Tu ne pouvais pas pleurer

Tu ne pouvais pas pleurer. Tu ne pouvais pas exprimer ta peine comme on le fait normalement, et donc ton corps a craqué et il a exprimé ta peine pour toi. Sans les divers facteurs qui ont précédé la crise de panique (l’absence de ta femme, l’alcool, le manque de sommeil, le coup de téléphone de ta cousine, le café), peut-être cette crise ne se serait-elle jamais produite. Mais au bout du compte ces éléments n’ont qu’une importance secondaire. La question, c’est de savoir pourquoi tu n’as pas pu te laisser aller pendant les minutes et les heures qui ont suivi la mort de ta mère, pourquoi pendant les deux jours entiers, tu n’as pas été capable de verser la moindre larme pour elle. Était-ce parce qu’une partie de toi se réjouissait secrètement de sa mort ? C’est là une pensée sombre, si sombre et troublante que tu redoutes de l’exprimer, mais même si tu acceptes d’envisager la possible vérité de cette pensée, tu doutes qu’elle soit en mesure d’expliquer ton incapacité à verser des larmes. Tu n’as pas pleuré non plus à la mort de ton père. Ni à celle de tes grands-parents, ni à celle de ta cousine préférée, quand elle a été emportée par un cancer du sein à l’âge de trente-huit ans, ni après la disparition des nombreux amis qui t’ont quitté au fil des ans. Pas même quand tu avais quatorze ans et que tu t’es trouvé à moins de trente centimètres d’un garçon frappé et tué par la foudre – toute l’heure qui a suivi, tu es resté assis à côté du cadavre de ce garçon dans un pré noyé de pluie, à le surveiller, à désespérément essayer de le réchauffer et de le ranimer parce que tu ne comprenais pas qu’il était mort -, même cette mort monstrueuse n’a pas réussi à t’arracher une seule larme. Tes yeux se mouillent quand tu regardes certains films, tu as versé des larmes sur les pages de nombreux livres, tu as pleuré lors de moments de chagrin personnel immense, mais la mort te fige et te bloque, te dépouille de toutes tes émotions, de tous tes affects, de tout ce qui te relie à ton propre cœur. Depuis le début, tu fais le mort devant la mort, et c’est ce qui s’est également produit au décès de ta mère. Du moins au début, les deux premières journées et les deux premières nuits, mais ensuite la foudre a encore frappé et t’a carbonisé.

Citation extraite de « Chronique d’hiver » de Paul Auster.

Un discours de maire

JP s’est marié tout récemment, et je lis sur son profil Facebook un extrait du discours du maire qui les a mariés :

Notre république est laïque, notre mariage républicain est civil et laïc
L’égalité des droits ne se négocie pas, ne s’ajuste pas.
Votre mariage est la preuve de la capacité de notre société à vivre ensemble en respectant la liberté et la dignité de chaque individu.
Votre mariage nous permet d’apprécier le degré de notre civilisation à devenir plus humaine par la pleine égalité de toutes et tous.
C’est de joie dont je veux vous parler aujourd’hui.
La joie qui inonde nos visages en voyant l’amour qui resplendit dans vos sourires, dans vos regards complices, dans vos rires.
La joie que votre amour inspire, nous inspire.
La joie de passer une partie de cette journée à vos côtés.
La joie de sentir cette fierté aussi.
Ce mariage vous engage dans la vie, comme tous les couples qui vous ont précédés ici.
Parce qu’il témoigne d’un amour qui vous appartient, parce qu’il marque une nouvelle étape pour votre couple et une nouvelle reconnaissance aux yeux de tous ceux qui vous connaissent, et désormais aux yeux de la société.
C’est un moment particulier, pour ne pas dire exceptionnel, car il me revient la charge, mais aussi l’honneur, d’unir deux coeurs du même sexe.
Ce jour vous l’avez rêvé, aujourd’hui, ce rêve va devenir réalité.
Que cette journée soit pour vous inoubliable.

Pectus est quod disertos facit. Plus que jamais.

Lever le gibier de l’inconscient

J’apprendrais beaucoup plus tard que l’esprit ne se présente pas comme ça à la porte du caché. Il ne suffit pas de vouloir pénétrer dans l’inconscient pour que la conscience y aille. L’esprit temporise, il fait des aller et retour, il atermoie, il hésite, il guette et, quand le moment est venu, il s’immobilise devant la porte comme un chien d’arrêt, il est paralysé. Il faut alors que le maître y aille lui-même et fasse lever le gibier.

Citation extraite de « Les mots pour le dire » de Marie Cardinal.

Les amis biologiques

L’homosexualité a transformé les règles. L’intimité a changé de camp. Il n’a pas pu y avoir solidarité familiale au sens le plus strict, de mon ascendance à ma descendance : de ce point de vue, le seul enfant qu’il y a eu entre mes parents et moi, c’est demeuré moi. Alors l’affection est restée mais l’intimité entre nous est devenue obscène, égarée entre l’enfance et la sexualité, ayant perdu le contact avec la réalité, plus fausse que les choses survenant à Hervé. Elle s’est à la fois circonscrite et élargie à ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie, à croire que j’avais enfin découvert, après une longue quête, mes amis biologiques. Et aucune malédiction de cet ordre n’a frappé cette intimité-là, elle se transmet à travers les générations si bien que notre relation à Daniel et moi, nous l’avons chacun héritée de Michel.

