120 battements par minute

120 battements par minute

Je déroge à ma liste d’attente des articles des films vus, mais vu que ma liste a 3 ans de retard, il vaut mieux que je l’oublie pour de bon. Et ce film est trop un choc, trop un événement marquant pour le reléguer ainsi. Je pense d’ailleurs que c’est le film qui m’a le plus touché depuis longtemps, et c’est sans doute parce que l’on peut si rarement s’identifier à des personnages au cinéma. Je connais un peu la période, je connais vaguement les faits, quelques uns de ses protagonistes (de blog), et je suis un fier membre de la communauté pédésexuelle si vous l’ignoriez encore (c’est écrit dessus hein, c’est un blog de pédé). Le film de Robin Campillo a eu une remarquable réception à Cannes, un chouette prix, et tout le monde est en train de le découvrir avec bonheur au cinéma. Je célèbre comme tout le monde un film qui a énormément de qualités, mais j’ajoute quelques bémols parce qu’il y’a quelques trucs qui m’ont moins plu.

L’histoire c’est à la fois celle d’Act Up (Paris) à une époque particulièrement active et marquante de son épopée, avant la trithérapie, à l’époque où les malades mourraient encore largement de la maladie, où les traitements mettaient trop de temps à arriver, où l’opinion publique voyait encore cette maladie comme un truc de pédé, de pute et de toxicos, et « avant internet » donc une époque où toucher la presse était essentiel pour émerger dans la sphère publique. La guérilla urbaine d’Act Up, directement importée de New York, était un modèle dans le genre, et on peut dire que son efficacité a plutôt été prouvée. C’était pour moi la seconde révolution gay, après celle du balbutiement de l’émancipation des années 70 (de mai 68 en passant par Stonewall et le FHAR…). Bref, un truc important ! Mais c’est également une histoire (oui il faut suivre hein, j’ai commencé par dire que c’était « à la fois »…) d’amour entre deux gars qui se rencontrent lors des célèbres RH (réunion hebdomadaire) de l’association. Une histoire d’amour entre un séropo et un séroneg, tous deux jolis comme des coeurs, et bien déphasés comme on aime (et on comprend).

Le film alterne vraiment de manière assez tranchée entre ces deux récits, et ça marche terriblement car ça touche doublement les homos concernant deux vacuités assez évidentes au cinéma, que ce soit sur le terrain social/sociétal ou bien bêtement amoureux. Et donc depuis une semaine, je ne lis que troubles, chocs, coups de poing, émotions chez mes congénères (j’entends moins les filles, je crois que là on est vraiment dans le truc de pédé malgré la belle représentation lesbienne du film incarnée par Adèle Haenel) sur Twitter et les autres réseaux. Je pense que c’est cet effet double, alors que le film narre à la fois l’importance majeure de ce mouvement (avant tout) gay dans la sphère publique, et dans des avancées décisives pour lutter contre l’homophobie et la sérophobie (qui ne portait pas encore ce nom), mais aussi une histoire d’amour tellement belle et commune… et tragique.

Je suis juste la génération d’après les protagonistes du film (Je suis la génération Dustan plutôt, mein gott!!), et je n’ai perdu personne de proche du sida, je n’ai jamais milité dans une association, donc je crois à peu près sur parole ce que j’apprends du mouvement « de l’intérieur » (et les témoignages des copines qui ont bien connu ces réunions disent que c’est tout à fait bien rendu !). Evidemment on reconnaît Didier Lestrade ou Christophe Martet dans ces personnages de fiction qui sont plus qu’inspirés de faits bien tangibles. Malgré tout je connaissais les méthodes d’Act Up, pour avoir vu pas mal de documentaires, donc pas beaucoup de surprises sur les méthodes, les turpitudes hystériques et tellement « nous » de ces réunions hebdos, et les grands événements qui ont marqué l’histoire de la lutte contre le sida. J’ai en revanche un peu plus de connaissance intime des relations amoureuses ou pédésexuelles, et c’est en ce point particulièrement bien traité, joué et filmé. D’ailleurs je salue largement la performance des comédiens, ils sont tous et toutes vraiment super bons, et il n’y a quasiment pas une fausse note. Le casting est très très gay, c’est « obvious », et il n’y a pas à dire quand on n’a pas à penser à incarner un homo, ça fait tout de suite plus naturel et ça sonne très juste. C’est vraiment le cas. Que ce soit les dialogues, les rapports sexuels et jusque dans la manière dont les mecs se touchent, se regardent, baisent et se comportent, je me retrouve et c’est le cas de beaucoup de mes coreligionnaires. Donc forcément on s’identifie, sur le fond, la forme et toutes les dimensions, comment faire autrement ? Eh oui putain, ça fait du bien, c’est fort plaisant même.

