Je viens de finir un hors série des Collections de l’Histoire qui m’avait attiré l’oeil en kiosque parce qu’il était à propos de Napoléon avec un sous-titre accrocheur : « l’homme qui a changé le monde ». Je l’ai acheté parce que j’étais vraiment surpris en le feuilletant de l’a priori positif qui se dégageait des quelques pages que j’avais lu. Or depuis toujours, j’avais une opinion assez tranchée sur ce mec, comme étant un mégalo de première doublé d’un tyran sanguinaire ayant saigné l’Europe à blanc, voire triplé d’un grand stratège de guerre, et en même temps un homme charismatique, qui a laissé une empreinte non négligeable en France de part son oeuvre en matière d’administration et de création d’un cadre juridique fixé. Je le voyais vraiment comme un hypocrite qui a fait la révolution pour mieux mettre en place 10 ans après sa propre dynastie en place, avec une nouvelle noblesse. Bon… pas très positif tout ça, quoi !
Ce magazine m’a permis de relativiser certaines idées liées à une époque et une éducation, mais n’a pas non plus fondamentalement modifié ma vue du personnage. J’ai tout de même été épaté de certaines choses que j’ai lues. En effet, je me rends compte à quel point Napoléon est un personnage qui impressionne et fascine pas mal d’historiens, alors que je le considérais un peu comme un Hitler en puissance, l’idéologie en moins bien sûr (et ce n’est pas rien, loin de là). J’ai aussi récupéré pas mal de vides dans ma culture historique de l’après révolution et de l’avènement de Bonaparte.
Aussi, ce mec reste un monstre de mégalomanie et un belliciste qui a voulu conquérir l’Europe pour étendre son empire, avec toutes les connotations négatives liées à la guerre et au meurtre que cela peut véhiculer. Mais j’ai découvert que d’un point de vue historique, il a proposé finalement un système politique syncrétique et consensuel par rapport à une révolution qui proposait une rupture complète et donc une énorme fracture, et une restauration qui finalement n’apporte pas de changement. Son système d’empire, que je pensais comme un système absolutiste mais que j’ai vu décrit différemment (même si je ne donne pas tout crédit à ce que j’ai lu), était une proposition de réconciliation entre la république laïque (tout du moins la liberté des cultes), sans privilèges, dotée d’une organisation administrative efficace et garantissant les Idées de la Révolution (liberté et d’égalité), avec le pardon à la monarchie (le retour des nobles qui avaient été bannis), la mise en place d’une dynastie et d’une noblesse plus fondée sur la valeur (militaire). Ce système lui a permis de gagner une grande popularité dans toutes les strates de la société, et en même temps son attitude expansionniste a aussi contribué à sa renommée (grandeur de la France et tutti quanti). J’ai été surpris de constater le côté républicain de son serment (serment « civique » d’ailleurs) où il proclamait : « gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français ».
Il ordonna le tricotage d’un protocole nouveau et imaginatif. On ne devait ni reproduire celui du sacre des rois, ni accorder trop de place au pape (sa présence ne devait que « donner du lustre » à la journée, ainsi que l’avait écrit Napoléon), ni donner l’impression que la Révolution était passée par pertes et profits.
Ensuite, mais ça c’est mon tort de ne pas l’avoir réalisé avant, j’ai halluciné sur les durées concrètes. En gros, on a entendu parler de Napoléon en 1799 (son coup d’état), il est sacré empereur en 1804 et il abdique en 1814 (si on oublie l’épisode des Cent-Jours un an plus tard). Tout cela n’a duré que 15 ans, mais ce type a marqué un continent et surtout s’est gravé à l’imaginaire de millions de gens. Après, il y a toute une partie du magazine qui insiste sur sa conquête européenne, et je ne sais toujours pas avec quelle distance juger cela. Déjà, les auteurs relativisent les velléités impérialistes de Napoléon en les rapprochant de l’époque, et en faisant comprendre qu’il s’agissait de l’attitude de toutes les nations sans exception à l’époque (Angleterre, Prusse, Allemagne etc.). Bon… ça à la rigueur, je veux bien. Ensuite, ils minimisent plus ou moins (enfin c’est dur de dire cela, car ils ne dissimulent rien mais je pense qu’ils prennent un peu leurs désirs pour des réalités) l’impopularité de l’empereur dans les nations soumises. Je veux bien le croire mais je doute que les italiens ou les espagnols aient vraiment eu Napoléon dans leur coeur, après avoir été conquis, annexés ou simplement soumis, et ce malgré les apports en termes de droit (code civil), de structure administrative et de toutes les choses positives qu’ils ont pu en tirer. Les auteurs insistent aussi sur les nombreux pactes, protectorats, états vassaux qui étaient donc plus le reflet d’une politique diplomatique que belliqueuse.
Enfin, la fin du mag présente les résultats d’une étude européenne où on demande aux gens de citer des personnalités qui représentent bien l’Europe. Napoléon est cité dans les 5 premières places. On évoque aussi Napoléon en tant que fondateur des Nations mais de manière très singulière et plutôt drôle. En effet, il n’est pas véritablement à l’origine de ces pays, mais plutôt le mec que tout le monde détestait et qui a donc permis l’émergence d’un sentiment national fort (Italie et Espagne notamment). Et un des auteurs explique aussi ces réactions par une histoire distanciée qui permet une opinion plus posée des sondés. J’ai beaucoup aimé la conclusion qui reprend ce sentiment européen ambivalent.
A première vue, on comprend bien la réaction des Italiens et des Polonais – Napoléon a joué un rôle important dans la création du sentiment national de ces pays – , moins celle des Anglais et des Espagnols. Mais cet égal intérêt n’est-il pas la preuve de l’émergence d’une histoire européenne plus distanciée où l’on reconnaît le rôle d’un grand personnage sans pour autant approuver son action ?
Il n’est pas concevable que l’Empereur, pour le meilleur ou pour le pire, selon les appréciations, a fait émerger une Europe nouvelle. Pour cette raison, il mérite aujourd’hui de figurer dans une galerie de grands personnages européens, ce qui ne signifie pas pour autant accepter la forme d’Europe dessinée par Napoléon.