Le vrai est au coffre (Denis Lachaud)

J’ai vraiment beaucoup aimé l’écriture du bouquin, et c’est un roman très fort et intrigant. D’abord une histoire dans la peau d’un gamin qui a quelques problèmes avec ses camarades, et puis une grave rupture dans le récit, et quelque chose de très différent. Le début m’a fait penser à la classe de neige de Carrère tandis que la suite avait un ton troublant à la J’irai cracher sur vos tombes.

Au début c’est le petit Tom, un garçon de 5 ans qui vit avec ses parents en banlieue, et ça sur le coup c’est très Olivier Adam. Tom est un peu le souffre douleur qu’on traite de tapette, tandis qu’il se réfugie dans son monde intérieur et les quelques éléments qui le rassurent, dont son amie Véronique ou son ami le grutier Miguel. Mais à 8 ans, tout bascule dans l’horreur lors d’une sortie scolaire. On ne sait pas très bien ce qui se passe, mais Tom meurt dans un accident. Et ensuite, c’est Véronique qui prend la parole, elle venge Tom, et elle essaie surtout de survivre à la perte de son ami.

Le bouquin est terriblement dérangeant et d’autant plus lorsqu’on est homo je crois. L’auteur est juste excellent pour se mettre dans la peau de son petit personnage. La description de cette banale souffrance et de l’ostracisme de l’enfance est d’autant plus dure, mais très justement dépeinte. Quand Tom meurt, on passe vraiment dans une autre dimension, une histoire assez surréaliste voire fantastique. La gamine pète un peu un boulon, et en même temps on comprend ses émois et sa détresse, mais on est troublé par ce qui lui arrive, et par les étranges points de vue qui se succèdent. Le bouquin devient très très étrange, et la conclusion me laisse pantois. Est-ce que c’est génial ou complètement naze ? Arf, je n’arrive pas à me décider ! Mais au vu du style du roman et de la manière dont j’ai été alpagué, c’était vraiment pas mal du tout.

Le vrai est au coffre (Denis Lachaud)

Stanislas ou un caprice de Joséphine (Philippe Séguy)

J’ai lu ce bouquin suite à une émission de Franck Ferrand à propos d’une période assez particulière de notre histoire : le Directoire (1795-1799). Il s’agit de la fin de la Terreur, juste avant que Napoléon ne s’empare (complètement) du pouvoir, et le peuple souffle car les exécutions sont terminées, on peut enfin recommencer à s’amuser à Paris. La société est en train d’être politiquement reconquise par les bourgeois d’un côté et une monarchie moribonde de l’autre, avec des républicains idéalistes entre les deux, donc c’est une vraie période de transition et de remous sociaux.

Mais c’est aussi l’époque des « Incroyables et des Merveilleuses » avec tout un courant qui rivalise de folies et d’extravagances dans tous les domaines comme réaction à la période difficile (la Terreur) qui s’achève. La mode change tous les jours avec des tenues de plus en plus dingues, les gens s’expriment avec l’accent créole pour être à la page, tandis que certains jouent les myopes avec de grosses lunettes ou monocles, et d’autres se drapent comme des déesses grecques ou carrément dans des robes à la scandaleuse transparence.

Philippe Séguy qui était invité de l’émission évoquait donc cette période et son personnage romanesque, Stanislas, qui illustrait parfaitement ses propos. J’ai donc été curieux de lire ce roman, mais je n’en ai pas tiré grand-chose. Malgré tout le roman se lit bien, et il a le mérite en effet de dépeindre avec un chouette style cette époque finalement peu connue (il faut dire que ce n’est que 6 ans !!), mais ça ne va pas beaucoup plus loin. J’ai eu l’impression que l’auteur profitait aussi de cette époque où les mœurs étaient très libres, et la bissexualité généralisée, pour écrire un roman parfois carrément homosexuel avec un Stanislas clairement à l’aise dans son rôle de giton.