Mais, mais, mais, car il y a un « mais », je n’ai pas été conquis par le film et par « l’objet cinématographique » en tant que tel. Je suis allé le voir rapidement pour éviter d’être pollué par les retours des uns et des autres, mais je crois c’était déjà un peu tard, et j’ai eu le syndrome « je m’attendais à autre chose ». Je lui trouve aussi un défaut majeur : le traitement des deux narrations en parallèle est trop lourd, et je les trouve chacune un peu bancale, et c’est trop long. Je grossis le trait car ça ne m’a pas non plus gâché le plaisir et l’émotion (surtout), mais je reproche au récit Act Up de manquer de détails, de repères, de références. Je sais que c’est sans doute voulu, mais moi ça m’a manqué et dérangé. J’avais envie d’Histoire avec des dates, des jalons, des musiques avec une BO de ouf (or c’est juste un morceau ou deux), une oeuvre à la fois romanesque et documentaire. Pareil pour la trame amoureuse qui n’est pas assez nuancée et élaborée à mon goût, même s’il y a quelques très belles scènes. Mais il n’en reste qu’un truc un peu banal, et je suis ultra frustré de n’avoir que survolé les personnages secondaires que j’avais super envie de « mieux connaître ». Et en même temps, ça dure déjà 2h20, mais le fait d’avoir ces deux trames un peu rabiotées et réduites pour que ça passe, eh bien il me semble que ça perd beaucoup de substance. Et l’effet tout à fait terrible c’est que j’ai tout de même trouvé le film un peu long à se mettre en place, et avec cette alternance assez automatique des scènes Act Up puis des scènes romanesques, le film montre un peu trop ses coutures. Bref des petits trucs qui m’ont chiffonné. Je m’en veux un peu car je crois que je reproche au final au film de ne pas être assez américain, je pense que je suis vraiment trop habitué à ce genre de film communautaire et avec de grandes envolées lyriques, le genre blockbuster faussement indépendant à la BO léchée que les américains font très bien à l’emporte-pièces. Je m’attendais plus à un « Milk » j’imagine…

Ce qui est chouette c’est clairement l’effet qu’a le film en ce moment sur « les jeunes », et aussi cette prise de conscience, cette pure découverte pour certains de ce qu’est finalement la fameuse « communauté gay ». Les gens sont marqués, se renseignent sur Act Up, et ces militants sont enfin reconnus grâce à cette incarnation qui met en exergue le besoin criant d’un centre des archives LGBT en France (et à Paris bien sûr). Bref, c’est un film qui restera clairement dans nos esprits, et qui avec son prix à Cannes en plus a gagné une postérité bien méritée. Je suis curieux de ce qu’il va peut-être provoquer comme inspiration ou vocation pour de jeunes générations, et ça c’est cool.

L’avis des copines : PoupÉe Roncier, Nico, Ad Virgilium, Ydikoi, Marcel Dugommier.

120 BPM

11 Commentaires

  1. Pour répondre à ta dernière question, Act Up connaît un véritable succès lors de ses RH du jeudi. Mais comme pour les RH de l’époque, il y a beaucoup de curiosité, des gens qui viennent et ne restent pas. Quant à ta critique générale, je vois dans ce film plus la marque d’un film d’auteur à petit budget qu’un scénario bien léché par une dizaine d’auteurs chacun spécialisé dans une thématique, celui qui sait nous faire rire, celui qui sait nous faire pleurer, celui qui sait comment montrer une scène d’amour, celui qui sait ficeler une histoire réunissant toutes ces scènettes. Les faiblesses, telles les Gay pride à trente personnes, ne m’ont pas gêné. J’ai juste été pris par la narration. Je ne spolierai pas le film en disant que le personnage de Sean, le héros, est réalisé à partir de Clews Vellay, emblématique president d’Act Up, mais qui est malheureusement décédé avant que l’histoire racontée n’ait lieu.