Citation extraite de “Ce qu’aimer veut dire” de Mathieu Lindon.

L’attaque sociovasculaire

De plus, Twitter en France est trusté par une communauté professionnelle qui prend le service pour un IRC perso. C’est devenu épuisant, aussi. Il n’y a pas plus corporate que cette communauté (elles le sont toutes, j’ai bossé avec des médecins, des enseignants) mais il n’y a pas mieux organisé sur Twitter pour se repérer, se fliquer, se balancer des piques ou des chiffres d’audiences ou le bon lien qui tue. C’est devenu la dictature du New (VS Old), du LOL (la version moderne du cynisme) et de la lèche/haine permanente via les Favoris ou les bons mots servis avec @ ou non.

Ce partage d’ego public, c’était mon Nutella. Et mes artères ne lui disent pas merci. Mon cerveau reptilien déteste l’idée que cette came abondante, infinie, surprenante, disruptive n’offre au final qu’un intérêt mineur dans la vie d’un adulte connecté. Il me susurre que je devrais chasser ces pensées impures et rentrer dans la danse, avec les autres. Las, je suis un addict au web comme je le fus pour d’autres substances légales : quand je fume, c’est deux paquets minimum, quand je mange, c’est pour deux et quand je tweete, c’est toute la journée. Je ne connais pas la demi-mesure. Alors il faut agir.

[Source : Wiliam Rejault]

William teste pas mal de choses en ce moment, et il remet notamment en question son assuétude manifeste (comme la mienne) aux réseaux sociaux. Je suis tellement mais tellement d’accord avec à peu près tout ce qu’il poste à ce sujet. ¯\_(ツ)_/¯

Le langage de la solitude

Il s’était, comme ce soir, senti solitaire, mais bien vite avait découvert la richesse d’une telle solitude. Le message de cette musique venait à lui, à lui seul parmi les médiocres, avec la douceur d’un secret. Ainsi le signe de l’étoile. On lui parlait, par-dessus tant d’épaules, un langage qu’il entendait seul.

Citation extraite de “Vol de nuit” d’Antoine de Saint-Exupéry. Page 30.

Apprivoise-moi !

Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :

– S’il te plaît… apprivoise-moi ! dit-il.

– Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.

– On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

– Que faut-il faire ? dit le petit prince.

Citation extraite de « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry. Page 62.

La solitude m’est une amie qui me délivre de la peine d’en chercher d’autres

Je n’ai aucune place dans le monde, alors, comme l’esprit de combativité de mon père, cette évidence s’applique à chaque élément de ma vie : je suis le seul à vouloir avoir des amis, faire l’amour, la réciprocité n’est pas envisageable. A croire que chaque relation serait une conquête, une prise faite sur un ennemi, qu’il faut arracher un consentement par force ou habileté, compromission avec le réel. Je n’ai aucune stratégie, aucun manuel de guérilla sociale pour apprendre comment me dépêtrer de cette jungle, alors je renonce, laissant s’en mêler un hasard que je prends soin de ne pas provoquer. Pour mon bonheur et mon malheur, j’adore lire, la solitude m’est une amie qui me délivre de la peine d’en chercher d’autres.

Citation extraite de « Ce qu’aimer veut dire » de Mathieu Lindon.

DM à FH

Hey m’sieur not’ président, hésite pas à retouiter ou à faire tien ce touite de ton homologue outre-atlantique. Ce serait bien avant de recevoir les anti-mariages cette semaine. Eh oui, ça tient en 140 caractères. #keepitsimple

Nature et contre-nature

Je cite le blog de Cachou (merci) qui cite Anaïs Nin qui écrit à Henry Miller (attention il faut suivre).

Tu dis: “Je ne peux pas concevoir que l’on arrive à un désir homosexuel par la seule réflexion.” Au contraire, c’est parce que nous avons réfléchi sur les tabous que nous avons pris conscience de leur bêtise. Lorsqu’on a commencé à penser sainement à propos de la morale, on a découvert qu’elle dépendait surtout des modes, et non de principes plus élevés, et lorsqu’on s’est mis à réfléchir sur des actes prétendus “anormaux”, on s’est aperçu qu’on ne pouvait pas les qualifier de contre-“nature”, parce que la nature nous donnait des millions d’exemples d’anormalités bien pires que toutes celles que nous avons pu inventer. C’est la pensée qui nous montre que les sentiments que nous éprouvons à l’égard de certains actes sont le fait d’une éducation (par exemple le puritanisme inculqué par l’ancienne génération anglo-saxonne).

Anaïs Nin et Henry Miller – Correspondance Passionnée (p.146)