Stanislas est le fils illégitime d’un marquis et d’une fille de la campagne, il vient à Paris pour devenir portraitiste et espère conquérir Paris. Au lieu de cela, en 1794, il se retrouve à la prison des Carmes suite à un malentendu, et fait ainsi la connaissance de Joséphine de Beauharnais. Son charme et son dévouement produisent son effet sur Joséphine, et quand Robespierre meurt, marquant le début du Directoire, Stanislas peut enfin commencer son évolution sociale dans un monde propice à ses ambitions. On le voit jouer son Rastignac (désolé pour l’anachronisme) en couchant ou jouant de ses charmes auprès de messieurs influents tel Paul Barras. Mais Philippe Séguy va plus loin puisque le petit Stanislas avait l’air de carrément plaire à Napoléon himself. Oui là, j’avoue que ça m’a aussi un peu interloqué…

Bon du coup l’émission était suffisante, j’aurais pu me passer du roman, mais je ne dis pas que c’est nul, ce n’est juste pas extraordinaire quoi. Une bonne et saine lecture de Wikipédia sur le Directoire et ses curiosités font l’affaire. (Bon mais c’est vrai que j’ai du mal avec ces homos vieille France qui parlent comme Bern en s’esbaudissant sur les nobles tout en fantasmant sur les jeunes godelureaux…)

Stanislas ou un caprice de Joséphine, de Philippe Séguy (Flammarion)

Histoire d’Alice, qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un) (Francis Dannemark)

J’étais content de lire ce roman de Francis Dannemark dont j’avais découvert la prose via une amie. Mais je suis encore bien circonspect avec ce livre… Autant pour celui d’avant, j’avais beaucoup aimé le fond et les références cinématograhiques, mais été un peu décontenancé par le rythme et l’histoire, autant là j’ai tout de suite été emballé par l’intrigue, par son écriture enlevée, mais au final ça m’a fait l’effet d’un pétard mouillé. L’effet « Tout ça pour ça ? » malheureusement.

Alice raconte donc ses histoires, l’histoire de tous ses ex maris (elle en a eu pas loin d’une dizaine) morts dans des conditions assez dingues, et souvent très très cocasses. Elle les raconte à son neveu qui est aussi le narrateur, alors que ce dernier la retrouve à la mort de sa mère. J’ai super accroché sur trois chapitres, et j’ai bien souri, mais la forme est tout de suite découverte, et malgré un twist final assez fort, j’ai vite été déçu. Je trouve que c’est trop facile comme ressort narratif, et les saynètes ont beau avoir une portée très télévisuelle ou cinématographique (et romanesque !), on est rapidement dans une surenchère dont la crédibilité s’épuise et finit par tourner au vaguement « nawak ». Je suppose qu’il y a des limites à des récits un peu surréalistes, à moins que le bouquin soit « Le monde selon Garp », mais il n’en possède pas non plus le souffle ou l’esprit fantasque assumé.

Je ne dis pas que l’auteur est mauvais et non plus le bouquin, mais encore une fois il a tapé à côté pour moi. Ce qui est fou c’est que ce sont des raisons très différentes de la fois précédente.

Histoire d'Alice, qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un) (Francis Dannemark)

Dr Futur (Philip K. Dick)

Et hop, ça me fait un bouquin de K. Dick de plus dans mon escarcelle. Je le découvre toujours avec autant de plaisir, et là encore on ne peut que saluer son talent. Même si on est dans un roman de jeunesse qui souffre de pas mal de défauts, l’histoire est rondement menée, et on sent l’écrivain qui fourmille d’idées toutes plus stimulantes et sagaces. Le roman est assez court, mais pour une fois je n’ai pas été frustré par ses « nouvelles rallongées », donc il développe correctement son sujet et son intrigue.

Le Dr Futur est un chirurgien, Jim Parsons, qui se retrouve propulsé dans le futur alors qu’il rentre tranquillement en voiture chez lui. Il découvre une civilisation du futur vraiment très différente de la notre. C’est un monde où les races ont été métissées à l’extrême et sa couleur blanche paraît étrange, de même que la procréation ne se fait qu’en laboratoire, et que la sélection génétique est la seule voie vers la perfectibilité des hommes, génération après génération. Plus besoin de médecin ou de guérir les gens, une maladie ou une faiblesse et il vaut mieux mourir, ce que les gens attendent presque avec sagesse et fatalité. Rapidement, on comprend que certains dissidents pensent autrement, et notamment un groupe de personnes qui utilisent le voyage dans le temps pour tenter de sauver la vie d’un homme très important pour le futur. Finalement les uniques talents de médecin de Jim Parsons paraissent essentiels à cette incursion dans le temps.

