• Citage
Vers une insondable déprime

Publié le Mardi 19 Juillet 2011 - 23:38
Catégorie: Citage

Les domestiques dînaient à 19 heures, au fond d’une sorte d’alcôve en face des cuisines. Trois hommes et deux femmes mangeaient autour d’une grande table en chêne, aussi inattentifs les uns aux autres qu’une bande de gargouilles. Le jardinier étaient un vieillard desséché, un fagot d’os jetés pêle-mêle à l’intérieur d’une salopette élimée. La tête chenue et l’oeil recru, il mettait plus de temps à porter sa cuillère à sa bouche qu’un louchon à introduire un fil dans le chas d’une aiguille. Il se tenait à l’écart, fantomatique, recroquevillé sur son assiette, et il boudait son monde avec une sourde animosité. Les deux femmes de ménage se serraient dans le coin, la figure ratatinée et le menton rentré, visiblement indisposées par la proximité des mâles. Agacés par ma curiosité, les deux autres larbins enfournaient leurs parts, visiblement pressés de débarrasser le chantier.

Une nouvelle recrue suscite toujours de la méfiance au début. J’ai pensé qu’à la longue, j’allais finir par obtenir un sourire, ou un frémissement de sourcils. Au bout d’une semaine, c’était le même accueil glacial, le même rejet. J’avais beau dire bonjour, bonsoir, salut tout le monde, pas l’ombre d’un regard, pas le moindre grognement, sauf peut-être le grincement d’une chaise ou l’arrêt momentané d’un cliquetis de fourchette, trahissant la gêne que suscitait ma manifestation intempestive. Je m’installais à l’autre bout de la table ; on me servait furtivement dans un silence significatif, parfois on débarrassait avant que j’aie terminé mon repas. En un tournemain, mes voisins se retiraient sur la pointe des pieds ; je me retrouvais seul au milieu des cuisines, avec un sentiment de dépaysement qui se transformait au fil de la soirée en une insondable déprime.

Citation extraite de “A quoi rêvent les loups” de Yasmina Khadra. Page 35.

5 commentaires pour l'article Vers une insondable déprime

  1. René J. a dit :

    Le 20 Juillet 2011 - 2 h 45 min

    “…parfois on débarrassait avant que j’ai terminé mon repas. ”
    … que j’aie, je suppose ?

  2. Matoo a dit :

    Le 20 Juillet 2011 - 9 h 50 min

    Oh oui merci ! :smile:

  3. Buzenval a dit :

    Le 20 Juillet 2011 - 10 h 56 min

    Très belle écriture. Merci.

  4. Flavien a dit :

    Le 20 Juillet 2011 - 21 h 47 min

    Je viens de terminer la lecture des Hauts de Hurlevent que je n’avais jamais lu, avec le même genre d’ambiance fort bien rendue.

  5. A quoi rêvent les loups ? (Yasmina Khadra) | MatooBlog a dit :

    Le 13 Août 2011 - 20 h 12 min

    [...] aussi bon et surtout dans tous ces domaines, en effet l’écriture est superbe (j’ai cité un extrait il y a quelques semaines), et d’autant plus pour un algérien, l’histoire est géniale [...]

Laissez votre commentaire ci-dessous.

smiley5.gif smiley6.gif smiley17.gif smiley7.gif smiley14.gif smiley11.gif smiley2.gif smiley18.gif smiley3.gif smiley8.gif smiley19.gif smiley16.gif smiley10.gif smiley4.gif smiley20.gif smiley25.gif smiley34.gif smiley31.gif smiley24.gif smiley35.gif smiley30.gif smiley36.gif smiley28.gif smiley27.gif smiley23.gif smiley22.gif smiley29.gif smiley33.gif smiley26.gif smiley21.gif smiley32.gif smiley37.gif 


8 + 4 =

Suivre les réactions sans commenter