50 articles pour la catégorie “Citage”

  • Citage
La probité intellectuelle prend le pas sur la controverse

Publié le Mardi 13 Septembre 2011 - 23:51
Catégorie: Citage

La probité intellectuelle prend le pas sur la controverse. Sainte lumière ! On peut très bien être contre les idées d’un homme sans être forcément contre sa personne. Si telle est la base des conflits qui m’opposent accidentellement aux autres, je n’ai plus de soucis. Ma lettre n’est pas une déclaration d’hostilité. J’y ai dit ce que j’avais à dire. Sans animosité. Chacun est libre de la prendre comme il convient à son bon sens. J’ai lu énormément de livres sur la guerre, en particulier les récits. L’expérience m’amène à reconnaître que ce qu’on y apporte est vérité. Si certains évènements sont déformés, déplacés, travestis, corsés ou réfutés, ils ne perdent pas grand-chose au change. En général, on ne raconte que la guerre qu’on a faite. Le tortionnaire parle des supplices qu’il a infligés à ses victimes, le salaud des exactions qu’il a commises — les attribuer à ses chefs ou les partager avec eux ne diminuent en rien son ignominie —, le déserteur trouve de la légitimité à sa défection, le brave s’incline devant le sacrifice de ceux qui ont combattu à ses côtés. Quant à la guerre, elle reste une guerre ; une grave monstruosité, égale à elle-même, injuste et impardonnable à l’image de ceux qui l’ont provoquée.

Citation extraite de “L’imposture des mots” de Yasmina Khadra. Page 122.

  • Citage
Il voudrait supplanter Satan

Publié le Mardi 30 Août 2011 - 23:46
Catégorie: Citage

Il s’adresse à l’imam :
— Haj Salah, tu es un homme de bien. C’est pourquoi nous faisons appel à toi. C’est vrai, nous n’avons pas été tendre avec les Anciens. Mais ce n’était nullement par insolence. Le monde change et ils refusent de l’admettre… Depuis l’indépendance, notre pays n’a de cesse de régresser. Nos richesses souterraines ont appauvri nos convictions et nos initiatives. Des traîtres se sont amusés à nous faire passer des gourdins pour des mâts de cocagne. Ils nous ont initiés aux vanités cocardières, à la démagogie. Durent trente années, ils nous ont menés en bateau. Bilan : le pays est sinistré, la jeunesse dévitalisée, les espérances confisquées. Partout s’accentue le renoncement. Plus grave : après avoir perdu notre identité, nous sommes en train de perdre notre âme.
Kada se tait. Cheikh Abbas se taisait toujours de cette façon, subitement, pour raviver l’attention.
— Nous disons “ça suffit !”.
Smaïl Ich hoche la tête :
— Ça suffit.
— Ainsi est née la Mouvance. C’est Dieu qui a inspiré le Front. Il a eu pitié de cette nation décontenancée qu’un ramassis de faux jetons menace d’anéantir à coups d’abus de confiance et d’autorité, de népotisme outrancier, d’incompétence flagrante et de dépravation. Nous avions le plus beau pays du monde, ils en ont fait une porcherie. Nous avions une certaine légitimité historique, ils en ont fait une usurpation. Et ils ont miné tous nos horizons… C’est pour quoi nous disons “ça suffit”.