On retrouve pas mal de thèmes qui sont redondants dans l’oeuvre de K. Dick et notamment les incohérences temporelles ou boucle type ruban de Möbius, l’eugénisme imposé en tant que doctrine étatique, et la description des relations humaines dans cette Terre futuriste. Mais le bouquin est moins abouti et brillant qu’un Ubik ou Mensonges et Cie. Cela reste un bon petit roman de SF agréable à lire et distrayant. Le livre est un chouïa prévisible mais il fait sans doute une très bonne introduction à l’écriture et à la « mythologie » du maître de la SF.

Dr Futur (Philip K. Dick)

Nina Simone (Gilles Leroy)

C’est drôle car j’ai terminé le roman un peu déçu par ce que je venais de lire, mais rapidement il m’est apparu comme très précieux, et sa complémentarité avec Alabama song et Zola Jackson lui donne encore plus d’aura. Il y a une véritable résonance entre ces trois romans, et même si on n’y trouve aucun fil rouge ou trame narrative commune, à part l’attache des états du sud des USA, l’ensemble est d’une stupéfiante cohérence.

D’abord il y a eu Zelda, cette bourgeoise blanche, égérie de son mari écrivain, et toujours en second plan, femme dévorée par ses passions et consummée par son art. Ensuite complètement autre chose avec Zola Jackson, une femme noire âgée que l’on suit en plein Katrina, mais dont on partage aussi les pensées, plus de potins au saveurs de jet set des années folles, mais au contraire un récit intimiste et banal qui happe aussi efficacement. Avec Nina Simone, nous sommes en France, dans le sud de la France, où la chanteuse mythique vit ses dernières années. Résolument d’un état du sud des USA, on découvre qu’elle était surtout une pianiste et concertiste émérite qui n’a jamais supporté de ne pas être acceptée à la Curtis School. Alors qu’elle a été connue et reconnue pour ses chansons « blacks » typiques, elle était une amoureuse de Bach et Chopin…

Le roman est donc tout autour de cette artiste géniale et charismatique qui à l’orée de son existence est largement dépendantes de médocs et d’alcools, et fait vivre un certain calvaire à ceux qui l’entourent. Un peu à la manière d’une Piaf, on la voit mener son monde à la baguette et soumise à des humeurs cycliques, tout en étant prise en charge par quelques proches « parasites » et piliers à la fois. Dans cette brochette de pieds nickelés, un jeune philippin débarque pour faire le ménage, elle s’en entiche et lui parle de sa vie. Ces incursions sont l’occasion de mieux connaître Nina Simone par ses souvenirs, ses regrets et ses tubes planétaires. Elle décline de plus en plus, de concerts annulés pour raisons de santé ou de brèves et intenses soirées où elle brille de mille feux et se nourrit de son succès pendant quelques jours, mais globalement elle va se Charybde en Scylla, et ses réminiscences sont aussi sombres que neurasthéniques. Mais quelle vie, quelle artiste ! Avec le recul, le rapprochement entre Zelda et Zola n’est plus si trivial ! Dans la forme aussi, on retrouve les errances spirituelles et poétiques de Zelda, mais aussi l’aspect plus pragmatique des dialogues intérieurs de Zola.

Bien sûr l’écriture de Gilles Leroy que j’aime tant est toujours au rendez-vous, mais comme je le disais au début, le roman m’a laissé un petit goût d’inachevé. Un peu comme les autres romans de cette veine, j’avais envie de rester plus longtemps avec l’héroïne et attendais une narration un peu plus conventionnelle. Donc c’est bien parce que c’est original, doté d’un vrai souffle et au sein d’une oeuvre aussi américaine que française. Et ce personnage de Nina Simone est une telle icône, on ne peut que s’en amouracher à son tour !

Nina Simone (Gilles Leroy)

Ce qu’aimer veut dire (Mathieu Lindon)

Je connais vaguement Mathieu Lindon, et j’ai bien aimé ce bouquin qui m’a permis de mieux cerner son auteur puisqu’il s’agit d’un texte parfaitement autobiographique. J’avais lu « Le procès de Jean-Marie Le Pen » il y a plus de dix ans maintenant (quinze sans doute !), et j’avais beaucoup aimé cela, mais sans plus m’attacher à l’écrivain. Je lui reconnaissais déjà une plume que là j’ai trouvé particulièrement sagace et alerte. Le bouquin est superbement écrit, et je me suis facilement pris à son récit.

