343 articles pour la catégorie “Boukinage”

  • Boukinage
La douleur de Manfred

Publié le Mercredi 24 Mars 2004 - 18:17
Catégorie: Boukinage

Il y a quelques années j’avais eu une révélation pour cet écrivain irlandais, Robert McLiam Wilson, et son « Eureka Street » où dans un Belfast prolo et au prise avec le terrorisme, il nous décrivait une ribambelle de personnages dans des intrigues les plus réalistes et touchantes. J’avais aussi craqué pour le bouquin « Ripley Boggle » où à la manière d’un Irving et son « Monde selon Garp », l’auteur narrait l’incroyable et facétieuse vie d’un irlandais menteur comme un arracheur de dents. Un livre d’une force hallucinante autant dans l’écriture que dans la narration, un livre qui fait rire de ses sarcasmes autant qu’il émeut de sa verve poétique.

On est dans un registre tout à fait différent pour « La douleur de Manfred », mais la constante réside dans cette écriture qui me transporte à chaque fois autant dans sa puissance que dans sa beauté. Ce mec vous décrit des sensations, et vous savez exactement ce qu’il veut exprimer, vous pouvez ressentir les émotions qu’il couche sur le papier, comme si vous les aviez vous-même ressenti. Autant physique que moral, lire ce livre c’est pénétrer dans le monde secret et intime de Manfred, pour le meilleur et pour le pire.

Cet ouvrage est donc centré sur ce personnage, Manfred, qui est un homme âgé qui réside à Londres et qui vit ses dernières heures. En effet, il est très malade mais refuse toute aide médicale. Il souhaite plus ou moins expier dans la douleur avant de passer l’arme à gauche, et surtout ne pas retarder ce processus fatal. Le roman prend alors une forme plutôt classique et évoque tour à tour par flash-back des pans entiers de son existence. On assiste ainsi à des allers-retours entre le présent et les réflexions de Manfred qui l’encouragent à repasser mentalement le fil de sa vie, avec ses erreurs et ses turpitudes. Il le fait de manière chronologique, en commençant par son enfance et adolescence avec ses parents, puis sa conscription pendant la guerre et le rapport particulier à sa judéité, sa rencontre avec Emma et leur mariage, leur enfant etc. Et à la fin de chaque épisode biographique, on revient sur une nouvelle douleur actuelle, une nouvelle souffrance bien concrète et biologique, un nouvel effritement de ses fonctions vitales.

Petit à petit un portrait se dresse, image d’une destinée pleine de contrastes entre les bonheurs qu’il vit, les épreuves qu’il traverse et la relation à sa femme qui passe de l’idylle au fait qu’il la batte comme un salaud sans raison apparente, sinon une jalousie dévorante aux origines floues. En effet, Emma a un secret, un terrible secret lié à son passage dans les camps de la mort, et qui intrigue Manfred au point de faire une fixation dessus. C’est d’ailleurs le bris du sceau du silence qui libèrera Emma du joug de son mari, et démarrera le long processus de douleur de Manfred.

Le style de l’auteur et la qualité du récit autant que celle de l’écriture, m’ont fabuleusement plu et fasciné. Comme je le disais au début, cet écrivain n’a pas son pareil pour décrire en quelques mots une scène, une émotion ou une sensation. Et ce n’est pas tant une description anatomique précise et précieuse (ce n’est pas du Balzac), mais plutôt quelques mots banals qui finement orchestrés forment une métaphore qui s’adresse directement à l’esprit du lecteur, et forme mentalement des images d’une étourdissante réalité. Ainsi, les scènes de bataille pendant la guerre et la souffrance des soldats est insoutenable, la douleur de Manfred, elle-même, est tellement bien décomposée et scrutée qu’elle en devient palpable. Les passages qui traitent de l’amour et des sentiments amoureux sont traités avec autant d’authenticité et de brio.

Bref, c’est un bouquin qui tue sa race.

La douleur de Manfred - Robert McLiam Wilson

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La Verrerie

Publié le Jeudi 18 Mars 2004 - 15:09
Catégorie: Boukinage

Avec un nom pareil, je ne garantie pas que le souvenir de l’auteur soit impérissable, il s’agit d’un bouquin de Mènis Koumandarèas, évidemment grec, dans ma petite collection fétiche « motifs » du Serpent à Plumes.