— Ça suffit, répète Smaïl d’un air absorbé.
— Nous, partisans du FIS, avons été corrects. Nous avons travaillé et prouvé ce dont nous étions capables. Le peuple a opté pour nos principes et notre idéologie. Mais le Pouvoir Voyoucratique refuse de se rendre à l’évidence. Il a délibérément choisi de jouer avec le feu. C’est pourquoi nous lui proposons, aujourd’hui, celui de l’enfer.
Haj Salah lève la tête sur le silence qui vient de tomber dans la cabane. Tej s’est coupé le doigt sur la lame de la machette. Youcef a maintenant deux braises sous le front. Seul Smaïl continue de hocher la tête.
— Et la guerre est là, dit Kada.
— La guerre est là, répète Smaïl.
Haj Salah est fatigué. Le sommeil le gagne et les douleurs lancinantes de ses articulations le relancent.
— Qu’attends-tu exactement de moi, fils des Hilal ?
— Une fatwa.
— Je n’ai pas l’érudition requise. Je ne suis qu’un imam de campagne dont le modeste savoir s’étiole et dont la mémoire est de plus en plus défaillante.
— Tu es l’imam du village depuis quarante ans, intervient Tej exaspéré par la volubilité emphatique et superflue de Kada. Tu es juste et éclairé. Nous voulons que tu décrètes la guerre sainte.
— Et qui est donc l’ennemi ?
— Tous ceux qui portent le képi : gendarmes, policiers, militaires…
— Jusqu’aux facteurs, ironise Smaïl faussant d’un coup la solennité que Kada avait mis longtemps à fignoler pour impressionner l’imam.
Haj Salah reste silencieux pendant une minute, prostré, la tête dans les mains, comme s’il refusait de croire à ce qu’il vient d’entendre. Le moment qu’il redoutait est là. L’ogre se réveille en l’enfant qui ne comprend plus pourquoi, soudain, le besoin de châtier supplante celui de pardonner. Le poète avait raison : il y a immanquablement une part pour le Diable en chaque religion que Dieu propose aux hommes ; une part infime, mais qui suffit largement à falsifier le Message et à drainer les inconscients sur les chemins de l’égarement et de la barbarie. Cette part du Diable c’est l’ignorance. Sidi Saïm disait : “Il y a trois choses qu’il serait contre nature de confier à l’ignorant. La fortune, il en pâtira. Le pouvoir, il tyrannisera. La religion, il nuira autant à lui-même qu’aux autres.” Haj Salah tremble. Au commencement, il y eut la tendresse de Dieu conscient des épreuves dressées naturellement devant la plus accomplie, mais aussi la plus vulnérable de Ses créatures, celle qui naît dans la douleur, qui ne doit sa survivance qu’à un combat acharné, de ses premières dents à ses dernières volontés. Mais les hommes ne savent pas lire dans les Signes. Ils les interprètent selon leurs convenances. Ils font du rêve une utopie, de la lumière des bûchers, et ils deviennent injustes et insensés.
Haj Salah émerge de sa perplexité. Faiblement. Il n’a pas la force de passer la main sur son visage ruisselant. Il regarde tour à tour Kada, Tej, Youcef, Smaïl et dit :
— Savez-vous pourquoi Dieu a ordonné à Abraham de lui sacrifier son fils chéri ?
— Bien sûr.
— Pourquoi ?
— Pour tester la foi d’Abraham, dit Youcef.
— Blasphème ! Oserais-tu insinuer que Dieu doutât de Son prophète ? N’est-il pas l’Omniscient ?… Dieu avait seulement un message pour les nations entières. En demandant à Abraham de tuer son enfant au haut de la montagne, puis en lui proposant un bélier à la place de l’enfant, Il voulait faire comprendre aux hommes que la Foi a ses limites aussi, qu’elle s’arrête dès lors qu’une vie d’homme est menacée. Car Dieu sait ce qu’est la vie. C’est en elle que réside toute Sa générosité.

Le sac en toile est déposé au milieu du pont de façon à ce qu’il soit vu par le premier venu. Il est recouvert de mouches bourdonnantes. Sa puanteur a fait fuir les oiseaux. Jelloul est en état de choc. Quelque chose a fulguré dans son esprit tourmenté et l’a renvoyé très loin dans le passé. Il se revoit enfant drapé dans une gandoura rafistolée. C’était un matin d’hiver 1959. Il pleuvait. Jelloul portait son déjeuner à son père, palefrenier chez les Xavier. Sur le pont, il avait trouvé un sac — exactement comme celui d’aujourd’hui — duquel émergeait une tête humaine. Parce qu’il ne comprenait pas tout à fait, parce qu’il ne pouvait ni s’enfuir ni hurler, Jelloul avait sombré dans la folie.
Le nouveau sac en toile sur le pont contient lui aussi la tête tranchée d’un homme. Celle de l’imam Haj Salah. Jelloul porte ses mains à ses tempes et se met à hurler, à hurler…

Citation extraite de “Les agneaux du Seigneur” de Yasmina Khadra. Page 124.