Il faut dire que c’est une sorte de méditation un peu décousue qui rassemble des souvenirs de l’auteur, et en particulier sa relation amicale et intime avec Michel Foucault. On trouve aussi des gens comme Hervé Guibert ou Rachid O dans les amants de Mathieu Lindon à cette même époque, donc tout cela ne pouvait qu’énormément me parler !! Il y a aussi le grand éditeur Jérôme Lindon, père de l’auteur, qui est une figure aussi emblématique pour la littérature de son époque qu’un truc très/trop difficile à gérer pour son fils.

Le bouquin se lit facilement, et encore une fois comme j’en connaissais les protagonistes, j’ai été drôlement intrigué par le récit de ses péripéties de jeune homme dans les années 80. Après il y a quelques soupirs et gémissements de fils de bourge du boulevard St Germain, mais il arrive à ne pas passer du côté obscur de manière très délicate et subtile. Donc on peut sentir poindre le pire, mais son homosexualité sans doute, et une intelligence et sensibilité bien à part, lui donnent ce petit côté « outsider » qui le rend attachant.

L’homosexualité a transformé les règles. L’intimité a changé de camp. Il n’a pas pu y avoir solidarité familiale au sens le plus strict, de mon ascendance à ma descendance : de ce point de vue, le seul enfant qu’il y a eu entre mes parents et moi, c’est demeuré moi. Alors l’affection est restée mais l’intimité entre nous est devenue obscène, égarée entre l’enfance et la sexualité, ayant perdu le contact avec la réalité, plus fausse que les choses survenant à Hervé. Elle s’est à la fois circonscrite et élargie à ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie, à croire que j’avais enfin découvert, après une longue quête, mes amis biologiques. Et aucune malédiction de cet ordre n’a frappé cette intimité-là, elle se transmet à travers les générations si bien que notre relation à Daniel et moi, nous l’avons chacun héritée de Michel.

Je n’ai aucune place dans le monde, alors, comme l’esprit de combativité de mon père, cette évidence s’applique à chaque élément de ma vie : je suis le seul à vouloir avoir des amis, faire l’amour, la réciprocité n’est pas envisageable. A croire que chaque relation serait une conquête, une prise faite sur un ennemi, qu’il faut arracher un consentement par force ou habileté, compromission avec le réel. Je n’ai aucune stratégie, aucun manuel de guérilla sociale pour apprendre comment me dépêtrer de cette jungle, alors je renonce, laissant s’en mêler un hasard que je prends soin de ne pas provoquer. Pour mon bonheur et mon malheur, j’adore lire, la solitude m’est une amie qui me délivre de la peine d’en chercher d’autres.

Ce qu’aimer veut dire (Mathieu Lindon)

Vol de Nuit (Antoine de Saint Exupéry)

J’étais curieux de lire un autre truc de Saint Exupéry depuis ma découverte récente du « Petit Prince« . J’étais curieux de voir ce que son écriture poétique pouvait donner dans un roman « pour adulte » et écrit en 1931 (c’est marrant c’est un des tous premiers livre de Poche, le N°3 de la collection) !

L’histoire est très proche de ce que vivait Saint Exupéry puisqu’il s’agit d’un récit d’aviateurs de l’Aéropostale. Le responsable, un certain Rivière, gère une équipe de pilotes qui acheminent le courrier de la Patagonie à Buenos-Aires. A cette époque les pilotes sont des sortes de héros qui risquent leur vie, jour et nuit, pour prouver que ce mode de transport est le plus moderne et efficace. Un des pilotes est en retard, et alors que le temps s’écoule, une sourde inquiétude s’installe et progresse dans l’esprit de Rivière.

J’ai encore été touché par le style et cette étrange qualité d’écriture associée à une simplicité apparente déconcertante. Et encore aussi cette poésie qui auréole chaque phrase avec un naturel bluffant. Vraiment je suis fan de cette faculté à écrire aussi bien en étant aussi accessible. En revanche, le bouquin est très très court, trop trop court. En fait il s’agit plutôt d’une nouvelle que d’un roman, et j’ai été assez frustré que l’histoire ne soit pas plus étoffée, que les personnages ne soient pas plus fouillés. Malgré de superbes évocations, des descriptions et des métaphores magnifiques sur le métier de pilote et les sensations de vol, je suis resté sur ma faim.