Je regrette de ne pas en connaître plus sur la période de la Grèce que le bouquin évoque, à part dire que le pays vivait sous le joug de la « dictature des Colonels » dans les années 60, je ne sais pas grand-chose de plus. Or le livre se passe pendant ce moment particulier, où une femme, Bèba, est propriétaire d’une verrerie à Athènes, et tente de survivre dans une époque de crise.

Autant le dire tout de suite, c’est un bouquin plutôt sombre et pessimiste. Le récit est concentré sur la vie de cette femme, avec son mari un peu absent et faiblard, et leurs deux compères, deux vieux célibataires, employés frivoles et inutiles d’une verrerie en décadence. Bèba tient son commerce, son mari et toute son existence à bout de bras, c’est un genre de femme admirable et omnipotente qui fait peur, autant qu’elle inspire le respect, et parfois la compassion. Elle est une ancienne militante communiste qui a subi avec la dictature la chute de ses idéaux et un destin même des plus funestes pour certains de ses corrélégionnaires. On sent une profonde désillusion née de ce passé sanglant, et tout le bouquin tient sur la personnalité conquérante et surpuissante de cette femme, qui se bat contre les adversités la tête haute.

Quelques saynètes viennent un peu égayer le récit avec notamment les deux compères qui sont un peu débordés et se font éhontément arnaquer, lorsque Bèba doit partir régler des différents en Province et leur laisse la responsabilité de la verrerie, tandis que son mari est à l’hôpital dans un état dépressif qui frise l’hébètement. Et la description minutieuse de ce que l’héroïne pense et vit, donne lieu à quelques séquences vraiment captivantes et à l’écriture bien maîtrisée. Même si je n’ai pas accroché tant que ça, je ne peux pas dire que ce n’était pas intéressant de découvrir une telle littérature.

La Verrerie - Mènis Koumandarèas

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Le Portique

Publié le Lundi 15 Mars 2004 - 16:09
Catégorie: Boukinage

Je n’aurais jamais eu le réflexe de m’acheter ce bouquin de Philippe Delerm si on ne me l’avait pas offert. A la base, il ne m’inspirait pas grand chose, et finalement je suis très content de l’avoir lu. Ce n’est pas un livre qui m’a bouleversé ou dont je garderais un impérissable souvenir, mais certainement un bon bouquin, plutôt bien écrit et que j’ai lu d’une traite sans ennui ou lassitude (comme cela peut m’arriver pour des auteurs français un peu trop introspectifs pour moi).

Parce que si je dois le résumer en quelques phrases, ce n’est pas folichon en apparence ! Il s’agit de l’histoire d’un prof de collège de 45 ans, Sébastien, qui clairement est en train de fomenter une petite dépression dans son coin. Les mômes sont partis et ce vide dans la maison et dans sa vie lui pèse, il n’a plus vraiment goût à rien, et même s’il s’entend bien avec son épouse, qu’il aime son métier et qu’il a une vie sociale, il ressent un malaise. C’est un peu la somme de petits riens, de frustrations et de pensées neurasthéniques, qui finissent par le miner, et lui provoquer de petits malaises, des petites oppressions physiques qui doucement mais sûrement annonce une véritable déprime.

Alors que Sébastien et son entourage s’évertuent à le rassurer, à minimiser ces crises de spasmophilie passagères, à croire que ce n’est pas grand chose, et surtout pas une affection d’ordre morale ou psychologique, il y a cette sentence suprême du docteur qui annonce simplement et benoîtement :
« Ecoutez, cette fois je vais quand même vous mettre sous calmant, il faut enrayer ça jusqu’aux vacances de Pâques. Sinon, vous êtes en train de nous préparer une belle petite dépression. »

Le récit nous livre ensuite le parcours intérieur de Sébastien dans le bilan de sa vie, ses enfants, son métier, ce qu’il aime etc. Ces chapitres très courts ne sont pas rébarbatifs, au contraire l’auteur résume en quelques phrases l’introspection de Sébastien, et toujours avec beaucoup de bon sens et de sagesse. Finalement, on lit dans ces assertions les ressources intellectuelles de l’homme pour se relever de son spleen. Sébastien dans sa quête de reconstruction intérieure et de redécouverte de la philosophie, décide de construire un portique dans son jardin. « Une pergola plutôt ? » lui demande sa femme, mais non, justement non, ce sera un portique parce qu’il lui faut renouer avec la sagesse des anciens, et que le nom véhicule aussi des idées auxquelles il a besoin de se raccrocher.

