Cela fait sept ans que je travaille au même endroit, et lors de mon premier jour, je suis arrivé avec lui à la station de Tram. Depuis toutes ces années, je le rencontre régulièrement, pas fréquemment non plus, peut-être une fois tous les deux mois, soit à l’aller, soit au retour. Toujours le même, en été, l’automne ou en hiver, toujours habillé pareil, toujours aussi mystérieux, et toujours aussi énigmatique pour moi.
Il est difficile de lui donner un âge, je dirais entre 45 et 50 ans, et difficile aussi de saisir vraiment ses traits ou son attitude, car il est aussi invisible que son apparence est incongrue. Il est comme transparent, alors qu’au fond, il dégage quelque chose de vraiment comminatoire. Il porte donc toujours les mêmes vêtements, ou alors il a une garde-robe bien monotone, et il a par tous les temps un grand pardessus marron foncé, un pantalon marron et des chaussures, marrons aussi. Ajoutez à cela une paire de lunette aux verres jaunes fumés, et aussi une grande barbe qui recouvre tout le bas de son visage tandis qu’une tignasse impénétrable, qu’on prendrait pour un postiche ou une chevelure de playmobil, achève de dissimuler son cou, ses oreilles et son front.
Cet homme se cache. Il est là parmi nous, il prend ses transports en commun, matin et soir, il doit bosser dans la boite d’à côté en plus (maison très connexe de la mienne), mais il a quelque chose d’étrange et inquiétant. Sous ses vêtements, sous cette barbe touffue et cette étrange masse de cheveux, derrière ces lunettes opaques et ce regard absent, il doit forcément y avoir quelqu’un. Lorsque je le vois, je suis toujours partagé entre l’envie de croiser son regard (il regarde toujours ses pieds, ou bien par la fenêtre), et aussi une certaine peur. C’est exactement le mec qu’on imagine psychopathe à la hache, ou violeur en série, avec l’anthropophagie comme hobby. Mais rapidement, il rend surtout triste, à se cacher comme cela, surtout en plein été, où les gens forcément doivent le remarquer plus. Et puis peut-être que je me fais des idées, peut-être est-il tout à fait comme il faut, et c’est moi qui fabule allègrement.
Je me demande ce qu’on peut avoir vécu pour se cacher ainsi toute la journée, je l’imagine presque rentrer chez lui, et retirer son manteau, mais aussi ses lunettes, sa barbe et ses cheveux. D’un autre côté, il travaille, c’est donc qu’il est tout de même intégré dans une entreprise. Il doit donc s’exprimer un minimum et avoir quelques talents… A-t-il une famille, une femme et des enfants ? Ah nan, je n’arrive pas à croire que cela puisse être possible…
Je crois qu’il continuera à me fasciner, m’effrayer et m’attrister jusqu’à ce que lui ou moi nous n’empruntions plus les mêmes transports. Il est l’homme de l’hombre (<-- joli lapsus que je laisse, je m'en suis rendu compte en lisant un commentaire), un homme sans âme et sans épaisseur, inexistant et pourtant bien là.
La dernière fois quand je l’ai vu, et que j’ai entendu au même moment cette chanson dans mes oreilles, je me suis dit que c’était cela, exactement cela.
To the unknown man – Vangelis






