La tuerie dure depuis deux ans déjà. Après les “sbires” du Pouvoir, leurs collaborateurs et les récalcitrants, la barbarie déploie ses tentacules un peu partout. Des fellahs, des instituteurs, des bergers, des veilleurs de nuit, des enfants sont exécutés avec une rare bestialité. Les gens commencent à trouver de moins en moins de témérité rocambolesque aux agissements des islamistes. On s’aperçoit que ce sont toujours les misérables que l’on tue, que plus personne n’est vraiment à l’abri. Des fillettes sont enlevées, violées et dépecées dans les bois. Des garçons sont recrutés par la force, endoctrinés. Les boutiquiers sont rackettés. Les oisifs sont enrôlés à leur insu. Ils deviennent d’abord guetteurs, puis receleurs, enfin sans crier gare, ils se réveillent avec un fusil dans les bras. Le temps de réaliser ce qui leur arrive, trop tard : leur doigt a déjà appuyé sur la détente.
Kada Hilal respire. Tej Osmane avait raison. Au début, quand il s’est vu à la tête d’une trentaine de volontaire dont la moitié s’était évanouie dès les premiers accrochages avec les forces de sécurité, il a été sur le point de déposer les armes et de s’enfuir vers un pays étranger. Mais Tej veillait au grain. Les pertes ne le faisaient ni fléchir, ni reculer. Il disait : “Ne désespère surtout pas, mon cher émir. Nos recrues sont légion. Elles nous attendent au pied des murs, au fond des cafés, dans le désarroi et le dégoût. Il suffit d’un signe pour les mobiliser. Quand bien même elles ne croiraient pas en notre idéologie, lorsqu’elles prendront conscience du danger qu’elles représentent, du butin à ramasser, lorsqu’elles se rendront compte que la vie, les biens des autres leurs appartiennent, chacune d’elles de découvrira l’envergure d’un petit dieu… La misère ne croit pas aux havres de paix. Enlève-lui sa laisse, et tu la verras se ruer sur le bonheur des autres. Si tu veux miser sur un monstre qui dure, choisis-le parmi les plus démunis. D’un coup, il rêvera d’un empire jalonné d’abattoirs et de putains, et dès lors, s’il disposait d’une paire d’ailes, il voudrait supplanter Satan.”

Citation extraite de “Les agneaux du Seigneur” de Yasmina Khadra. Page 135.

  • Citage
Vers une insondable déprime

Publié le Mardi 19 Juillet 2011 - 23:38
Catégorie: Citage

Les domestiques dînaient à 19 heures, au fond d’une sorte d’alcôve en face des cuisines. Trois hommes et deux femmes mangeaient autour d’une grande table en chêne, aussi inattentifs les uns aux autres qu’une bande de gargouilles. Le jardinier étaient un vieillard desséché, un fagot d’os jetés pêle-mêle à l’intérieur d’une salopette élimée. La tête chenue et l’oeil recru, il mettait plus de temps à porter sa cuillère à sa bouche qu’un louchon à introduire un fil dans le chas d’une aiguille. Il se tenait à l’écart, fantomatique, recroquevillé sur son assiette, et il boudait son monde avec une sourde animosité. Les deux femmes de ménage se serraient dans le coin, la figure ratatinée et le menton rentré, visiblement indisposées par la proximité des mâles. Agacés par ma curiosité, les deux autres larbins enfournaient leurs parts, visiblement pressés de débarrasser le chantier.

Une nouvelle recrue suscite toujours de la méfiance au début. J’ai pensé qu’à la longue, j’allais finir par obtenir un sourire, ou un frémissement de sourcils. Au bout d’une semaine, c’était le même accueil glacial, le même rejet. J’avais beau dire bonjour, bonsoir, salut tout le monde, pas l’ombre d’un regard, pas le moindre grognement, sauf peut-être le grincement d’une chaise ou l’arrêt momentané d’un cliquetis de fourchette, trahissant la gêne que suscitait ma manifestation intempestive. Je m’installais à l’autre bout de la table ; on me servait furtivement dans un silence significatif, parfois on débarrassait avant que j’aie terminé mon repas. En un tournemain, mes voisins se retiraient sur la pointe des pieds ; je me retrouvais seul au milieu des cuisines, avec un sentiment de dépaysement qui se transformait au fil de la soirée en une insondable déprime.