Le bouquin est finalement un peu trop court, parfois seulement ébauché alors qu’on pourrait attendre un développement plus étoffé. Mais je l’ai pris justement comme un petit opus qui passe dans la vie de cet homme comme celle d’un quidam, sans en faire des tonnes ou justement en se branlant la nouille pendant 500 pages.

On y glane aussi quelques jolies réflexions sur le métier de prof, et sur l’enseignement en général. L’auteur y décrit une séances de pouilles avec un inspecteur académique à qui il fait la nique, et qui est un des éléments libérateurs de son mal-être. Il lui récite le poème suivant que j’ai beaucoup aimé :

Le baba et les gâteaux secs
Ce qui caractérise le baba,
C’est l’intempérance notoire.
A-t-il dans l’estomac
Une éponge ? On pourrait le croire,
Avec laquelle on lui voit boire,
- En quelle étrange quantité -
Soit du kirsch, de la Forêt-Noire
Soit du rhum, de première qualité.
Oui, le baba se saoule sans vergogne
Au milieu d’une assiette humide s’étalant,
Tandis que près de lui, dans leur boîte en fer-blanc
De honte et de dégoût tout confus et tremblants,
Les gâteaux secs regardent cet ivrogne.
« Voyez, dit l’un des gâteaux secs, un ancien – à ce point ancien qu’il est même un peu rance -
Voyez combien l’intempérance nous doit inspirer de mépris
Et voyez-en aussi les déplorables fruits :
Victime de son inconduite,
Sachez que le baba se mange tout de suite
Pour nous qui menons au contraire
Une vie réglée, austère
On nous laisse parfois des mois. »
Cependant une croquignole,
Jeune et frivole, et un peu folle,
Une croquignole songe à part soi :
- On le mange, mais lui, en attendant, il boit.
Je connais plus d’un gâteau sec
Dont c’est au fond l’ambition secrète
Et qui souhaite d’être baba.

Le Portique - Philippe Delerm

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Le Carrefour des Ecrasés

Publié le Dimanche 7 Mars 2004 - 19:11
Catégorie: Boukinage

Pour ne pas subir un jet lag temporel trop brusque, je suis passé de Nicolas Le Floch en 1776 à un siècle et quelques plus tard, en 1891 avec une nouvelle aventure (la troisième) de Victor Legris par Claude Izner (pseudonyme de deux frangines bouquinistes). A lire ces deux bouquins à la suite, j’ai halluciné sur l’évolution entre les deux époques. En effet, on se dit souvent que le 20ème siècle fut une fulgurante progression pour le monde, mais vraiment la lecture de ces livres donne un vrai vertige entre une France monarchiste aux moeurs moyenâgeuses, et la troisième République d’une France industrielle et moderniste. En outre, la structure du récit est assez commune pour ces deux ouvrages de la Collection « Grands détectives » de 10/18. Il s’agit d’histoires policières qui sont dans un contexte historique omniprésent dans les bouquins, et qui participe à l’articulation de la narration. Et puis les deux protagonistes rencontrent au hasard de leurs pérégrinations et investigations, des personnages véridiques et des lieux qui donnent un côté authentique à la trame policière.

Ce qui est drôle, c’est que ces bouquins suivent un peu un même cheminement à chaque opus, dans le sens où je les trouve de plus en plus affûtés et efficaces dans leurs intrigues, et de plus en plus focalisés sur les personnages secondaires et la psyché de leurs héros. Donc le « Carrefour des Ecrasés » est aussi plaisant à lire que les autres, avec toutefois une forme qui, assez itérative, me lassera certainement à un moment. Je lui reproche encore un peu la manière dont les intrigues se dénouent aux dernières pages, avec quelques portes dérobées un peu trop nimbées de prestidigitations à mon goût, et puis une manière de conclure une fin d’investigations dans un épilogue où l’on raconte à la manière d’un article de journal.

