En rentrant pour aller faire des courses pour mon dîner de ce soir, j’étais un peu dans mes pensées du moment… Sans mystère vu ce qui précède, je pensais à mes parents, et puis à pas mal de tracasseries du côté de ma vie perso aussi. Et je me lamentais sur mon pauvre sort, jusqu’à ce que dans le RER, une harengère dans mon dos me sorte de ma torpeur. Le temps de lever un oeil et une oreille, et j’ai compris que c’était le sempiternel discours d’un SDF qui demandait assistance. On est tellement blasé par ça, c’est dingue quand même.
J’ai alors commencé à relativiser mes petits problèmes, et étrangement, les micro événements qui se sont succédés ont fini de me convaincre d’arrêter de focaliser sur mes petites emmerdes qui finiront en plus par bien se régler presque d’elles-mêmes. En effet, « le » SDF était une femme, une très jeune femme enceinte de trois mois, sans ressource évidemment. Premier gloups, et première fois de la journée où je me dis « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».
J’arrive à Châtelet, je sors de mon carrosse bleu et rouge, pour enchaîner sur le bon vieux métropolitain. C’est alors que je croise le chemin d’une vieille femme assise dans un coin, en train de faire la manche. Genre 75 ans, et complètement ravagée… deuxième gloups. Allez, ça fait du bien, reprenons en coeur : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».
Je passe à la Bague de Kenza acheter quelques mignardises pour le dessert (‘tain j’en salive juste en tapant ça), et puis je vais faire les courses pour le dîner dans mon Attac du coin, rue saint Maur. Je repense à cet article de Télérama qui m’avait bien foutu les boules. Ce papier évoquait un fait social assez important : Paris n’a plus de classe populaire, exit de la capitale les prolos ! Il ne reste plus que des bobos qui votent à gauche et se targuent justement d’habiter des quartiers très populaaaîîîîîres. Ainsi, un peu comme moi qui vais bruncher au Charbon le dimanche, tandis que l’on passe directement de mon immeuble (avec cafards tout de même) à des foyers Sonacotra glauquissimes. Et bam dans ma tronche (même si je ne pense pas avoir encore assez de thune pour ça). Mais c’est très bien, c’est une couche d’humilité supplémentaire.
En plus, je lis Télérama.
Je commence à faire mes courses, et vas-y que je te prends des trucs par ici, et des trucs par là. Je ne regarde pas vraiment les prix, je sais que je prépare un dîner pour 7 personnes et j’ai besoin de ça, ça, ça et ça. Et puis, je veux des trucs de qualité, donc je veux bien mettre le prix. C’est alors que je les aperçois. Trois hères, une fille et deux garçons, qui déambulent dans les rayons avec un panier, qui scrutent les linéaires et surtout l’un deux, il a une calculette, et il ajoute consciencieusement le prix de chaque produit. De temps en temps, il critique ou repose les denrées que les autres ont choisies pour rester dans leur maigre budget. Troisième gloups de la journée ! Et rebelote : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».
Je passe à la caisse. La jeune fille est inexpérimentée, elle a l’air d’avoir 18 ou 20 ans et elle hésite à chaque manipulation ou opération délicate, genre un article sans prix ou une carte de crédit étrangère. Je patiente tranquillement, ça va, j’ai le temps. Je pose mes articles, et elle les passe un par un consciencieusement. Bip, bip, bip. Vient le dernier article : un sac avec des légumes. Elle regarde le contenu du sac, le pose sur la balance, et là elle me regarde avec un petit sourire et une moue dubitative : « Excusez-moi mais qu’est-ce que c’est Monsieur ? ». Je la regarde un peu étonné, mais je réponds immédiatement : « ce sont des aubergines ». Je suis un peu surpris car l’aubergine n’est pas vraiment un légume rare ou exotique, enfin je crois. Et là, la jeune femme sort une liste de papier, et elle cherche… elle cherche… elle cherche. Elle retourne la feuille, puis elle revient sur le recto. Elle me regarde alors en souriant : « Eh bien, figurez-vous que ce n’est même pas écrit sur la feuille ». J’hallucine carrément que mes aubergines soit ainsi vilipendées dans mon quartier. Et puis, j’ai une illumination. Je réponds à son sourire et lui demande : « Vous êtes certaine ? Vous avez regardé à aubergine, A. U. ? ». Elle me rétorque surprise : « Ôbergines ? ». Et moi de lui répondre du tac au tac : « Non, non, aubergine, c’est A., U. ! ».
Alors elle conclut des plus sérieuses : « Ah oui, vous avez raison, c’est là. Merci monsieur. Vous savez j’ai encore des choses à apprendre dans le métier… ». Je sors de là, et gloups. Cela me vient alors naturellement : « bon Mathieu, bobo de merde à deux balles, arrête de ressasser tes problèmes de daube ! ».
En arrivant chez moi, je trouvais que les anicroches du moment étaient parfaitement surmontables. Evidemment, je ne vais pas commencer à jouer avec l’adage « il y a toujours plus malheureux que soi » car c’est ridicule, et ça ne mène qu’à l’immobilisme. Néanmoins, cela fait parfois du bien de remettre un peu son existence en perspective. Le pire c’est que, dans la plupart des cas, il suffit juste d’observer ce qui se passe autour de nous.