Citation extraite de “A quoi rêvent les loups” de Yasmina Khadra. Page 35.

  • Citage
Une famille “normale”

Publié le Dimanche 30 Janvier 2011 - 2:05
Catégorie: Citage

Décidément, Olivier Adam et moi, on a plein de points communs. Hé hé hé.

Mes parents étaient ainsi, et Clara leur ressemblait, obsédés par les apparences, terrifiés par tout ce qui dépasse ou dépare, par le qu’en-dira-t-on le jugement. Jamais ils n’auraient pu se résoudre à dire à qui que ce soit que Nathan était alcoolique, cliniquement maniaco-dépressif, autodestructeur et profondément malheureux. Même pas à eux. Même pas alors que ça crevait les yeux. Rien ne devait troubler ni remettre en cause les catégories définies pendant l’enfance : j’étais mature, effacée sérieuse et responsable, Clara la benjamine était pleine d’énergie, volontaire et brillante, et Nathan bien sûr, bien que l’aîné, perdu au beau milieu, était “hypersensible”, émotif, et éprouvait des difficultés à trouver sa place mais rien de plus. Nous étions une famille “normale”, sans particularité. Comme si ça avait un sens. Comme si ça existait quelque part.

Citation extraite de “Le cœur régulier” d’Olivier Adam. Page 58.

  • Citage
Les yeux des matins trop brutaux

Publié le Vendredi 28 Janvier 2011 - 0:18
Catégorie: Citage

Un auteur déjà cité précédemment que je retrouve dans un ouvrage similaire (un recueil de nouvelles avec de multiples auteurs), et c’est encore un passage d’une de ses nouvelles qui m’a touché. C’est ensuite que j’ai compris que c’était le même que la dernière fois, comme quoi j’ai vraiment un truc avec son écriture. Belle, ciselée, et poétique.

Les yeux des matins trop brutaux, après un lourd et trop profond sommeil.

Et je me rends compte que ces vieux d’aujourd’hui, ces vieux si éloignés les uns des autres mais qui se rencontrent dans ma tête par la seule évocation de leur dissemblance, n’ont, somme toute, que vingt ou vingt-cinq ans de plus que moi.

Vient une saison de la vie où les vieux sont de moins en moins vieux, de moins en moins lointains sur le chemin ouvert devant nous, de plus en plus inquiétants, bientôt des camarades épaules contre épaule et finalement… plus rien.

Déjà derrière nous.

Et quand ceux d’ici, leurs mâchoires entrouvertes sur un sourire chevrotant, leurs mains décharnées qui me saluent d’une reconnaissance amicale, presque fraternelle, me regardent passer, qu’ils m’effraient tout à coup d’être si proches, telles des promesses vers moi tendues et un jour inévitablement tenues, l’autre, celui de là-bas, traverse parfois ma mémoire et des doigts alertes, de longs doigts aux phalanges noueuses, très blanches, presque translucides, courent alors sur l’archet d’un antique violon.

Citation extraite de “Douze cordes”, un recueil de nouvelles sur la musique, de Bertrand Redonnet. Page 51.

  • Boukinage
  • Citage
Apocalypse bébé (Virginie Despentes)

Publié le Lundi 10 Janvier 2011 - 23:05
Catégorie: Boukinage, Citage

J’ai toujours eu un faible pour Virginie Despentes, mais comme je le racontais déjà quand je chroniquais King King Théorie, c’est plus pour la traductrice, l’auteure de chansons ou l’essayiste que pour la romancière. Ce livre ayant eu le Renaudot, j’ai l’impression qu’elle y a gagné ses lettres de noblesse, et je suis au moins certain que son bouquin va être largement lu.