Néanmoins, le récit est plus palpitant que les autres, l’importance des personnages et des faits historiques y est aussi renforcée pour mon plus grand plaisir, ainsi que la manière dont les personnalités des divers protagonistes sont un peu plus creusées et élaborées. Une excellente post-face décrit en une page le contexte historique et donne les repères chronologiques qui ont discrètement émaillé tout le récit. C’est là que l’on se rend compte que si l’on se penche sur une période, quelle qu’elle soit, on trouve une kyrielle d’événements qui sont des éléments clefs déterminants de toute la suite de notre histoire.

Carrefour des Ecrases - Claude Izner

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L'affaire Nicolas Le Floch

Publié le Jeudi 4 Mars 2004 - 20:03
Catégorie: Boukinage

Décidément, je suis un véritable fan de cette série de Jean-François Parot. Nicolas Le Floch est ce commissaire du Châtelet du temps de Louis XV, à qui il arrive toujours des histoires incroyables. Un peu comme Jessica Fletcher à Cabot Cove, mais en plus « 1776 ».

C’est le quatrième de la série, et c’est rare mais ces aventures vont même en se bonifiant je trouve. En cette funeste année, Nicolas est de tous les malheurs, non seulement on vient d’assassiner sa maîtresse mais Louis XV est sur le point de succomber, et on ne sait jamais ce que peut réserver aux gentilshommes l’accession au trône d’un nouveau souverain.

Il nous entraîne encore dans une intrigue policière des plus emberlificotées, avec un récit toujours aussi riche de ce langage du 18ème, de ces personnages historiques que Le Floch croise et qui font résonner mes cours d’histoire de collège. Et puis, il arpente les rues et boulevard d’un Paris qui, à la fois nous apparaît inchangé, et la page d’après un endroit complètement différent, c’est une sensation (de lecteur parisien) vraiment grisante. Et cette fois-ci, l’auteur envoie Nicolas en Angleterre et évidemment lui fait rencontrer la ou le mystérieux Chevalier D’Eon.

Les intrigues policières s’enrichissent de plus en plus au fur et à mesure des bouquins, et on finit par en savoir plus sur la ribambelle de personnages secondaires, et surtout sur la vie privée de Nicolas. J’aime bien ce phénomène lié aux séries littéraires, un peu comme dans les séries télévisées, on a plaisir à retrouver les travers et attitudes de certains protagonistes, comme si on pouvait , à l’avance, devenir leurs actes parce qu’on les connaît bien.

En tout cas, le bonhomme qui écrit cela est incroyablement documenté, et surtout a un talent particulier pour écrire avec un style qui nous plonge complètement dans la France d’il y a deux cents et quelques années. Je suis vraiment conquis !

Jean Francois Parot - l affaire Nicolas Le Floch

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Vite, vite, lent

Publié le Vendredi 20 Février 2004 - 23:51
Catégorie: Boukinage

Gekko Hopman, il faut retenir le nom de cet auteur et lire ce bouquin que je viens de finir. J’ai adoré ce livre ! Vraiment il possède tout ce que j’aime dans un bon roman : des intrigues emboîtées et emberlificotées qui mêlent histoires d’amour, d’attirance, souvenirs refoulés, vengeances, vendettas, personnages hauts en couleur, une verve succulente, quelques tournures et images irrésistibles, un vocabulaire précis (un peu précieux parfois mais j’aime bien) et nuancé, quelques macchabées pour épicer un peu le récit et nous entraîner dans une affaire policière, sociale, ethno, psycho… indéfinissable ! Et pour couronner le tout des protagonistes un peu, voire beaucoup, pédés sur les bords ! Ce n’est pas un bouquin qui traite directement d’homosexualité, mais on sent que l’auteur maîtrise le sujet, et ça fait plaisir de lire des relations simplement assumées et racontées avec autant de fraîcheur et d’authenticité.

« Vite, vite, lent » c’est le rythme du tango, ce rythme sexuel et envoûtant, c’est aussi celui de cet ouvrage qui remue les sangs et les sens. A la base, il y a Ludovic qui a trente ans, qui est venu, il y a quelques années, s’enterrer à Fin-de-Terre-lès-Marais, un village paumé, en tant que pharmacien. Il mate les apprentis du garagiste en train de se tripoter et tripe aussi un peu de son côté. Il repousse du mieux qu’il peut les avances du fils du Maire, Alexandre, 15 ans, qui va jusqu’à s’exhiber nu pour l’asticoter. Ludovic est une personnalité extrêmement secrète et mystérieuse… On ne sait pas pourquoi il est là, mais on sent une raison, on sent un sens caché à sa présence et à la haine qu’il nourrit pour un village et des habitants qu’il ne connaît pas vraiment. Du coup, il les assomme d’anti-dépresseurs et use de son influence d’apothicaire et de ses molécules omnipotentes pour les amener vers une assuétude vénéneuse. Quelques souvenirs et flash-back nous découvrent peu à peu la complexité de la personnalité du pharmacien, ses blessures et des plans brumeux.

