Lundi soir se tenait l’une des toutes dernières représentations, au théâtre de la Gaîté Montparnasse, de Luchini qui lisait un texte de Louis-Ferdinand Céline. « L’arrivée à New York » est un extrait de « Voyage au bout de la nuit », certainement le plus connu des romans de l’auteur, et que je n’ai pas lu (arf). Le spectacle est divisé en deux parties qui sont bien le reflet de ce que je pense et ressens par rapport au comédien.
En effet, j’ai un rapport complètement passionnel et passionné à Luchini qui est un acteur que j’adore autant que je déteste, que je révère autant que je méprise ! C’est affreux !! Il m’insupporte quand il joue son cabotin, hautain, élitiste et précieux, mais je ne peux que m’incliner devant l’excellence de son jeu, la finesse de sa répartie, son érudition, son humour et finalement son charisme ravageur.
Les deux parties sont aussi bicéphales que mes sentiments envers le comédien, mais elles-mêmes contiennent leur part d’ombre et de lumière. Et que donne le tout alors ? Eh bien quelque chose de brillant, de fascinant, de magnifique, de flamboyant, et aussi un truc bouffon, éclairé, tapageur, intéressant, drôle et hilarant. Aaaah mais ce qu’il m’agace une seconde, et comme je l’adore la seconde d’après. On dirait du Louise Labé :
Je vis, je meurs: je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremélés de joie.
Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure,
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Bref ! J’ai surtout découvert un texte superbement récité par un Luchini toujours très en verve et en grandiloquence. Ce mec a tellement de pouvoir sur son audience, une telle maîtrise du texte, mais aussi une telle appropriation (oh on sent qu’il le connaît depuis des années et des années), qu’il peut le dire de mille tons différents tout en étant crédible. Et il en rajoute, il en fait des tonnes, et quand il oublie des phrases, alors il répète la précédente comme si elle avait une importance énorme, mais c’est seulement pour se raccrocher aux wagons. Alors il m’énerve, et je commence à fulminer sur cette pédanterie déplacée. Et puis sans prévenir, il est génial, il transcende les écrits de Céline comme s’ils étaient siens, il habite le texte et sublime l’histoire racontée. Pfff. Incroyable !
La récitation terminée, le spectacle prend une autre tournure. Il peut enfin se lâcher complètement et mettre le moteur à cabotinage en turbo. Mais il véhicule son amour des textes qu’il vient de réciter avec un véritable génie et une passion qui ne peut laisser indifférent. Et il se met à faire le bouffon et à se foutre littéralement la gueule des gens qui sont venus le voir au théâtre. Les geubours et les intellos de la salle en prennent pour leur grade, et il joue avec délectation sur son rôle de comédien « gauche caviar ». Tour à tour, gaudriolant, grinçant, ironique, il crie, chuchotent, soupire, il cite Céline, Nietzsche, La Fontaine etc. Un one-man show auto-hagiographique qui m’a beaucoup fait rire, et parfois donné envie de lui donner un coup de boule.
Voilà, ce mec est génial et exécrable, c’est bizarre mais c’est comme ça. J’en suis vraiment admiratif, et au final on lui pardonne son éléphantesque infatuation parce qu’il a un talent dingue. Et je l’adore avant tout parce que justement il n’est pas comme tout le monde, on ne lui donne pas facilement une étiquette ou une appartenance. Cette relation, tout sauf manichéenne, que j’entretiens avec ce type est au moins un truc qui n’est pas tiède du tout, et ça fait du bien.