Donc ce n’est pas mal du tout, et ça a extraordinairement bien vieilli, même si c’est un peu court (jeune homme…) et m’a laissé un goût d’inachevé.

Vol de Nuit (Antoine de Saint Exupéry)

Le Petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry

Bizarrement j’ai passé toute ma scolarité à une (des nombreuses) école élémentaire Saint Exupéry mais on ne m’avait jamais fait lire ce bouquin. Il fallait bien que j’y remédie un de ces jours, donc c’est une chose faite ! Bah je comprends l’engouement intact pour le livre parce que j’ai vraiment beaucoup aimé.

Le narrateur (qui est l’auteur sans doute) vient d’atterrir en catastrophe dans le désert, et il essaie de survivre tout en réparant son avion endommagé. Il fait la rencontre plus qu’étonnante avec le Petit Prince, c’est un garçon blond lunaire qui lui pose des questions, et surtout lui raconte d’où il vient et pourquoi. Ce récit prend la forme de plusieurs chapitres qui sont autant de mini contes philosophiques. Je ne vais pas vous en faire des caisses sur cette oeuvre, vu qu’elle est une des plus lues à travers le monde, et un classique universel et indémodable en France.

Deux choses m’ont frappé, d’abord c’est son niveau de langage. Ce français là est extraordinairement simple et beau. On a l’impression de lire une excellente littérature, avec un vocabulaire posé et précis et des tournures dignes d’un langage soutenu. Mais force est de constater que même écrit en 1943, le style est parfaitement digeste, complètement compréhensible, et accessible à tous les niveaux. A aucun moment je n’ai trouvé le style désuet ou vieilli, et même si des enfants peuvent le lire, des adultes pourront aussi se régaler de son écriture et surtout de sa musique. L’autre chose c’est la ressemblance avec, dans le passé, un Micromégas, un Candide ou un Ingénu de Voltaire, mais dans le futur, un Alchimiste. Ce dernier ayant été un peu trop porté aux nues, et a finalement contre son gré réduit le sens profond du conte philosophique à un aphorisme un peu neuneu. Du coup j’ai préféré prendre le Petit Prince pour un véritable conte, littéralement, et je n’en cherche pas trop les préceptes sous-jacents.

J’ai vraiment beaucoup beaucoup aimé les dessins qui illustrent les pages, et j’adore qu’ils soient de l’auteur (je l’ignorais, ignoble béotien que je suis). Ils sont superbes et surtout en parfaite cohérence avec le style du texte. Je reste fasciné par le fait que ce truc a 70 ans et n’a vraiment pas pris une seule ride…

Le Petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry

Mapuche (Caryl Férey)

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu de polar, et encore moins de polar français, et encore moins un très bon polar !! Mapuche c’est tout cela à la fois, et j’en ressors particulièrement content. L’histoire est passionnante tant pour l’intrigue qui est développée, que pour le contexte historique argentin qui m’a énormément marqué et intéressé. En effet, Caryl Férey place son roman à Buenos Aires, et nous rappelle les exactions de la dictature militaire des années 70-80, et notamment les enlèvements d’enfants. On retrouve le mouvement des Mères de la Place de Mai (Asociación Madres de la Plaza de Mayo) qui luttent encore aujourd’hui pour retrouver ces enfants et reconstituer des familles.

La Mapuche c’est Jana, les Mapuches sont un peuple améridien d’Argentine et du Chili, et cette fille essaie de se débrouiller à Buenos Aires tout en étant artiste. Un jeune travesti, Luz, est retrouvé assassiné et torturé, et son amie Paula, aussi travesti et prostitué, va voir Jana qui est la personne qui lui est la plus proche. D’un autre côté, on a Rubén dont la mère est une des Madres de la Plaza de Mayo, il a subi la torture des geôles de la dictature, et est resté traumatisé par la perte de son père et sa soeur. Il enquête pour les Madres, mais là en particulier sur la disparition d’une photographe, fille d’un grand notable de la ville. Evidemment on va vite se rendre compte que les affaires sont liées, mais de manière plutôt inattendue, et pleines de faux-semblants.