Mais voilà, des cadavres commencent à fleurir à Fin-de-Terre-lès-Marais, et Ludovic n’en est pas responsable. Alors d’autres intrigues se mêlent à la sienne, cela aurait été trop simple sinon, vous savez ce genre d’intrigues qui se nourrissent des secrets et des fautes inavouées et refoulées qu’on ne trouve que dans ces contrées reculées. Et le récit n’en devient que plus palpitant et haletant. Drames après drames, le mystère s’épaissit et les langues se délient, les personnalités se révèlent pour finalement nous laisser pantois.

Et quelle écriture ! Un style enlevé et d’une grande qualité, une écriture fluide et ensorceleuse qui sert un récit inventif et original. Au début, on pourrait croire à un simple roman policier, puis enrichi bien vite d’une passionnante peinture de moeurs, et puis des personnalités à la psychologie subtile qui donnent une tournure toute autre à ce roman initiatique. Le côté pédé m’a plu dans la façon dont j’ai pu plus facilement m’identifier aux personnages, mais surtout dans la manière dont l’homosexualité est abordée, qui est très proche de ce que je ressens.

Vite, vite, lent - Gekko Hopman

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Boy

Publié le Jeudi 19 Février 2004 - 19:34
Catégorie: Boukinage

J’ai lu ce bouquin, « Boy », de James Hanley qui fut interdit par la censure anglaise lorsqu’il est sorti en 1931. En effet, il était considéré comme obscène, malgré la défense qu’il reçu de personnalités telles que E.M. Forster ou H.G. Wells. Donc je me suis dit que ça valait le coup d’y jeter un oeil.

C’est un bon bouquin mais qui souffre un peu de son genre : du réalisme irlandais des années 20. On y trouve une pauvreté et une misère omniprésente, des personnages qui vont de Charybde en Scylla et dont la souffrance est porté au pinacle jusqu’à une fin forcément tragique. Wow. Dur. Et la pire des configurations est évidemment lorsqu’un traitement pareil est appliqué sur un personnage enfant. On obtient alors un Oliver Twist puissance 10 dans le désoeuvrement et les péripéties malheureuses.

Pour faire court, Arthur Fearon a 13 ans. Il aime l’école et peut même avoir une bourse pour continuer ses études, mais ses parents l’émancipe avant même l’âge obligatoire (14 ans) afin qu’il travaille avec son père sur un chantier naval. Ses parents sont violents et le forcent à aller travailler dans des conditions miséreuses (riveter des chaudières à 100°C dans le noir, ou écoper l’eau pleine de rats et de déchets nauséabonds des cales de bateau en rade etc.) afin de joindre les deux bouts. Arthur décide de s’enfuir, il trouve refuge sur un bateau en partance pour l’étranger en tant que clandestin. Il pense devenir matelot, et s’en sortir ainsi. En fait, il devient l’esclave attitré de tout le bateau en tant que mousse, et pour couronner le tout, subit les agressions sexuelles de plusieurs marins. Bien sûr, il meurt comme un chien à la fin, à même pas quinze ans (dans des conditions… oh là là). Wow. Dur.

Ce bouquin m’a filé le bourdon pendant quelques jours, mais je dois avouer qu’il est plutôt bien écrit, et que les personnages sont vraiment inspirés. Le récit se lit facilement, et les intrigues sont assez simples et linéaires. Ce n’est pas vraiment un immense roman, et j’imagine que sans le scandale qui l’a auréolé d’une certaine légende, il ne serait certainement pas passé à la postérité. Mais ça n’en reste pas moins le genre de bouquins qui aurait du sortir à son époque, car, comme Zola l’a fait en France en son temps, ces livres sont aussi des témoignages d’une force extraordinaire, et un véritable levier politique. On imagine en lisant ce roman tragique et poignant, la vie des enfants pauvres de l’époque et c’est vraiment à donner des frissons dans le dos, autant dans ce qui arrive à Arthur, que dans les réflexions que nourrissent les adultes de l’histoire.

