Ah là là, c’est toute une stratégie, toute une diplomatie, dont la fréquentation de mon cher et tendre M. m’avait rendu expert. Qu’est-ce qu’elle a pu monter nous enguirlander cette gardienne, mais qu’est-ce qu’on a pu la faire chier aussi !! Et c’est bien ce qui me saoule dans ces phénomènes, c’est qu’il ne s’agit souvent que d’abus réciproques, comme autant de jeux pervers qui montent les gens les uns contre les autres de leur plein gré. J’évoque par là les fêtards qui abusent à crier, danser, sauter, casser ou écraser leurs mégots dans la cage d’escalier, mais également les concierges ou voisins qui arrivent à minuit pour évoquer un sabbat de sorcières ou une prochaine action en justice.
Nous sommes donc dans l’appartement magique depuis deux semaines, et samedi dernier nous faisions d’une pierre quatre coups en célébrant les anniversaires de Chérichou, Sébastien, François et aussi notre pendaison de crémaillère. L’appartement est certes spacieux, mais imaginez une soixantaine de convives, majoritairement gais, et totalement ivres, qui font la fête, fument les fenêtres ouvertes, et expriment leur énergique alacrité à tue-tête. Imaginez la remise des cadeaux… avec le désempaquetage des écharpes Harry Potter (des quatre écoles !!). Bref, l’hystérie !!
Le truc c’est que j’ai été assez bien élevé, en tout cas je déteste nuire aux gens, mais alors je déteste ça ! Du coup, je comprends que cette fête ait été une source réelle d’insomnie pour quelques voisins, et en figure de proue la fameuse gardienne qui habite… juste au dessus ! Mais tout de même, c’était exceptionnel, et c’était mentionné sur notre mot en bas de l’immeuble, et c’était la pendaison de crémaillère merde ! Elle a débarqué comme une furie à minuit dix ! Minuit dix !!! Elle doit avoir cinquante balais tout au plus, donc ce n’est pas non plus le syndrome voisinage du troisième âge, mais c’est résolument l’incarnation même de la concierge relou.
Il ne s’agit là que de marquer son territoire, d’assoir sa position de gardienne, et de dragon pestiférant avec sa grande gueule de harengère. Nous l’avions vu une seule fois auparavant, et elle s’était déjà montrée passablement antipathique. Le genre de femme qui vous voit en train de descendre les poubelles et vous gueule dessus en disant de ne pas oublier de fermer la porte, et de ne pas renverser la poubelle et blablabla. D’ailleurs je ne l’ai jamais entendu vraiment parler posément, mais uniquement crier ou grogner ou hurler à la mort. La dernière fois c’était pour une coupure d’électricité assez longue (plus d’une heure), qui avait l’air d’un drame totalement élisabéthain pour elle.
Elle est donc arrivée à minuit et des brouettes, et a commencé à gueuler… simplement. Le temps qu’on m’appelle, quelques amis étaient dehors et pas forcément très agréables. Ah ah. J’adore ça, les soirées où les gens sont bourrés et donc incapables de comprendre que les voisins peuvent se plaindre. Huhu. Alors que la première chose à faire est simplement d’accepter les reproches, évaluer la situation, puis de transiger. J’ai eu de la chance car notre copine Audrey avait bien envie de la torgnoler, et on aurait eu une concierge accidentée sur les bras. Bref, j’ai rapidement expliqué que j’étais désolé, et qu’on allait faire gaffe.
C’était avant l’ouverture des cadeaux en fait. 
On a fait gaffe quand même, à partir de 3h30.
Rholololo.
Ce qui me saoule c’est qu’elle m’a un peu gâché ma soirée à partir de là, vu que je ne faisais que redouter un appel aux flics, ou bien vraiment de rentrer dans cet immeuble et de donner une terrible image de moi-même (je sais, je suis grave). En tout cas, j’ai conscience que nous avons en effet abusé, mais j’estime que ce sont des occasions extrêmement rares, et qu’on peut comprendre. Elle n’est jamais revenue, et la soirée a pu se terminer tranquillement, même si j’étais tout chose, et que mes amis s’en sont bien rendus compte.