Je n’y vois pas d’extraordinaires qualités littéraires ou même narratives, mais on ne peut pas nier que Virginie Despentes a un putain de style, et qu’elle manie la plume avec une vigueur et une pugnacité qui ne laissent pas indifférent. Il s’agit aussi d’un roman ouvertement, délibérément et outrageusement lesbien, et ça il faut avouer que ça fait un bien fou !! Et pas de la fausse goudou de pacotille, vague succédané de fantasme masculin comme on peut parfois le lire, non de la vraie méchante lesbienne charismatique et brutale, et de la fille perdue et de la bande de gouines en furie… Bref un roman qui décape largement sur cette facette sexuelle que l’auteure revendique avec intelligence et un chouette militantisme (son bouquin tourne un peu en manifeste pro-goudou, mais j’aime bien).

Le roman est une sorte de road-movie avec deux filles, Lucie, une enquêtrice privée un peu larguée qui fait appelle à une seconde, la Hyène, qui est une pointure en la matière. Mais la Hyène est une goudou de la mort incontrôlable et aussi douée qu’elle est tarée. Lucie doit en effet retrouver Valentine Galtan, une “fille de” qui a fugué et qui frôlait un peu la catastrophe, et ne sait pas du tout comment procéder. Les deux femmes vont donc mener l’enquête et partir à la rechercher de Valentine, en même temps qu’elles vont essayer de la comprendre, et de découvrir ce qui se cache sous cette immense couche de secrets familiaux et autres sympathiques non-dits.

L’histoire n’est pas ultra-passionnante mais elle pourrait être adaptée en film, puisque le déroulé et les actions sont assez “scénaristiques”. On rentre assez facilement dans le livre, mais encore une fois j’ai été plus marqué par le style et les propos “hors-texte” que par l’intrigue en elle-même.

On est bloquées par un camion livraison qui crée un petit embouteillage. Je me renfrogne et regarde par la fenêtre. Des crétins klaxonnent, derrière nous. Trois jeunes filles traversent. Parisiennes cheap. Minces, longues jambes, petites bottes plates fourrées, à la mode, fortes poitrines et de grosses besaces à franges. Copies au rabais de l’authentique pétasse du Marais, celle qui quand elle joue son look totale pute fait penser aux pubs pour parfums, pas à la travailleuse des forêts du périf.

Page 58.

Apocalypse bébé (Virginie Despentes)

  • Citage
Une description de La Paulet

Publié le Mercredi 5 Janvier 2011 - 1:34
Catégorie: Citage

Une description de la fameuse maquerelle du Dauphin Couronné qu’on trouve dans les aventures de Nicolas Le Floch. Ah cette langue du 18ème que j’aime tant n’a pas son pareil pour donner vie à cet inquiétant béhémoth.

La Paulet tenta de se lever du fauteuil qui l’emprisonnait et retomba essoufflée de son effort dans un nuage de poudre. Il frémit tant la face grimaçante qui le regardait évoquait quelque épouvantable figure de Méduse. Une longue perruque blonde et poudrée dont les boucles se répandaient en torsades serpentines encadraient un visage mafflu, cérusé à l’excès, comme à l’accoutumée. Les pommettes et les lèvres incarnates, les yeux cernés d’un noir brillant ajoutaient à l’aspect théâtral de l’idole de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Des mouches, boutons malsains, constellaient ce champ du désastre. Le reste n’était plus que bajoues, fanons pendants et débâcle d’une chair que dissimulaient mal les voiles de mousseline au travers desquels transparaissaient les raides balaines d’un busc monstrueux. Elle lui tendit une jour qu’il baisa de bon coeur avec l’impression de frôler un mur de plâtre fissuré.

Citation extraite de “Le noyé du Grand Canal” de Jean-François Parot. Page 214.

  • Citage
Licence poétique

Publié le Mardi 31 Août 2010 - 22:58
Catégorie: Citage

Longtemps, j’ai parcouru ces villages esseulés des confins de l’Europe. Sous la chaleur immobile de l’été, sous des automnes enluminés de pourpre ou encore sous les cieux transis de l’hiver.

Citation extraite de “Capharnahome”, un recueil de nouvelles sur la maison, de Bertrand Redonnet. Page 8.