Boy - James Hanley

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Parfum de glace

Publié le Mercredi 11 Février 2004 - 19:07
Catégorie: Boukinage

Ce roman change considérablement de tous les bouquins que j’ai pu lire dernièrement. En effet, il s’agit d’un livre écrit par une talentueuse japonaise : Yôko Ogawa, un roman qui sort de l’ordinaire et qui m’a vraiment enchanté.

Une jeune femme, Ryoko, réalise une sorte d’enquête suite au suicide inexpliqué de son compagnon, un apprenti-parfumeur. Elle tente de comprendre son geste en cherchant à élucider tous les mystères et zones d’ombre qui émaillaient la personnalité de Hiroyuki. Elle découvre alors tout un univers caché, et qu’elle ne connaissait pas l’homme qu’elle aimait sincèrement. Il laisse quelques mots sur son ordinateur, quelques phrases qu’elle tente de décrypter et qui sont directement lié à son métier de parfumeur. Des odeurs et des fragrances qui sont autant de réminiscences, d’impressions ou de sensations dont elle finit par lever le voile.

Goutte d’eau qui tombe d’une fissure entre les rochers. Air froid et humide d’une grotte. Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. Frasil sur un lac à l’aube. Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. Vieux velours passé qui a gardé sa douceur.

Une écriture sobre et limpide, même dans l’émotion la plus extrême, vient souligner ce récit qui est dur dans le thème (le suicide inexpliqué, la découverte des « secrets »), mais qui garde une sérénité implacable dans la narration et les personnages. On retrouve bien cette idée des japonais qui n’expriment pas leurs émotions, qui sont capables d’endurer le pire pendant des années sans ciller, des gens qui restent discrets et qui acceptent plus qu’ils ne remettent en question. Aussi Ryoko va-t-elle à contre courant de ses habitudes en menant ses investigations qui la conduisent à chercher des réponses dans le passé de son amant. Elle se rend compte alors que la réalité n’est pas ce qu’elle semblait être, et que son défunt compagnon est un parfait inconnu, malgré leur intimité et leur vie commune. Elle lui découvre ainsi une famille (qu’elle croyait entièrement décédée), un don exceptionnel pour les mathématiques (il avait même été à Prague pour jouter dans un concours international) et une passion pour le patinage sur glace. Peu à peu, elle reconstitue les odeurs qui racontent la vie de Hiroyuki, et son histoire tragique.

Ce bouquin est intimiste au possible grâce à une véritable autopsie des sentiments de la jeune femme, qui la rend à la fois plus fragile mais aussi plus déterminée que jamais dans sa quête. Les descriptions des odeurs et le rapport à l’odorat m’a un peu fait penser au célèbre « Parfum » de Süskind, et on a autant cette impression à certains moments de ressentir les sensations que l’auteur évoque. Ce mélange d’enquête, et de quête de vérité, cet amalgame entre la recherche concrète de ce qui est arrivé, et de la recherche intérieure de Ryoko est brillamment mis en scène, et donne lieu à d’incroyables descriptions.

Yoko Oguwa - Parfum de glace

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Mensonges & Cie

Publié le Vendredi 6 Février 2004 - 12:34
Catégorie: Boukinage

Encore un excellent bouquin de Philip K. Dick. Comme à son habitude, une superbe écriture, un récit envoûtant, un futur angoissant fait de dictature pseudo-nazie et de mise en abîme incessante de personnages dans leurs fantasmes ou leurs illusions.

Le héros, Rachmael ben Applebaum a été ruiné par une société étrange qui possède l’exclusivité sur un système de téléportation, et lui donne donc une hégémonie sur le transport interplanétaire. A un détail près, cependant, puisque cette faculté de transport instantanée de peut se faire que dans un sens. Les gens émigrent en masse et définitivement grâce à ce complexe appareillage vers une planète habitable, Whale’s mouth, dans un système lointain, dont les réclames vantent quotidiennement, tel un Eden, la douceur d’y vivre. Néanmoins, certains ont l’instinct d’y voir une manipulation à grande échelle qui cacherait un totalitarisme effrayant sur cette planète où l’on ne peut se rendre que définitivement. Rachmael a l’idée de s’y rendre en vaisseaux spatial, mais cela lui prendrait 18 ans aller et 18 ans retour.