La walkyrie n’a pas fait résonner son cri d’effraie avant le lendemain midi. Nous nous levions à peine, et les accents rustauds de son babil vipérin ont sans effort pénétré notre doux foyer (dont le sol collait un peu). Elle était en train de geindre un étage au dessus en évoquant les fous, que ça ne se faisait pas, inadmissible, flics, syndic, propriétaire, quatre heures du matin, etc. Mon sang n’a fait qu’un tour, et puisque A. ne voulait pas y aller, j’ai enfilé mon costard de Haut Commissaire genevois au Nations Unis, et j’ai grimpé jusqu’à son aire. Elle m’attendait et m’a lancé un de ses regards de harpies, tout en continuant à persiffler avec une dame asiatique sans âge (nan vraiment je vous assure) qui ânonnait « fou, fou, fou. Moi malade, moi pas dormir. Oooh là là, fou fou. Moi pas bien, ooooh, pas bien du tout. » Mais elle fut congédiée rapidement par la concierge qui avait trouvé un adversaire, après ce petit échauffement verbal.
- Bonjour Mesdames.
- NAN MAIS CA VA PAS VOUS HEIN, VOUS ETES FOUS !!! INADMISSIBLE, VOUS M’ENTENDEZ C’EST INADMISSIBLE !! AH MAIS CA VA PAS SE PASSER COMME CA, JE SAIS PAS OU VOUS VOUS CROYEZ MAIS DANS CET IMMEUBLE VOUS ALLEZ PAS FAIRE LA LOI…
Je vous passe la diatribe, mais elle m’a gueulé dessus comme cela pendant quelques minutes.
1ère règle : Laissez la concierge vous crier dessus. Adoptez la Malaussène attitude jusqu’à ce qu’elle se fatigue. Il faut quatre bonnes minutes normalement.
Il faut la regarder bien droit dans les yeux, en l’écoutant patiemment et poliment, et surtout ne pas répondre à l’agression par l’agression. L’objectif est de lui retourner ses propres remarques, et de lui faire comprendre que vous êtes un gentleman, et qu’elle est très mal-élevée.
Lors d’un silence prolongé, notant son étonnement devant mon attitude d’ouverture et d’écoute, j’ai tenté : « Puis-je vous répondre ? Ou bien avez-vous encore des choses à me reprocher, parce que je pense que j’ai compris le fond de votre message. ». Là évidemment, elle repart de plus belle : « Nan vous allez m’écouter, blablabla. » Du coup j’ai simplement opiné, et elle est repartie en boucle.
2ème règle : Etablir un dialogue, et être à l’origine de l’instauration d’une attitude posée et raisonnable.
- Bon madame, je vous ai bien entendu. Est-ce que vous allez continuer à m’insulter ainsi et à déranger notre voisinage longtemps, ou bien est-ce que vous voulez que je vous parle à mon tour. Si vous ne voulez que me crier dessus, je pense que c’est suffisant. Mais si vous avez envie de m’entendre, dites le moi.
Elle est restée interloquée, s’est un peu calmée, mais m’a laissé la parole. Elle s’est reculé, comme pour prendre de l’élan, en prévision de ce que j’allais lui envoyer dans la tronche.
3ème règle : Vous êtes le gentil, vous êtes humain, il faut sortir à tout prix de ce jeu pervers totalement archaïque, et qui doit exister depuis le temps des âges farouches (sacré Craô).
- Madame, d’abord, je vous prie de m’excuser, et d’accepter mes excuses. Je suis sincèrement désolé du désagrément que j’ai pu vous causer, et je puis vous assurer que je le regrette.