  2. Étant un associatif de longue date, je me suis bien retrouvé dans cet univers. Le jeu des acteurs était et les relations entre les uns et les autres paraissaient vraies. Comme toi je n’ai pas connu cette période où les gays tombaient les uns après les autres, mais quelques amis plus seniors me l’ont contée et de le voir à l’écran cela me touche d’autant plus…
    Certaines scènes qui se voulaient esthétiques étaient vraiment trois longues et inintéressante à mon goût.

    Par contre, c’est quoi cette fin ?! J’ai été hyper déçu et elle m’a clairement gâché mon plaisir…

    [Spoiler][Spoiler][Spoiler][Spoiler][Spoiler]
    Injection mortelle entre deux somnolences, visite du mort par tout le monde au milieu de la nuit, et baise sur son lit de mort avec le premier venu ?!??
    What the fuck ?!
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    1. Pour réagir au gros Spoiler d’Aymeric :
      L’injonction me plaît bcp pour le concept d’euthanasie nécessaire. Sa non gestion me plaît moins. Le mec tue son compagnon et on ne parle pas de son état psychologique après ça.
      La baise qui vient après m’a plus gêné. Surtout quand on voit avec qui.

  3. Je rajouterais qu’Un des gros avantages du film est de réhabiliter act Up et mieux éclairer leurs motivations. Dans les années 2000, leur violence me dérangeait parfois, je la trouvais contre productive et leur discours était illisible dans cette période de transition. J’oubliais que ces gars et ces filles sortaient d’une génération perdue.

    Deux analogiques à dénoncer vivement : Le canapé clic clac qui se replie avec dossiers intégrés. Je suis catégorique, cette merveille est apparue 10 ans apres.
    L’autre plus sérieuse : quand le mec de sean lui dit que ce n’est pas trop risqué de sucer sans capote. À cette époque, et même 10 ans apres, on ne le savait pas. On ne savait pas encore début 2000 si on pouvait vraiment sucer sans capote ou non. Pour se couvrir, médecins, tracts et articles nous conseillaient de ne pas le faire. Et comme évidemment je le faisais, je me souviens à chaque prise de sang cette peur au ventre d’être dépisté positif. Voilà cette remarque était un prétexte pour témoigner que nous ne sommes pas une génération qui a connu la mort, nous sommes la génération du sexe interdit. Et forcément interdits…

    1. Bah justement, si les médecins conseillaient de ne pas sucer avec capotes, alors il n’est pas illogique que ce soit appliqué, même si on n’avait aucune certitude…

  4. Eh bien moi c’est la première fois que j’ai pleuré depuis Brokeback Mountain (2005). Le film m’a bouleversé et, contrairement à Matoo, je trouve que c’est l’histoire d’amour entre Nathan et Sean lui donne toute sa force : sinon, on n’aurait eu qu’un documentaire un peu désincarné, un peu plat parce que théorique. Quand on raconte que 1000 pédés meurent, on est dans la statistique ; quand on raconte la mort d’un seul pédé, on est dans le drame, dans la tragédie où le héros n’arrive pas à échapper à son destin.C’est un film qui évite le voyeurisme et j’ai bien aimé le jeu des acteurs (et leur plastique aussi) : ils ont su trouver le ton juste, sans trop en faire, ni pas assez, et j’ai un immense respect pour les personnages qu’ils ont incarné et à qui nous devons tant… La plus belle scène, à mon sens, c’est la scène de masturbation à l’hôpital, le moment où Nathan branle Sean : à travers ce geste banal (mais dans un contexte insolite), on sent toute la tendresse à s’acharner à rendre la vie encore aimable malgré la maladie. Pour répondre à Aymeric, qui a été choqué que Nathan baise le soir même de la mort de son chéri avec un autre mec, ce n’est pas quelque chose de glauque : c’est dire que la vie continue, c’est ce que Sean aurait voulu pour Nathan, et c’est un échec aussi, puisque Nathan finit en pleurs. C’est tout le tragique du film : ils ont beau lutter – avec panache – ils finissent par perdre à la fin. La maladie est la plus forte, mais, entre temps, ils ont résisté, ils se sont aimés et ça, même la maladie, ne peut le leur enlever.

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