Mais alors, j’ai eu droit au plus grand embrouillage de ma vie en matière de bouquin de SF. En effet, à la page 105, j’ai été complètement largué par toute la suite des événements. Un truc bizarre avec un personnage qui prend plus ou moins la place d’un autre… des mondes et des para-mondes, imbriqués les uns dans les autres, peuplés de céphalopodes qui se mangent les yeux… des humains qui se nomment des charançons et qui sont le jouet d’expériences psychologiques du fait de leurs réactions étranges à des fléchettes au LSD*… un livre étrange où l’on peut lire les événements futurs tel un oracle. Tout ça jusqu’à ce que je comprenne le fin mot, à la page : 284 !!! Avec un bouquin qui fait 288 pages, ça fait long pour suivre un récit tout en étant largué.

Bien sûr, c’était encore une histoire d’altération temporelle… le passé et le futur ne sont pas ce qu’on croit ! Mais il n’y a que ce génie timbré de K. Dick pour noyer ainsi le poisson, et m’entraîner à 24 années lumières tous les matins dans le RER. Il faut aussi un taré de lecteur comme moi pour gober ses couleuvres, et faire confiance en son délire. Je me doutais bien que j’aurais l’explication à un moment ou à un autre. Donc j’ai relu une fois le bouquin, du début, alors que j’étais à la page 150 et quelques. Mais non… le même décrochage, la même incohérence apparente me faisait glisser dans une autre dimension. Et enfin, à quatre pages de la fin, l’explication, tout rentre enfin dans l’ordre (à peu près). Incroyable… étrange … génial.

*Tu m’étonnes qu’il se shootait le gars !

Philip K Dick - Mensonges et Cie

  • Boukinage
Quelqu’un d’autre

Publié le Jeudi 29 Janvier 2004 - 13:12
Catégorie: Boukinage

Voilà un bouquin que j’ai lu par hasard (c’est une copine de M. à qui j’ai bidouillé son ordi qui me l’a offert pour me remercier), et qui illustre encore mes préoccupations de quête d’identité et de « sens de la vie ». Cette fois, ce ne sont pas des trentenaires qui se prennent la tête, mais deux hommes à l’orée de la quarantaine qui se rencontrent par hasard à un club de tennis et dispute une partie acharnée. Ces deux hommes mûrs en âge et en apparence, Thierry Blin et Nicolas Gredzinsky, se trouvent à boire un verre et sympathiser après leur joute sportive. Chacun fait le bilan mitigé d’une vie de compromission et de faux-semblants, bien lointaine de celle à laquelle ils aspirent au fond d’eux. Leur conversation s’achève sur un défi, un challenge ultime, et l’alcool aidant ils se promettent alors de se revoir dans trois ans exactement, même heure, même endroit, et d’être, dans l’intervalle, réalisé dans leurs vies respectives.

Le bouquin montre donc en alternance entre l’un et l’autre, la manière dont chacun évolue et bouleverse son existence pour trouver enfin sa voie, et surtout sa place. Autant on place la trentaine comme une période de doute et de remise en question, autant les deux personnages sont directement embringués sur la rupture et la révolution de leur destinée. Thierry Blin, encadreur indépendant et marié à une femme qu’il aime plus par convention que par réel enclin, s’arrange pour rompre, se faire refaire le visage et devenir détective privé. Nicolas Gredzinsky, célibataire et employé à une boite de communication, utilise l’alcool pour s’émanciper et devenir un autre homme qui conquiert les échelons de son entreprise avec culot, en même temps qu’il se consume dans une relation passionnelle avec une inconnue.

Chaque chapitre place l’attention sur l’un ou l’autre des protagonistes, et nous fait partager leur mutation ou la fuite de leur passé. Les deux hommes ne trouvent pas forcément le bonheur, et le bouquin n’est pas construit pour nous prouver qu’il faut tout envoyer bouler dans sa vie. Il ne fait pas non plus l’anthologie d’une vie placée sous le signe du conformisme, mais il laisse le lecteur juger par lui-même grâce à l’exposé précis de la psychologie des deux personnages.

C’est un excellent bouquin aussi bien dans la forme du récit, que dans l’écriture, le sujet ou la dynamique de la narration.

Quelquun dautre - Tonino Benacquista