Silence. Elle ne sait pas trop quoi dire là, donc elle baisse déjà de 22 octaves, et elle balbutie : « bah oui, mais quand même, vos amis là, ils ont crié comme des bêtes, et c’était insupportable, jamais on a eu un bordel pareil. »
- Je l’ai bien compris, et j’en suis vraiment désolé, ce n’était évidemment pas mon intention.
4ème règle : Une fois que la teigne est calmée, il faut expliquer le contexte, et tenter de vous trouver quelques circonstances atténuantes. En cas de mauvaise foi évidente, il ne faut pas éviter à mettre en exergue quelques valeurs communes, tout en continuant d’admettre votre part de culpabilité.
- Vous comprenez, il s’agissait d’une pendaison de crémaillère, et tout le monde avait beaucoup bu, et au fur et à mesure le bruit monte, et on ne s’en rend pas compte. Mais surtout c’était exceptionnel, et on avait prévenu.
- AH NON ALORS, ICI CA NE SE PASSE PAS COMME CA, ET JE VAIS APPELER LES FLICS MOI LA PROCHAINE FOIS, ET LE SYNDIC ET VOTRE PROPRIETAIRE !!
- Ah mais c’est tout à fait dans votre droit, et je ne peux pas vous le reprocher. Aussi n’hésitez pas à appeler la propriétaire, ou la police la prochaine fois. Vraiment vous prenez vos responsabilités, et je prendrai les miennes.
- Nan mais les flics, hein, moi j’appelle les flics !!
- Oui, oui, comme je l’ai dit, vous pouvez appeler la police. Vous permettez que je ne dise pas les « flics », mais mon père est policier.
NdB : Mon père est agent EDF retraité, ça va non ? Ce n’est pas si éloigné que cela…
En tout cas, après quelques allers-retours, de cet acabit, elle se calmait de plus en plus. Et surtout après ça :
- Et puis vous savez, hier vous êtes arrivés en criant et en insultant quasiment, ce n’est pas vraiment une attitude qui engage au dialogue, mais tout le contraire.
- Ah oui mais moi je suis comme ça, je suis directe.
- Directe oui, mais là je me suis senti juste insulté, et je ne pense pas que je méritais un tel traitement.
- Bon bah, excusez-moi alors.
5ème règle : Maintenant un bon coup de brosse à reluire ! Et surtout, trouvez tous les moyens, même le mensonge éhonté, pour créer une identification et la ferrer dans ses propres rets.
Là je ne sais pas comment elle a fait, mais subrepticement elle a glissé sur le terrain du respect de la concierge. Elle sous-entendait que j’étais un gros bobo-kéké qui la méprise en fait. Mouahahaha. Alors du coup, j’ai sorti l’arme ultime :
- Vous savez, je suis à moitié portugais, et ma mère est femme de ménage. Donc ne vous faites surtout aucune illusion, ou ne prenez surtout pas cet argument avec moi, car ça ne tient pas du tout la route.
NdB : Ok pour le Portugal, mais ma mère n’est pas femme de ménage. Mais bon ce n’est pas grave, il le fallait pour parfaire mon bouclier psychologique.
6ème règle : Faire le point sur tous les arguments, répéter votre regret, et assumez vos erreurs tout en remettant les choses à leur place. Une fois que la concierge ne peut plus rien dire, et que la situation a correctement été renversée. C’est dans la poche.
Enfin tu parles, la prochaine fois, elle fera exactement la même chose, et il faudra tout recommencer. Mais là au moins, ça m’a défoulé, et j’ai pu lui montrer ce que j’avais dans le bide. C’est horrible, mais je déteste tellement les conflits, et je n’aime vraiment pas embêter les voisins. Mais je supporte aussi quand les autres font la fête, et de temps en temps, c’est tout à fait compréhensible. Et puis, il fallait au moins lutter un minimum contre cette manie de gardienne d’immeuble qui se prend littéralement pour le Cerbère de la porte (Etes vous le Maître des Clefs ?).
Et puis merde, il va bien falloir l’inaugurer ce Abba SingStar !!!