J’ai vraiment trouvé que l’écriture était à la fois belle et efficace, on a un bon niveau de page-turner tout en profitant d’un récit qui instruit tout autant qu’il fait avancer dans l’intrigue. L’ambiance argentine, dans le rythme même des phrases, se retrouve bien dans le style et les métaphores qui sont développées. Le bouquin explique aussi beaucoup et parfois c’est à la limite de se casser la gueule du côté « documentaire », mais au final l’exercice est correctement négocié. Ce qui a été le plus difficile pour moi c’est la violence. Ambiance de pègre et clique mafieuse obligent, certaines scènes de torture sont très explicites et très pénibles à lire pour moi. Mais il faut avouer que c’est diablement bien troussé, et que Caryl Férey sait très bien faire monter la pression et l’angoisse. Avec une touche d’émotion et de sentiments, on a un roman bien complet et agréable à lire.

Mapuche (Caryl Férey)

Un long silence (Mikal Gilmore)

Mikal Gilmore est auteur pour le Rolling Stone magazine et ce bouquin est son autobiographie sous le prisme particulier d’un drame qui a marqué son existence. En effet, son frère, Gary Gilmore, a troublé l’opinion publique quand en 1977 il a demandé à être exécuté par la justice de l’Utah après le meurtre de sang froid de deux jeunes hommes (mormons). L’auteur remonte aux sources, le plus loin possible, pour nous expliquer la genèse de sa famille, et il déroule ensuite jusqu’à son propre rôle dans cette « histoire ». Le livre est curieux car il possède une trame romanesque incroyablement forte et tellement dans l’esprit de la « légende de l’Amérique », et en même temps c’est un exposé assez factuel et une putain d’histoire vraie. J’ai absolument adoré le bouquin parce qu’il est brillamment écrit, mais surtout autant défendu par une documentation solide qu’une plume acérée et criante de sincérité.

Mikal Gilmore remonte donc à l’histoire de sa mère, Bessie, mormone en rupture avec une famille traditionaliste d’Utah, et qui s’est littéralement enfuie avec le futur père de Mikal. Frank Gilmore est un alcoolique et surtout un escroc à la petite semaine qui parcourt les Etats-Unis en vendant des espaces publicitaires dans des supports qui n’existent pas. Il a un millier de noms différents, a été inculpés n fois, a une kyrielle d’enfants illégitimes et d’ex épouses ou petites amies, en plus d’être violent avec Bessie et ses garçons. Les garçons, ce sont Frank Jr, Gary, Gaylen et Michael (devenu par la suite Mikal), et parmi eux Gaylen et Gary étaient des délinquants, Frank Jr s’est occupé de sa mère jusqu’au bout, tandis que Mikal a plutôt fuit son environnement pour s’en sortir relativement bien dans l’écriture. Gaylen est mort assassiné d’un coup de couteau, et Gary est passé peu à peu de Charybde en Scylla, avec des « petits » larcins de vols ou drogue, puis de plus en plus graves. Passages en établissement pour jeunes délinquants dont la lecture est assez insoutenable, puis la prison, et on sent la spirale sans fin qui s’amorce et l’entraîne inéluctablement. Il tue finalement les deux jeunes mormons de sang froid comme un acte final et une volonté d’en finir avec la vie. Cela se confirme puisqu’il demande expressément à la justice de l’exécuter…

L’histoire est vue par l’auteur qui a utilisé les recherches documentaires des biographes de son frère, mais aussi évidemment ses propres souvenirs et surtout ses impressions, même s’il est né plus tard que sa fratrie et n’a pas vraiment connu la même vie (son père était particulièrement « chouette » avec lui). J’ai beaucoup aimé son écriture et le fait qu’on puisse lire le livre comme un vrai roman. Et quel roman !! J’ai été happé par cette histoire et le talent de son narrateur pour nous impliquer dans son univers familial. De plus on est dans la peinture au vitriol de l’Amérique des années 50 à 80, et dans le genre « famille dysfonctionnelle » on a un exemple qui fait penser à ce qu’un Augusten Burroughs a pu puiser pour produire sa propre énergie littéraire. C’est évidemment assez triste, mais pas complètement, et je pense que le matériau est un délice de psychanalyste. Il y a aussi tout ce qu’il faut pour projeter sa propre expérience familial et ses bizarreries (Toutes les familles sont psychotiques écrivait Douglas Coupland), deviser ou disserter sur la psychologie transgénérationnelle, et voir qu’au final on peut aussi échapper à l’atavisme destructeur des siens.

Voilà un bouquin qui pourrait rentrer dans mon Panthéon, et qui m’a bien marqué…

Un long silence (Mikal Gilmore)