Rire et jouir !

Je devins l’un de ces jeunes gens qui se permettent tout, en supposant que rien ne compte vraiment ; mais qu’est-ce que j’ai pu rire et jouir ! D’abord, il y avait les femmes, et j’ai couché avec toutes celles dont l’amour fou que je portais à Hardy m’avait privé. J’ai découvert les différences visibles d’un corps féminin à l’autre, la fraîcheur du sein lourd et la chaleur du sein haut, le goût du mons veneris des blondes, qui exhale l’ambre gris, le mucus vaginal des rousses, parfois plus âcre et enivrant, la peau pendant leurs périodes, qui sent le cuir tanné, et les aisselles qui transpirent un parfum proche du chloroforme, l’odeur de chèvre si l’excitation sexuelle est anormalement forte, la voix de poitrine ou la voix de tête au moment de l’orgasme, le caractère hircin de ces sortes de tanins mêlés à leur salive, quand on la boit comme du vin à la fin de l’acte, ce genre de préciosités des cinq sens dont j’étais resté inconscient durant tant de vies ; aussi, je me suis intéressé aux hommes, à la beauté dans laquelle ils reposent dès qu’ils dorment, au sexe qui se repose, à la vie propre du cul masculin et à cette perle qui goutte dans les replis du prépuce, quand on le presse avec tendresse après la percée de la semence. J’y ai pris goût.

Mes perceptions s’aiguisèrent. J’avais toujours eu de l’appétit, mais je découvris qu’on pouvait faire à la bouche ce qu’on faisait à l’œil, et peut-être mieux encore : on pouvait lui offrir un monde, un paysage, des couleurs, des nuances, de la profondeur, et au lieu de vivre dans le monde qu’on voit, le monde qu’on mange vit à l’intérieur de soi ; je bus beaucoup. Je fis du sport, je m’entretins. Mes parents ne comprenaient pas qui j’étais devenu, ils étaient choqués par ce qu’Origène appelait mon « hédonisme de petit Parisien », mais j’avais rompu avec eux et je ne les voyais plus du tout. Simplement, lorsqu’il fallut que je m’achète une voiture, je choisis une Dodge, parce que je voulais retrouver le sentiment grisant du docteur, quand ce salaud sillonnait les routes de ma région natale. Ainsi, je n’avais cure du bon goût, de la justice ou du peuple, je me contentais de suivre mes envies, et de m’offrir ce à quoi j’avais renoncé incarnation après incarnation. Je conduisais les filles faciles, les difficiles, les travelos, les beaux ténébreux, les petits mectons, peu importe, sur les routes des corniches en bord de mer et des montagnes violettes à l’approche de la nuit ; on arrêtait le soir, je leur offrais à manger et à boire, on dormait dans de magnifiques hôtels de luxe caricatural, avec spa, piscine et massage, je faisais l’amour avec eux, ils faisaient l’amour les uns avec les autres, quand j’étais épuisé, de les regardais sur le lit, le voyais la force, la jeunesse, la beauté.

Citation extraite de « 7 » de Tristan Garcia.

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