  • Citage
Pensées pour mamie

Publié le Dimanche 16 Mai 2010 - 21:37
Catégorie: Citage

Est-ce que ça n’est pas trop, m’interroge Théophile, un livre entier juste pour elle, pour elle qui à quatre-vingts ans ne passera pas de rudes hivers. Est-ce que ça n’est pas trop ; votre vie qui s’écrit au royaume des vivants n’a pas besoin d’un meurtre ni d’aucun pacte en marge. Comment lui dire, à Théophile. Que je la sais sénile mais que je veux sa peau, la confier au tanneur, piqueter le parchemin de crachats volubiles. Qu’il m’est insupportable de l’imaginer seule, légère et nostalgique, sauvée par sa bêtise, accrochée tout en ongles à sa version des faits. Je la hais beaucoup trop, je dis à Théophile, ce n’est pas de l’obstination, j’ai juste de bonnes raisons de lui imposer le pire. Le pire est déjà fait, me sourit Théophile, car il sourit toujours. C’est alors que l’histoire s’est mise à commencer.

Citation extraite de “Dans ma maison sous terre” de Chloé Delaume. Page 13.

  • Citage
Des vies qui commencent tôt

Publié le Jeudi 13 Août 2009 - 0:33
Catégorie: Citage

« Des vies qui commencent tôt », poursuit-il, libérant d’un gros ruban élastique trois livrets individuels attribués aux enfants Derien, dûment signés par le maire de Bagny, dont celui de la couturière :

Republique Française
Travail des enfants dans l’Industrie
Valentine Derien

délivré sous les conditions que l’enfant soit « au moins âgé de treize ans et déclaré apte physiquement », limitation ramenée à douze ans pour ceux qui avaient obtenu le certificat d’études primaires comme un privilège, une chance leur permettant d’aller plus vite au turbin, protégés par l’article du code qui fixe la durée maximale du travail à « huit heures par jour, soit quarante-huit heures par semaine, soit une limitation équivalente établie sur une période autre que la semaine », sorte de grand n’importe quoi assorti de dérogations permanentes « pour certaines catégories d’agents dont le travail est essentiellement intermittent » et de dérogation temporaires « accordées aux entreprises pour faire face à d’extaordinaires surcroîts de travail ou à des nécessités d’ordre national », de même que les deux articles interdisant le travail de nuit des enfants et des femmes sont suivis, avec une sorte d’obstination comique de deux pages de dérogations permanentes pour certaines industries – comme cette mine du Nord où le frère aîné fut envoyé à quatorze ans grâce à l’article 27, où il put descendre dix heures par jour entre quatre heures du matin et minuit grâce à l’article 28, dont il revint enfin, mais à l’article de la mort, grabataire de vingt-deux ans crachant le sang de ses poumons – et de dérogations temporaires « pour n’importe quelle industrie en cas de chômage résultant d’une interruption accidentelle ou de force majeure », toutes dispositions légales devant trouver leur pleine efficience dans un métier de couturière soumis aux caprices des saisons et à l’urgence si peu urgente des livraisons : à en croire le livret individuel et les certificats de travail datés 1927 à 1939, Valentine, adolescente, puis jeune femme, pouvait travailler jusqu’à trois cents heures certains mois avant d’être congédiée en termes louangeurs dont la formule (« Nous ayant donné entière satisfaction elle a été mise au repos, libre de tout engagement, pour cause de chômage ») varie à peine d’un atelier à l’autre.

L’homme aux souvenirs s’indigne sur le cuir frais du canapé, file dans sa tête de longues diatribes politiques, songe à écrire un journal pour dénoncer l’exploitation des enfants dans les usines textiles et les gisements miniers d’Afrique ou d’Asie, il ne sait plus très bien, les deux continents sans doute, sa mémoire se dilue comme le reste sous la sueur, s’énerver le fait transpirer davantage, il s’éponge, boit une gorgée de thé et regarde l’heure. Il n’a encore rien fait de la journée.

Citation extraite de “Les jardins publics” de Gilles Leroy. Page 51.