasif [je tiens à préciser que ce ne fut pas le cas du mien, qui avait tranquillement dit qu’ils étaient homosexuels et qu’entre eux il s’agissait d’amour et avait expliqué à une élève qui objectait que Verlaine était marié, qu’en ce temps-là l’homosexualité était passible de prison et que nombreux étaient ceux qui se mariaient afin de passer inaperçus], mais à l’époque peu de profs avaient cette franchise, alors tu te dis tiens dans ce bouquin je vais enfin savoir de quoi il retournait. Et alors tu lis ceci :

    « En septembre son rêve se réalise : il a envoyé des poèmes à Verlaine et celui-ci enthousiasmé, l’invite à Paris. Rimbaud choque ceux qu’il approche par la grossièreté de ses manières, mais lorsqu’il quitte la capitale en luillet 1872, Verlaine le suite. Ils mènent alors, en Belgique et en Angleterre, une existence errantes qui inspire à Verlaine ses « Romances sans paroles » et à Rimbaud certaines de ses « Illuminations ». Finalement c’est le drame : le 10 juillet 1873, à Bruxelles, Verlaine blesse son ami d’une balle de revolver. Après sa conversion il tentera vainement de le ramener à Dieu, et ils cesseront de se voir après une dernière réunion à Stuttgart en 1875″.

    Rien d’autre, j’ai recopié in-extenso. Quant au chapitre sur Verlaine n’est guère plus explicite on est prié de comprendre ce que sous-entend l’expression « Satan adolescent » qualifiant le jeune Arthur.

    On est en 2013, les commentateurs de destins avaient 41 ans pour faire quelques progrès. On dirait qu’ils ont eu du mal. :negative:

  2. @ gilda : non, gilda, à l’époque l’homosexualité était certes mal vue mais n’était pas passible de prison en France, car la Révolution française avait aboli le crime de sodomie de l’Ancien régime considérant qu’il n’y avait pas de victime et partant pas de crime. D’ailleurs les frères Goncourt racontent très bien dans leur Journal le caractère provocateur de Rimbaud qui déclare par exemple à la cantonade en rentrant dans un café : « Verlaine m’a tellement enculé cette nuit que je ne peux plus m’asseoir! ».

    Sinon, heureusement qu’il y a des profs de littérature pédés comme moi qui n’hésitent pas à évoquer l’homosexualité des grands auteurs qu’ils croisent sur leur chemin : Verlaine et Rimbaud bien sûr, mais aussi Aragon, Flaubert, Montaigne et la Boétie, Christophe Donner etc. Bon, en même temps, je ne choisis pas les auteurs que j’étudie en classe en fonction de leur orientation sexuelle ! Ca ne m’empêche pas d’étudier aussi des hétéros comme Hugo, Voltaire, Racine, Molière ou encore de parler de la sexualité compulsive de Maupassant !

    1. C’était déjà un bel effort de la part de mon prof, lequel est hétéro, de dire les choses clairement. Il n’était pas au courant de tout. À l’époque (1979) on n’avait pas l’internet pour aller se renseigner de plus près.

  3. Tiens, j’ai l’impression que je viens de lire la version masculine du « elle n’est tellement pas baisable qu’elle doit être lesbienne ». Je ne savais pas que les hommes y avaient droit aussi. Classieux….

  4. Souvenirs d’hypokhâgne. Etude des « Faux-Monnayeurs » de Gide. Jamais, JAMAIS, l’homosexualité n’a été abordée, la (jeune) prof n’en a jamais parlé. Et comme j’étais très naïve et surtout très littérale («si c’est pas écrit en toutes lettres, alors vous n’êtes que des médisants»), je n’avais rien vu, rien compris.

    En le relisant plusieurs années plus tard, je me suis demandée comment j’avais pu être autant dans l’aveuglement (mais le mot d’homosexualité ne me disait pas grand chose. Je savais qu’Oscar Wilde préférait les garçons et avait fait de la prison pour cela, et c’était à peu près tout).

    Sinon, si ça t’intéresse, le journal de Mme Verlaine est publié: « Mémoires de ma vie », auteur ex-Madame Paul Verlaine (sic!)

    1. Les mémoires d’ex-Madame doivent valoir leur pesant de cacahuètes.
      Sinon, si ça intéresse quelqu’un, la tombe de monsieur Paul est Porte de Clichy au cimetière des Batignolles, facile à trouver et toujours fleurie (je suppose qu’il existe une association des amis de Verlaine qui s’en soucie …)

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